La bataille de Ciryamo Ormë
Un dense brouillard s’est levé sur le krak depuis plusieurs heures et, de ma tour, je ne peux voir à plus d’une demi-lieue.Peste soit ! Je ne vois rien et j’ai froid ! Quel fanfaron ce mage de pacotille. Il ne fait que se pavaner avec ses sorts pour séduire les demoiselles, mais quand il s’agit de s’occuper d’un brouillard, il n’y a plus personne. Qu’il pourrisse en bas des murailles va.
J’entends arriver derrière moi quelqu’un, haletant tel un cheval après un galop un peu trop intense. En me retournant je vois que c’est un aspirant, le visage rouge. Il tente de me parler.
- « Mon noble... chevalier, nous avons retrouvé le... mage de l’autre côté de la muraille... complètement démantibulé... et défiguré... Il semblerait qu’il soit... tombé de l’autre côté des remparts. »
À peine finit-il sa phrase que je vois, comme au ralenti, une flèche à l’extrémité enflammée arriver à pleine vitesse et transpercer la joue droite de ce jeune bougre, éclater quelques dents et ressortir par la joue gauche. Ses yeux, grands ouverts, continuent de me fixer avant qu’il ne s’écroule au sol, complètement... mort.
Mes jambes flageolent, je n’arrive pas à bouger ni à détourner mon regard de ce jeune baignant maintenant dans son sang. Je ne sais pas combien de temps passe où je reste ainsi. Plusieurs secondes, peut-être minutes, avant que je ne discerne des cris de panique, des pleurs et...Peste soit, le cor de brume et le tocsin ! On est attaqués !
Je sors mon épée de son fourreau et empoigne mon bouclier sans vraiment savoir où je dois aller et ce que je dois faire. Je me rapproche d’un des créneaux extérieurs et avec vigilance, je regarde en bas pour tenter de discerner nos assaillants.Par le Nalhät ! Comment est-ce possible ? La herse n’est pas déployée ?!. Je vois des centaines de formes entrer à grande vitesse dans le krak, hurlant de tous leurs poumons.
Sans hésitation, je quitte mon poste et me rue dans la salle des herses avant de glisser et de me vautrer au sol. J’ai du sang sur les mains. En fait, j’ai du sang partout. Je regarde par terre et vois que le sol en est maculé également. Même les murs en sont marqués. Il y a du sang partout. Je tourne mon regard vers le treuil permettant d’abaisser la herse et de nouveau, je me retrouve figé, paralysé. Un de mes camarades me regarde droit dans les yeux. Il a les orbites autant ouvertes que sa bouche. Son regard me fait peur, il a une expression atroce de quelqu’un voyant le Sahav. Peut-être est-ce parce qu’il est allongé, là, dans son sang, la gorge béante... Dans une difficulté absolue, je tourne ma tête pour regarder autour de moi. Je vois que tous mes camarades sont morts ici et que la herse dentelée n’a jamais été fermée. Mon cœur s’emballe, je le sens frapper mes côtes avec violence. Rapidement, je me relève et quitte la pièce, haletant et tremblant. J’ai l’impression d’être en infernak et tout ceci me donne envie de vomir mes tripes.
Descendant les escaliers menant à l’extérieur des remparts, j’entends de plus en plus intensément les cris, les pleurs, le métal rencontrant le métal ainsi que les paladins hurlant des ordres au milieu des rugissements significatifs des barbaresques.
Me voilà enfin dehors. Je me sens encore hébété et voilà qu’un des fameux assaillants me fonce dessus. De nouveau, mon cœur frappe mes côtes avec force et je ne sais pourquoi, mais le temps semble s’écouler au ralenti. À cet instant, je peux distinguer le regard de cet homme souhaitant ma mort. Il est tel la braise que j’ai l’impression d’en être consumé de l’intérieur. Quant au son de sa voix, il est tel le tonnerre déchirant le ciel. J’en tremble de toutes parts ! Arrivant à quelques pas de moi, sa lame voulant rencontrer ma chair, je lève mon bouclier pour m’en protéger. Quelques secondes s’écoulent et jamais le coup ne rencontra ma protection faite de bois et de métal. L’abaissant afin de voir ce qu’il se passe, je rencontre de nouveau ses yeux couleur feu et, surtout, son épée qui fond en plein dans mon front. La douleur fut brève, presque imperceptible. Mais je reste debout. Ce type, dans un mouvement puissant, retira son épée avant de déguerpir.Tant mieux, j’ai dû lui faire peur, haha. J’oscille entre perplexité et confusion la plus totale. Je me sens bizarre. J’ai comme l’impression de flotter, je me sens léger. En regardant les corps morts autour de moi, je ne ressens plus l’envie de vomir, ni la peur ou la tristesse. Ils sont, pour moi, comme du bois mort ou des feuilles tombées d’un arbre. Je n’en ai cure. Je ne ressens également plus le danger au milieu de ce combat.
Curieux, je décide donc d’aller plus en avant, au cœur de la bataille. Il y a beaucoup d’enfants et de femmes par terre. Je me sens triste pour les enfants. Ils ont une sorte de fumée blanche qui sort d’eux. C’est très étrange. J’ai aussi l’impression que tout le monde m’ignore et c’est tant mieux. Après tout, je ne suis pas n’importe qui. Je peux vite devenir un péril pour qui veut se battre. Les barbaresques doivent le savoir.
En prenant le temps de regarder mes camarades, je remarque que nous sommes complètement désorganisés avant qu’un des paladins vienne vers moi en hurlant de former un couloir de sécurité pour les villageois. Il a une sorte d’aura blanche tout autours de lui, on dirait presque qu’il en est divin comme ça, il est beau. Mes compagnons d’armes me rejoignent et ensemble, nous nous exécutons, protégeant les habitants qui se ruent vers les basses-fosses et le réduit. Je vois beaucoup de visages familiers parmi eux et leurs visages sont emplis de peur. J’ai de la peine pour eux. Le même paladin me fait sortir de ma torpeur en hurlant cette fois-ci la formation en couronne. Obéissant presque instinctivement, tout comme mes compagnons, nous savons au fond de nous que les barbaresques n’ont plus aucunes chances. Avec ce mur de boucliers et d’épées, impossible pour eux de passer, et mes amis archers ne vont pas les ménager.
J’entends les flèches siffler à mes oreilles et je vois tous ces assaillants s’écrouler devant moi, dans une violence inouïe qui me fit sourire. Pourtant, ce dernier disparait rapidement de mon visage quand je me rends compte que leur sang, se répandant au sol, bout comme du lait dans une marmite. Une sensation désagréable m’envahit, j’ai l’impression d’être encore descendu en infernak et d’être en plein cauchemar. Plusieurs minutes passèrent ainsi avant que les derniers barbaresques en vie ne commencent à réfléchir à deux fois avant de s’exposer. Certains décident de fuir, recevant quelques flèches en plein dos avant que, d’un accord commun, ils prennent la décision de prendre leurs jambes à leur cou tous ensemble. J’ai l’impression de sentir en eux de la peur.Mais oui, ils sentent la peur ! Je le sens, ça m’agresse presque l’intérieur de mon corps !
- « Allez-y, fuyez bande de lâches ! ». Je ne pus me retenir de hurler, mais la sensation de solitude m’envahit.
Mes compagnons semblent encore tellement sérieux. Un groupe de quatre camarades se mit à courir jusqu’à l’entrée avant de disparaitre dans les escaliers menant à la salle des herses. Cette dernière, quelques instants après, grinça avant de tomber violemment sur le sol, scellant l’entrée du krak. Mon paladin, de nouveau, ordonna de former des groupes de trois afin de fouiller chaque recoin du krak à la recherche de potentiels barbaresques embusqués. Je cherche désespérément des compagnons pour former mon groupe, mais, encore une fois, ces derniers continuent de m’ignorer complètement.Tant pis pour vous, démerdez-vous tout seul, moi, je vais... je vais me balader tient !En inspectant autour de moi, je vois des corps partout, du sang dans tous les sens et quelques bâtisses encore en feu. L’atmosphère est lourde, pesante et pourtant je m’en sens détaché. Un groupe de soigneurs apparait dans la ruelle et, déterminé à apporter leur aide, me fonce dessus en faisant mine de m’ignorer complètement. Je bondis sur le côté brusquement tout en leur hurlant de faire attention. Ces nigauds ne prennent même pas le temps de me regarder ou de s’excuser. Je commence à sentir en moi grandir une colère d’être négligé par tous ! Je sais que je ne suis pas le plus sociable ici, et que mes amis, je peux les compter sur les doigts d’une seule main, mais de là à vivre ça, c’en est trop. Frustré et énervé, je retourne d’un pas décidé vers le lieu où ce barbaresque a tenté de me massacrer le visage.
En arrivant à ce même endroit, je perçois un corps à terre, inerte comme une branche. En me rapprochant, je peux sentir un froid glacial me saisir. Je voulais m’approcher plus, mais je n’en ai pas le temps. Un grand gaillard de l’armée s’est interposé entre et, déterminé, attrape le corps, le charge sur son épaule et l’emmène, au trot, vers l’arrière du krak. Je me mets à le suivre, très curieux de ce qu’il va en faire. Nous traversons toute la cour intérieure et arrivons en bas d’une tour. Il ouvre la porte d’un coup de pied et commence à grimper.Mais que fait-il à grimper la tour avec ce moribond ?Je continue à le suivre dans les escaliers. Nos sommes silencieux tous les deux. Il me semble retrouver la même atmosphère que lorsque je veillais grand-maman dans sa chaumière. Arrivant en haut, le ciel apparaît de nouveau, m’éblouissant quelque peu. L’homme se rapproche des créneaux extérieurs et...Mais oh, attend !Trop tard, il balance le corps de l’autre côté des murailles. Je me précipite pour regarder en bas et je vois une charrue, déjà bien remplie de macchabées, avec un paysan en train de récupérer le corps. Difficilement, il le place avec les autres, se dirige vers l’avant et commence à partir vers le nord.Mais où va-t-il avec ce corps ?Je redescends à toute hâte de la tour et je me précipite vers l’entrée. Dans ma course, j’entends mon paladin hurler quelque chose lorsque je le dépasse. Je tourne ma tête en sa direction, continuant ma foulée et ne prête pas attention à la herse encore fermée. Je sens mon corps se déformer, devenir si petit, compact. C’est étroit, désagréable, mais ça ne me fait pas mal. Puis cette sensation disparait soudainement et j’ai l’impression de respirer à plein poumon. Je plante mes talons au sol pour m’arrêter et je me rends compte que je suis en dehors des murailles.
J’ai traversé cette herse comme de l’eau pourrait le faire.Sacrebleu, cette journée est vraiment étrange !Je n’ai pas le temps de réfléchir. Si je veux voir où ce bougre emmène les corps, je dois faire vite. Reprenant ma course comme un acharné, j’arrive enfin sur place après quelques minutes. Plus personne n’est ici. Seules des traces de roues dans la boue sont visibles. Je les suis inlassablement, et après quelques minutes, j’arrive sur...Par la barbe du Sahav, c’est un charnier !Ma surprise est remplacée par... rien... Aucune émotion en moi, comme si je regardais un tas de branches qu’on s’apprête à bruler. Mais quelque chose me met mal à l’aise et je sais que ce n’est pas à propos de ce tas de cadavres devant moi. Je me rapproche et commence à inspecter ce charnier, cherchant comme une réponse à cette sensation étrange. Soudain, un visage me frappe. Il est allongé dans une position anormale et me regarde fixement. Il a les yeux jaunes tels le feu. Son visage, quant à lui, est noirci, comme un forgeron, et je distingue du sang coulant de son nez. Je me sens comme absorbé, je n’arrive pas à détourner le regard. Ce n’est qu’au bout de quelques minutes que je prends conscience que...Mais... C’est moi !! Mais qu’est-ce que je fichtre là ? Ça n’a aucun sens !À peine ai-je fini ma phrase que le corps, mon corps, se lève d’une façon surnaturelle. Il semble tiré par une force invisible lui permettant de basculer de l’horizontale à la verticale sans utiliser ses bras. Il flotte dans les airs, comme s’il était manipulé par des fils invisibles, défiant toutes les lois de la gravité. Je fais un pas en arrière, prêt à fuir d’ici, mais quelque chose, au plus profond de moi, me dit de rester. Ce corps, mon corps, me regarde un instant - qui parait durer des heures pour moi - avant qu’un sourire atroce se dessine sur sa face. Doucement, il se met à avancer vers moi, toujours son regard de braise plongé dans le mien. Ma peur m’enracine, je sens que je n’ai plus la volonté de quitter cet endroit et je reste planté là, tel un piquet. Arrivant à ma hauteur, avec le même sourire, il penche sa tête pour s’approcher de mon oreille. Mon corps se glace, mes pensées disparaissent. Sa présence est magnétique, j’ai l’impression de ne même plus être là. J’ai l’impression de ne plus être. Sa voix arriva à mon oreille avec une douceur trompeuse, emplie de mesquinerie, mais envoûtante pour mes esprits.
- « Prend ton épée et pourfend ce vagabond qui a malmené ton corps. » chuchota t-il.
Jamais, est-il complètement fou ce... corps. Je me retourne pour voir le villageois continuer de jeter les corps dans le charnier et mon bras s’anima tout seul, enfonçant ma lame dans la poitrine de ce dernier. Il s’écroula instantanément devant moi.Mais... Par les cornes du Sahav, qu’est-ce que…!Ce corps, mon corps, au visage noirci et aux yeux jaunes pose délicatement sa main sur mon épaule et, de nouveau, murmure quelque chose à mon l’oreille.
- « Oui, je porte les cornes et toi, tu seras mon wraith pour l’éternité ! »
Je sens s’embraser totalement mon esprit en une colère intense, brulante et dévastatrice. Je me mis à hurler de toutes mes forces et une soif de sang, de vengeance m’immergea, transformant ma colère en une haine profonde. Cette haine, je la voue aux vivants. À ceux qui m’ont fait du mal, à ceux qui m’ont fait du tort, à ceux qui m’ont tué. Au plus profond de moi, je jure de massacrer tout ce qui vit, car rien ne mérite de vivre si je suis maintenant ici, moi... pauvre âme errante.
Celui qui me rencontrera, rencontrera mon tourment. Celui qui me rencontrera, rencontrera mon châtiment. Celui qui me rencontrera, rencontrera mon enseignant. Et mon enseignant, le guidera sur la voix de l’infernak.