Prologue
Un gong retentit au loin annonçant la fin de l’après-midi. Meg, entourée d’une vingtaine de filles, gardait les yeux rivés sur le sol. Une paire de sandales luxueuses passa dans son champ de vision.
— Elles ne sont pas en très bon état, argua une voix d’homme à l’accent chantant.
— Je vous prie de croire qu’une fois lavées et pomponnées, elles sauront donner satisfaction à votre seigneurie, répondit une autre voix plus mielleuse.
La chaleur du hangar, dans lequel le marchand d’esclaves les avait amenées, rendait l’air étouffant. Les lamentations et les sanglots des autres femmes parvenaient à ses oreilles dans un bourdonnement incessant. Une part d’elle aurait voulu les faire taire. Leurs gémissements lui rappelaient bien trop les siens quand elle avait encore le souffle de les pousser.
Son regard resta rivé sur le sol comme si la contemplation des mosaïques aurait pu rendre l’instant moins réel. Elle s’était enfuie pour se retrouver à nouveau aux mains d’individus vicieux, vénaux, sans pitié. Un goût de bile lui remonta dans la gorge. Soudain, le premier homme s’arrêta devant elle.
— Où avez-vous trouvé celle-ci ? interrogea-t-il d’un ton curieux. Elle ne ressemble à aucune autre.
— Près de la plaine de Sart, votre seigneurie. Elle ne parle pas et est un peu abimée, mais ses iris et ses cheveux sont sans nul doute d’une rareté exceptionnelle.
— Est-ce qu’elle comprend notre langue ? voulut savoir l’acheteur avec une pointe de convoitise dans la voix.
— Difficile à dire. Elle garde toujours la tête baissée. Il s’agit sans doute d’une esclave d’une autre contrée. Je suis sûr que vous n’aurez aucun mal à la soumettre.
Quelque part très loin au fond de son esprit, une petite voix protesta. Elle était si infime qu’elle fut étouffée dans l’œuf avant d’atteindre son cœur.
Une main lui attrapa le menton pour lui faire relever la tête. Ses yeux d’ambre croisèrent les iris noirs de l’individu. Elle ne fit aucun geste et ne protesta pas. Les mots avaient cessé depuis bien longtemps de franchir ses lèvres. L’idée de pousser le moindre son lui faisait mal.
L’homme sourit. Le rictus n’avait rien de chaleureux ou bienveillant. Il transpirait la vanité et l’avidité.
L’estomac de la jeune femme se tordit. La petite voix cria un peu plus fort pour se faire entendre mais elle se contenta de l’ignorer. La priorité était de rester en vie. Que ce type l’acquière ou non. Qu’il la malmène ou non. Elle devait survivre.
Sans crier gare, il la gifla. Le son résonna dans le hangar et fit taire les plaintes de ses voisines. Une pointe de colère s’éveilla en elle. Il l’observait, semblant attendre une réaction de sa part. La joue brûlante, elle riva de nouveau son regard vers le sol.
— Je la prends ! s’exclama-t-il, guilleret.
Tandis qu’ils marchandaient, Meg ferma les yeux et tenta de faire le vide. Un cri emplit alors la pièce. Une femme pleurait, suppliait son bourreau à quelques mètres du groupe. Celui-ci la tirait par les cheveux au sol tandis qu’elle se débattait.
Quelque chose remua au fond de ses entrailles. Une langue de feu qu’elle ne parvint pas à contrôler. Étrange comme une gifle sur son propre corps ne provoquait rien tandis que la vision d’un être souffrant lui faisait perdre pied. Elle essaya tant bien que mal de la retenir cependant la vision de la femme trainée par terre, le visage en larmes, eut raison d’elle.
La petite voix qu’elle avait tenté d’étouffer devint un hurlement intérieur. La fureur prit possession de son corps. Une douleur sourde lui lacéra le dos à l’endroit où la malédiction sévissait encore. La puissance de sa haine se trouvait là, à portée de main, mais inatteignable.
Même privée de magie, son désir de vengeance n’en était pas moins virulent. Elle tourna la bague à son doigt et appela une dague. D’une rotation du poignet, elle se libéra de ses liens et glissa vers l’homme qui tenait toujours l’esclave par les cheveux. Lorsque l’esclavagiste se rendit compte de son geste, il hurla pour qu’on l’arrête. Trop tard. La jeune femme avait déjà attrapé le coupable et tranché sa carotide.
Le sang qui gicla sur ses mains provoqua un raz de marée destructeur. À la vitesse de l’éclair, elle se précipita vers les gardes qui l’entouraient. Un rictus se dessina sur ses lèvres. Elle lança sa dague qui s’enfonça en plein cœur du premier tandis qu’elle s’approchait du deuxième pour lui briser le nez.
Le beuglement de sa victime sonna comme une douce musique à ses oreilles. Un troisième sortit un couteau qu’elle para avec facilité avant de retourner l’arme contre lui. Lorsque les autres filles comprirent ce qui se passait, ce fut le chaos. Certaines s’enfuirent sans demander leur reste tandis que d’autres se jetèrent sur leurs bourreaux en hurlant.
Au bout d’un moment, il ne resta plus que le marchand d’esclaves et l’acquéreur. Ils les regardaient les yeux exorbités avec la plus grande crainte. La jeune femme laissa aux autres le soin de s’occuper du négociant tandis qu’elle attrapait l’autre par le col. Il n’y avait plus de traces de supériorité dans son regard. Seule restait la peur.
Il balbutia quelques paroles incompréhensibles mais elle se contenta de le fixer d’un regard froid avant de lui enfoncer la lame dans l’entrejambe.
Le mugissement de douleur et les larmes qui coulèrent sur son visage ne provoquèrent aucune pitié en elle. Fermée à toute empathie, un sentiment de satisfaction vint se lover dans son cœur comme une vague fraîche. Le feu brûlant de la vengeance s’estompa peu à peu. Seules les lamentations de l’homme résonnaient dans le hangar.
Meg le lâcha puis se tourna vers les esclaves. Le corps sans vie du marchand gisait à leurs pieds. Elle aurait voulu leur dire quelque chose mais les mots ne trouvèrent pas le chemin.
L’air vibra soudain et Draken en émergea. Il l’avait retrouvée ! Un rictus se peignit sur son visage quand il l’aperçut. La peur lui griffa les entrailles avec tant de force qu’elle crut s’évanouir.
Les femmes poussèrent des exclamations étouffées en jetant des regards troublés à cette soudaine magie.
Meg tourna les talons et s’enfuit. La réalité la frappa soudain de plein fouet. Quelle stupidité d’avoir tardé. Elle appela les esprits et la Stèle apparut. Elle entendit les âmes chanter. Elles étaient furieuses car la Gardienne ne les avait pas écoutées. Un son aigu parvint à ses oreilles : le cri d’un faucon.
Avant que son ennemi n’ait pu l’atteindre, elle traversa. Le rideau de lumière l’éblouit sans arrêter sa course.
Flash
Elle dévalait les collines et les contrées sauvages, pieds nus, le souffle court.
Sa peau s’égratignait au fur et à mesure qu’elle avalait les kilomètres. Chaque pas était une souffrance mais pourtant la clé vers sa liberté.
Elle avait l’impression qu’une main géante la poussait dans le dos et lui donnait de la force.
Le portail apparaissait et disparaissait comme s’il avait sa volonté propre. Et après avoir communié avec lui, elle savait que c’était le cas. Le portail était le résultat du sacrifice des Fëa et leurs esprits la guidaient. Meg s’était liée à eux, elle les commandait.
Flash
Elle apparut dans une clairière. L’herbe verte et humide chatouillait sa peau tandis qu’elle courait aussi loin qu’elle le pouvait. Draken l’avait retrouvée. De quelle façon ? Elle l’ignorait cependant elle ne comptait pas lui faciliter la tâche. Elle slaloma entre les arbres, buta contre des pierres sans ralentir l’allure. La douleur était si infime face à la crainte qui la tiraillait. La terreur lui donnait des ailes. Elle sauta par-dessus un tronc et le portail réapparut.
Flash.
Splash. Ses pieds tentaient de se déplacer dans une rivière gelée. La température clémente de la forêt laissa place au souffle glacé de l’hiver. Des cloques apparurent sur sa peau, de la buée sortit de sa bouche tandis qu’elle haletait. La morsure du froid n’était rien comparée à celle du fouet.
Flash
Ses jambes s’emmêlèrent dans des ronces et des pointes acérées s’y enfoncèrent. Le sang coula le long de ses jambes. Elle grimaça et s’extirpa du piège avec frénésie. Son ventre émit un grondement, la faim la tenaillait mais elle ne l’écoutait pas. Elle devait mettre le plus de distance possible entre elle et ses ennemis. Pour aller où ? Elle l’ignorait.
Flash
Elle tomba à genoux sur le sable brûlant du désert. Les dunes s’étalaient à perte de vue. Ses jambes refusaient de la porter. Épuisée, Meg s’affala de tout son long. Non ! Ils la retrouveraient ! Elle devait continuer pour survivre ! Trouver de la force mais laquelle ? Ils lui avaient tout pris : ses amis, son courage, sa colère, sa dignité. Elle n’avait plus rien. Son désir de vengeance fugace avait disparu aussi vite qu’il était apparu.
Elle sentit les esprits l’effleurer comme pour l’apaiser, cependant rien ni personne n’en avait le pouvoir. Elle rampa avec les dernières forces qui lui restaient et réussit à atteindre le sommet d’une dune. Le portail se matérialisa à nouveau. La Stèle la surplombait comme pour lui montrer le chemin, pour l’inciter à arrêter de fuir.
Elle entendit les âmes l’appeler. La peur la saisit. Y avait-il vraiment un endroit où elle serait libre et en sécurité ? La pierre pulsa comme pour lui répondre, alors, tremblante, elle se laissa guider par les Fëa. Un faucon crécerelle vint se poser sur son épaule. Il l’avait suivi. Depuis le château de l’Ordre, il ne l’avait pas lâchée et pourtant elle venait à peine de s’en apercevoir. L’oiseau lui caressa la joue de son aile pour lui donner du courage. Elle se redressa sur ses deux jambes, mue par une force insoupçonnée, et traversa une dernière fois.