La métamorphose
Ce soir, c’est la pleine lune. Le ciel est magnifique. Cela fait trop longtemps que je ne me suis pas posée ici, à la plage, seule. Dans cet environnement si particulièrement cher à mon cœur. Je suis bien ici, assise dans le sable, à regarder les étoiles qui brillent dans le ciel, petits points lumineux dans la toile sombre de la voûte céleste. Il est tard. Je me décide enfin à me lever, les jambes engourdies d’être restée si longtemps dans la même position. Je regagne ma voiture, préparée plus tôt dans la soirée, pour dormir au son des vagues et des créatures de la nuit. Je camoufle les dernières fenêtres avec du carton et du tissus, m’offrant toute l’intimité et le confort dont j’ai besoin pour me sentir bien et en sécurité. Seul le toit vitré reste tel quel, me permettant de m’endormir, allongée sur mon matelas, à la vue des étoiles, petites veilleuses lointaines qui garderont mes rêves et ma nuit.
Un son mélodieux et lancinant se mêle à mes songes, m’amenant à ouvrir les yeux, dans l’espoir d’apercevoir la créature à son origine. La nuit est noire, je ne suis pas entièrement éveillée, peut-être même que je dors encore, d’un sommeil si profond que mon rêve en deviendrait presque réel. Je sors de la voiture, marche lentement vers la plage. Je ne peux pas m’arrêter. Je ne veux pas m’arrêter. Ce chant, sublime mélodie vibrant dans mon âme, me conduit vers mon destin, je le sens. Je veux avancer. Continuer d’avancer. Alors je marche. Je marche dans le sable frais de la nuit. Je marche dans l’eau sombre et glaciale. Je marche jusqu’à ce que l’eau atteigne mes hanches, jusqu’à ce que je la voie. Elle est là, face à moi, de l’eau jusqu’à la poitrine. Ses cheveux et sa peau sont aussi blancs que la lune et, les yeux fermés, elle chante. J’arrête de marcher. C’est ici que je dois être, je le sais. J’en suis sûre.
Quelque chose frôle mes jambes, créant un léger courant d’eau froide. Je suis encore embrumée, sous les derniers effets du son qui m’a amenée où je suis. Je n’ai pas encore baissé la tête pour tenter d’apercevoir la créature, qu’elle revient vers moi, me percute et me griffe. L’intense brûlure provoquée par sa griffure me sort de ma torpeur, paralyse ma jambe, et je m’effondre sous l’eau froide et sombre du Bassin. Le choc m’oblige à fermer les yeux quand mon corps est aspiré, avant d’être rejeté sur le sable. J’ouvre mes yeux emplis de panique pour comprendre que je ne suis plus au même endroit. Je ne sais pas où je suis, mais certainement pas à la plage, et probablement plus sur le Bassin d’Arcachon non plus. Autour de moi, de grandes haies s’élancent vers le ciel, me toisant de leur hauteur effrayante, rendues noires par la nuit sans étoiles ni lune, où j’ai atterri. À quelques centaines de mètres de moi, un grand portail en fer forgé, encadré par deux lampadaires entourés par les ronces, est ouvert. Je me retourne pour voir une grande allée, menant vraisemblablement à divers chemins. Puis quelque chose attire mon attention. Un brouillard, ou plutôt d’épaisses ténèbres qui engloutissent le paysage à leur passage, se rapproche dangereusement de ma position. Je me lève aussi vite que je peux, et je cours vers le portail. Ma jambe toujours endolorie ralentit ma course, mais l’adrénaline me pousse à continuer, aussi vite que possible, vers ce grand portail en fer, seule issue certaine à ce cauchemar. Lorsque j’arrive à son niveau, une force inconnue m’attrape et me renvoie sur la plage où je me trouvais plus tôt, et j’atterris tête la première dans le sable.
Je relève la tête et regarde autour de moi. Le soleil commence à se lever, et je remarque d’autres personnes allongées sur la plage. Un homme s’approche de moi, me met un bracelet au poignet en m’expliquant que tout va bien aller et que le plus dur est passé, puis va se poster aux côtés d’une autre femme que je ne connais pas. À peu près au même moment, deux corps jaillissent de nulle part, et viennent s’écraser lourdement près de moi, projetant au passage du sable sur mon visage. Leurs corps semblent immobiles. Je suis encore trop faible pour me mettre debout et je ne peux que relever la tête pour apercevoir de nombreuses traces de coups et de sang sur le corps de cet homme qui s’est échoué à mes côtés. Alors j’ai tourné mon regard vers les deux seules personnes debout ici, pour voir la femme lever ses bras et sentir au même instant une légère brise me soulever du sol. Elle prit tous nos corps étendus sur le sable, les soulevant de loin, et nous l’avons suivi, comme étendus sur des lits attachés les uns aux autres, et tirés délicatement par les mains de cette magicienne inconnue. Elle marcha d’abord le long de la plage avant de remonter vers un sentier forestier. Elle continua un moment sur cette voie avant de dériver dans la forêt, marchant entre les ronces et les fougères. Puis, elle s’arrêta là, au milieu des arbres. L’homme passa devant elle et ouvrit un passage invisible, comme on soulève un rideau. Elle le remercia avant de rentrer, nous faisant tous suivre derrière elle.
Nous arrivons dans une sorte de petit village, les gens s’écartant sur notre chemin. Le passage que nous venons d’emprunter nous a conduit sur une grande place pavée, au milieu de laquelle trône une fontaine majestueuse. Elle est en pierre, des conques d’où jaillisent l’eau entourent la sculpture d’une sirène. Plusieurs batisses de pierre entourent la place. Face à nous, une grande construction, dans une architecture de style arcachonnais. Sur le haut du mur, une coquille saint-jacques est gravée dans la pierre . Dessous, il est écrit « heri absconditum, hodie inventum, cras liberum[1] ». Sur les deux autres côtés de la place, les nombreux édifices entassés presque les uns sur les autres ressemblent à de nombreuses petites maisons de vieux villages moyenâgeux. Cela donne une impression étrange et un peu mystique au village. Nous nous dirigeons à droite de la place, puis nous entrons dans un bâtiment médical, signifié par une enseigne en métal légèrement rouillée. Elle nous dépose dans des lits avant de partir. L’homme, quand à lui, reste avec nous. Tout le trajet, nous sommes restés silencieux, observant la scène sans un mot, probablement trop effrayés et sous le choc de ce qui venait de se passer. Mais à la seconde où la femme passe les portes de l’infirmerie pour partir, un homme se lève de son lit. Il doit avoir la trentaine, il est trempé dans son costume, et a l’air passablement énervé. L’homme qui nous a accompagné se tourne vers lui, se rapproche, lui demande de se rassoir. Mais l’autre en a décidé autrement :
— Oh, non, je ne crois pas, non ! Qui êtes vous ? Que s’est-il passé ? Vous savez qui je suis ?... Ah ! Ha ! J’imagine que non, n’est-ce pas ? Votre dégaine et votre manque de savoir vivre montre votre ignorance.
— Vous avez raison sur un point : je ne sais pas qui vous êtes. Cela dit, vous ne savez pas non plus qui je suis ! Rasseyez-vous et je ferais comme si vous n’aviez rien dit.
— Mais oui, bien sûr ! Des actes de violence physique, un enlèvement, et maintenant une détention non volontaire. Et puis quoi encore, vous pensez que je vais me laisser faire sans rien dire ?
Une femme, assise sur son lit, face à la scène, s’interpose :
— Gabin chéri, s’il-te plait… Ne l’énerve pas. Écoute-le. Je t’en prie. Elle se tourne vers l’autre. Je suis désolée, ne nous faites pas de mal…
Un rictus déforme le visage de Gabin, mais il n’a pas le temps de continuer que l’homme le plaque de force sur son lit. Il lui chuchote quelque chose à l’oreille et celui qui refusait de se soumettre devient blanc comme un linge, les yeux écarquillés. L’homme s’écarte de lui, se tourne vers nous, sourit. Gabin reste allongé. Il n’ose plus bouger.
— Bonjour à tous. Je m’appelle Tristan. Je suis ravi de pouvoir constater que certains d’entre vous ont survécu. Il se tourne vers les corps ensanglantés de ceux qui s’était échoués après moi, et se gratte la tête. Enfin… plus ou moins. Pour eux, rien n’est encore sûr. Quoi qu’il en soit, bienvenue à vous. Pour ceux qui n’aurait pas encore tout saisis… vous êtes dans un village d’Atlantes. Nous sommes ce que les humains appellent généralement des sirènes. Notre village est gouverné par deux chefs, l’un d’eux va venir vous expliquer ce que nous attendrons de vous. En attendant, je vous demande de bien vouloir rester où vous êtes.
Sur ces étranges paroles, il quitte la pièce, nous laissant seuls et quelque peu abasourdie pour ma part.
— Ok… Euh… Salut tout le monde. Je m’appelle Jules. J’étais avec Sophie quand ça s’est passé, dit-il en regardant l’un des corps roué de coups. On devait prendre des photos… il s’arrête, ses mains couvrant son visage.
— Bonjour Jules, désolée pour ta copine. Moi, c’est Bérénice, lui répond la femme de Gabin, qui n’a pas bougé d’un centimètre depuis l’intervention de Tristan.
Elle est interrompue lorsque la porte s’ouvre, ramenant le silence dans la pièce. Quatres infirmières entrent et prennent les lits de ceux qui ont l’air particulièrement mal en point. Ils sont toujours vivants quand nous les voyons partir, puisque Sophie cligne des yeux et tente de lever un bras, et le deuxième balbutie quelque chose que je ne comprend pas.
Une femme, dans une longue robe bleu clair, un diadème de coquillage sur ses longs cheveux bouclés, garde la porte ouverte aux infirmières qui sortent de la salle, emportant les blessés. Elle ferme la porte et nous observe, un léger sourire sur son visage. Elle marche le long de l’allée pour rejoindre l’autre bout de la salle, s’arrêtant devant chacun de nos lits, nous souriant et nous disant un « bonjour » étonnament bienveillant, accompagné d’un signe de tête. Une fois arrivée au bout, elle se retourne pour nous faire face :
— Bienvenue à vous. Je m’appelle Calypso. Je suis l’un des deux chefs de cette tribu. Halcyon, l’autre chef, est actuellement en ville. Il nous rejoindra tout à l’heure pour se présenter à vous. Étant donné la situation… quelque peu étrange devant laquelle nous devons faire face aujourd’hui, il me paraît juste de vous expliquer certaines choses dès maintenant. Tout d’abord, rassurez-vous, nous ne souhaitons pas vous faire de mal. En vérité, comme vous le savez probablement déjà, une grande partie de la forêt a brûlée. C’était il y a quelques temps déjà, mais les feux ont fait grand bruit, même dans votre monde, de part les dégâts importants qu’ils ont causés.
Elle marque une pause, ferme les yeux quelques instants, les sourcils légèrement froncés et la bouches pincée, puis rouvre les yeux pour nous faire face à nouveau.
— Le fait est que notre village, situé dans une des nombreuses parties calcinées de la forêt, a dû être déplacé ici. Nous avons dû agir aussi rapidement que possible, pour la sécurité de chacun de nous. Nous devions absolument rester à l’abri des regards. Le village dans lequel nous étions installés n’est plus que ruines, et plus important encore, nous avons perdu beaucoup des nôtres pendant cette épreuve. Cela nous a beaucoup touchés bien sûr, mais aussi grandement affaiblis. Pour faire face à cela, nous avons été contraints de … recruter, en quelque sorte. Étant donné que nous ne sommes pas encore prêt à nous faire connaître auprès des humains, nous avons décidés de le faire d’une manière plus… originale ? … Nous avons attendu la pleine lune de Litha, le solstice d’été, puis mes enfants vous ont trouvé. Ma fille Alwena a chanté pour vous. Ceux dont le cœur a entendu son appel sont venus à elle, et mon fils Tristan a initié votre métamorphose. C’est un acte complexe, qui doit être accepté par votre corps et votre âme. Tout le monde n’est pas suffisamment fort pour y survivre, je le crains. Certains d’entre vous ne sont pas revenus du labyrinthe, et deux sont arrivés, disons… in extremis. Nous les avons déplacés afin de tenter de les soigner. Nous ne sommes pas en mesure de les sauver complètement, cela dit. Seule l’acceptation d’une telle métamorphose leur permettra de guérir de leurs blessures. Quoi qu’il en soit, vous avez tous ici été choisi pour nous rejoindre. Une personne de la tribu vous sera attitrée afin de vous accompagner au mieux dans votre nouvelle vie. Soyez rassurés, nous ne sommes pas les monstres que les épreuves que vous venez de traverser pourraient vous faire croire. Nous ne vous empêcherons jamais ni de voir ni de parler à vos familles et vos amis. En revanche, et il en va de la sécurité de chacun de nous, vous et vos familles inclues, vous ne devrez pas dévoiler l’existance de la magie, des Atlantes, ou de quoi que se soit en lien avec nous ou ce que vous avez vécu au cours de la nuit. Si vous avez besoin d’en parler, et je ne doute pas que vous en aurez besoin, vous pourrez le faire entre vous, en parler à la personne qui vous accompagnera, ou venir dans ce bâtiment un où psychiatre pourra vous écouter et vous soutenir. Sur ce, si vous vous sentez en mesure de poursuivre, je vous propose de me suivre. Vous allez pouvoir vous sécher et mettre de nouveaux habits. Ensuite, un petit déjeuner nous attend, les personnes qui vous accompagneront doivent être arrivées avec Halcyon. Pour ceux qui ont encore besoin d’un peu de temps, vous pouvez attendre ici. Tristan restera devant la porte, il pourra vous raccompagner tout à l’heure, lorsque vous vous sentirez prêt à nous rejoindre.








