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Matrioshki

By Fabiola Mo

L'argent ou le plomb, I

Posté le : 9 Février 2013. Pour Sam, my Bloody Valentine.

Je rappelle qu'il n'est pas nécessaire d'avoir vu la série pour suivre cette histoire !

Résumé : « La prostitution est un commerce dont l'enveloppe est plus attrayante que le contenu » Isegawa. Régulièrement, une organisation mafieuse se rend en Europe de l'Est afin de dénicher de nouvelles filles pour d'alimenter leur réseau de prostitution. Sans aucun scrupule, on leur propose de signer un contrat qui changera leur vie à tout jamais. Peu importe si elles s'appellent Déborah, Eva, Inesa, ou Luna, ce qui compte, c'est leur histoire. La voici.

Avertissement : Le rating élevé n'est pas là gratuitement. Cette histoire traitera d'un sujet délicat : celui de la prostitution et des conditions de vie des jeunes filles enrôlées. Il y aura bien évidemment de la violence et des moments très durs. Donc si vous êtes plutôt sensibles, il vaudrait mieux ne pas lire ce qui suit.

Disclaimer : L'univers de « Matrioshki » appartient à Marc Punt et Guy Goossens qui en ont fait une œuvre criante de vérité et de tabou. Ni les personnages, ni les dialogues et encore moins l'intrigue ne m'appartiennent. Je profiterai seulement de ce moment pour les approfondir à ma guise, selon ma propre vision des choses. Bien sûr, de temps à autre j'ajouterai des passages ne figurant absolument pas dans la série, car les scénaristes ont été contraints par des deadlines, et un nombre de minutes bien précis, devant alors sacrifier des sous-intrigues au profit de la trame générale. J'inclurai également de nouveaux personnages et de longs passages de mon cru qui viendront plus tard. Je suis une sorte de traductrice, mettant des mots sur des images. J'espère faire honneur à toutes les personnes qui ont créé et contribué à réaliser « Matrioshki », ainsi qu'à la performance des acteurs.

Note : Ceci est une novélisation c'est-à-dire une réécriture d'une série de court-métrage déjà existant. On peut les trouver en magasin ou sur Internet. Je me suis dit qu'en tant qu'exercice de style, rédiger les lignes d'une œuvre aussi puissante pouvait être quelque chose de formidable. J'y ai longuement pensé et me suis enfin décidée. Je sais que beaucoup se demanderont l'intérêt d'écrire sur une série en s'y détachant très peu, mais voilà, l'intérêt est parfaitement égoïste et d'ordre créatif. Pour cette novélisation, il y aura dix chapitres, correspondant à la dizaine d'épisodes existants pour la saison 1. Je pourrais par contre donner des noms aux personnages qui n'en ont pas afin de faciliter la compréhension de l'intrigue.

Remerciement à Anger-lola, qui m'a corrigé, aidé et soutenu tout au long de l'écriture.

Musiques :

01. Abattoir Blues – Nick Cave. 02. Whore – Archive. 03. Post-Modern Sleaze – Sneaker Pimps. 04. Prostitute – Depeche Mode. 05. Criminal – Fiona Apple. 06. Dirty – Everlast. 07. Society – Eddie Vedder. 08. Body Electric – Lana del Rey. 09. Not for Sale – Coco Rosie. 10. Get Rich – Elysian Fields.

MATRIOSHKI

Le trafic de la honte

novélisation à partir de la série télévisée originale

crée par Marc Punt et Guy Goossens

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« La prostitution est un commerce dont l'enveloppe est plus attrayante que le contenu. »

Moses Isegawa

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Première Partie : L'organisation

Chapitre I : « L'argent ou le plomb »

« Si l'on avait seulement le choix entre savoir et accepter la compromission, ou ignorer et donc vivre tranquillement. Peut-être ne restait-il plus qu'à oublier, à détourner les yeux. Écouter la version officielle des choses, ne prêter qu'une oreille distraite et se plaindre à peine. » – Roberto Saviano, Gomorra, Dans l'empire de la Camorra.

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I

Quelque part, en Belgique

Une jeep roule silencieusement à travers les hautes herbes d'un marécage, ses feux illuminant un sentier sinueux. La voiture s'arrête un peu plus loin et quatre hommes en sortent. Le premier – que nous appellerons Raymond Van Mechelen – a les cheveux plaqués en arrière et le nez tordu. D'aussi loin qu'il puisse s'en souvenir, Ray a toujours détesté son nez. Mais c'est une arme redoutable qu'il a au milieu de la figure : son flair ne le trompe jamais. Et les deux pétasses assises à l'arrière suintent la peur et le mensonge. Raymond s'avance dans la pénombre, son costard bien ajusté sur ses épaules étroites. Le froid le fait rejeter un nuage de brume et aussitôt, il a cette irrépressible envie de fumer. À la place, il prend un chewing-gum.

Vincent Dockx, le second homme de l'organisation, force l'une des petites traînées à avancer en la tenant fermement par le bras. Dans sa main droite, il tient un flingue surmonté d'un silencieux. Vincent aurait préféré ne pas le mettre : il avait une nette inclination pour le bruit des détonations... Pourtant, cette nuit, il faudra s'en contenter. La discrétion est de mise. Ils ne devraient pas être là. Tous. Vince le sait, mais il le fait pour son père. Papa sera très content lorsqu'il rentrera à la maison, plus tard. Après tout, c'est la seule chose qui comptait. Si son père remarquait enfin à quel point il était efficace, il oserait enfin lui confier l'organisation plutôt qu'à ce crétin de Ray. Malheureusement, Ray est son cousin. Son flair, encore une fois, lui avait permis de disposer des bonnes grâces de Papa John. Vincent, lui, rêve juste du jour où il pourra braquer son flingue sur la sale gueule de Ray et lui fera exploser son énorme pif.

Danny Bols – le troisième homme, et pas le moins important – force la seconde petite pute à descendre de la jeep. Ses énormes bras velus encerclent sa taille gracile et la jeune fille pousse des glapissements pitoyables. Danny n'aime pas faire ce genre de boulot. Pourtant, il continue : d'un côté, quitter l'organisation serait se mettre John à dos et reviendrait à un simple suicide ; de l'autre, il s'est attaché à cette petite famille. Vince a beau être un taré instable, ses sautes d'humeur sont toujours particulièrement amusantes. Danny ne voit pas vraiment ce qu'il pourrait faire d'autre, désormais. Il est enfoncé jusqu'au cou dans de tristes affaires et cette nuit ne dérogerait pas à la règle. Il était dans la jeep : ça suffit pour se faire coffrer par les flics.

– Allez, descends, souffle Danny déjà épuisé par ses heures sup.

Son crâne chauve brille légèrement malgré le noir total. Les portières claquent. Les talons des catins traînent sur le sol recouvert de givre et sans aucun remords, Danny jette sa proie au sol.

– À genoux, poursuit-il alors que les deux filles sont déjà à terre en train de gémir de désarroi. Reste tranquille.

– I-Il ne va pas les toucher. C'est juste pour leur faire peur, hein ?

Vincent reboutonne sa veste, le doigt toujours sur la gâchette et se retourne lentement. Le gars qui vient d'ouvrir sa gueule est Mike Simons. Ray continue de mâcher son chewing-gum et lui lance un regard dédaigneux chargé d'avertissements. Mike se tait. Il sait que s'il dit quoi que ce soit d'autre, son compte est bon.

– Tranquille, marmonne Danny à l'adresse des filles.

Mike regarde les deux filles frissonner de terreur tandis que le canon encore froid de l'arme effleure leurs cheveux bouclés. Celles-ci tombent joliment sur leurs épaules nues en ce pâle début d'hiver. Les premiers flocons crissent sous les semelles de Mike. Ces pompes, c'est John qui les lui a offertes : il paraît qu'il faisait vraiment pitié avec ses vieilles baskets, que ça faisait petit caïd. En somme, pas bon pour les affaires du tout. Il lui arrivait parfois de foutre son jogging difforme en plus de ses chaussures cirées. « C'est pas correct, comme tenue. Tu ressembles à un de ces putains de Tunisiens », lui a un jour dit Vince, après avoir craché un énorme molard sur le bas-côté. Mike est un gars qui n'aime pas les costards, ni les crachats, ni la violence gratuite, donc qui n'aime pas Vince.

Mike est un homme courtaud, n'ayant pas la moindre confiance en lui et la distribuant à tout va aux autres. C'est un peu comme ça qu'il a débarqué dans le cercle étroit des hommes de main de John. Vincent ne cesse de répéter à son père que c'était une très mauvaise idée de l'avoir intronisé, que Mike n'est qu'une sale mauviette incapable. Mike est tout de même resté et mine de rien, avoir un couillon dans l'équipe ça décharge pas mal surtout depuis que Danny a gravi les échelons. Mike est toujours partant pour les mauvais coups et se plaint rarement : un acteur et une proie du système. Tremblant légèrement, Mike enfonce ses mains gelées dans les poches de son blouson.

– S'il vous plaît, sanglote une des gonzesses.

Vince pointe son arme avec calme et précision vers l'arrière de la tête de la première nana qui contemple l'eau froide et immobile du marécage.

– Laissez-nous, supplie l'autre en tentant de se relever.

– Tais-toi, murmure Danny.

Danny a une façon rassurante de parler à leurs prochaines victimes ou aux macchabées. Quand il est là, les gens ont tendance à se laisser faire plus facilement. Ils ne se débattent pas pendant de longues minutes comme avec Vincent. Non, Danny est un peu le sage de la bande et arrive à tempérer les esprits les plus échaudés. Vince tire et la première fille s'effondre. Celle d'à côté hurle, mais n'a pas le temps de terminer sa phrase qu'une balle se loge dans sa tête.

Répugné, Mike a un mouvement de recul qui n'échappe pas à l'œil scrutateur de Ray. Les deux putes sont mortes, alors pourquoi ça sent encore la peur à plein nez ? Emmitouflé dans son bonnet et son écharpe, Mike a la bouche grande ouverte, trop estomaqué pour prononcer quoi que ce soit. Danny fait demi-tour vers la jeep et Ray s'allume enfin une clope. Il exhale un nuage de fumée après avoir toisé de toute sa splendeur les corps enchevêtrés des poupées russes.

– Tu déposeras la caisse en rentrant et tu diras à Verplancke de remplacer les pneus, prononce-t-il en donnant un léger coup de pied dans l'un d'eux.

Mike se tourne vers lui un moment et n'ose acquiescer. Il a tout juste le temps d'apercevoir Vincent lançant son pistolet dans le marécage. L'eau noire absorbe le flingue et il disparaît sans le moindre bruit. Les phares continuent d'éclairer cette scène macabre et Mike a envie de tous les laisser là, de prendre la briska et de retourner chez lui pour s'y enfermer à double tour. Ouais, c'est-ce qu'il fera...

– Bah qu'est-ce qu'il y a, Mike ? demande Ray d'un ton moqueur. T'as envie de t'en faire une ?

Une tache de sang s'étiole sur le gravier, là où les deux filles sont allongées l'une contre l'autre, silencieuses dans la mort.

– I-Il ne vient pas avec nous ? interroge Mike en pointant de son gros doigt boudiné le visage blafard de Vincent.

– Non, répond Ray en haussant des épaules. Il sait comment rentrer.

Ray s'approche de la caisse et rentre à l'intérieur. La discussion est close. Mike n'a plus qu'à déposer son gros cul à l'avant et ramener Danny et Ray au bercail. C'était son nouveau job de chauffeur, après tout. Il avait signé pour ça. Sonné, Mike grimpe dans la jeep, démarre et fait marche arrière le long de l'allée sinueuse.

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Quelque temps plus tard

– Il reçoit beaucoup de visites ?

– J'fais pas attention à ça. J'm'occupe pas des affaires des autres, rétorque la bonne femme en astiquant sa table de camping, solidement plantée devant sa caravane.

L'inspecteur Clem De Donder soupire, les mains enfournées dans son blouson en cuir. Il fallait qu'elle parle, qu'elle révèle les agissements suspects qu'a pu avoir Mike Simons ces derniers temps. Clem regarde un peu autour de lui : ce terrain vague regroupe un amoncellement de roulottes et winnebagos en piètre état. Ça l'étonne que quelqu'un comme Mike puisse vivre au camping sordide d'Antwerpen avec tout le fric que brasse l'organisation. Tel un cafard, il doit sans doute se nourrir des restes.

Derrière lui, Anke – sa coéquipière – a le coude posé sur la portière de la voiture. Ses cheveux blonds filasse encadrent son visage arborant un air blasé. Durant tout le trajet, Anke n'a cessé de répéter que c'était une mauvaise idée de venir là, que c'était bien trop tôt pour l'enquête et que les voisins de Mike ne diraient jamais rien contre lui. Mais il fallait que Clem vérifie par lui-même, c'était essentiel.

– Vous avez des yeux, Madame. Est-ce des voitures se sont garées devant sa caravane ?

– Pas que j'me souvienne, marmonne-t-elle en s'appliquant à la tâche.

Anke klaxonne, signalant l'arrivée d'une vieille carriole beigeâtre progressant péniblement entre la boue et les mottes de terre retournées. Clem a un sourire en coin. Ouais, y'a pas de doute : Mike est un cafard. Une paire de dés accrochée au rétro se balance de gauche à droite, allant du visage de Mike, à celui d'une femme assise à ses côtés. Clem fronce les sourcils un moment, pas certain de la reconnaître. La bagnole s'arrête juste devant la caravane de Mike et Clem ouvre sa portière d'un air nonchalant, comme lorsqu'on retrouve un vieil ami.

– Salut Mike, prononce Clem avec enthousiasme. Bah quoi, ils ne t'ont pas emmené en voyage avec eux ?

Mike lui lance un regard trahissant à la fois sa surprise et son mécontentement. Il savait bien ce que ce type chercherait de son côté. C'est un flic après tout. C'est son boulot de fouiner. La femme qui l'accompagne descend à son tour de la voiture et observe la scène.

– Je ne vois pas de quoi vous voulez causer, répond Mike en attrapant son sac de course.

– Bah voyons, marmonne Clem. On va en parler à l'intérieur autour d'un bon café.

– Vous avez un mandat pour rentrer chez moi ?

Anke jette un regard méprisant vers la caravane à la peinture écaillée et aux parois rouillées. Jamais elle n'aurait voulu avoir un tel « chez soi ».

– Beh qu'est-ce que tu racontes ? s'indigne Clem en faisant la moue. On veut juste causer, allez ! (Clem se tourne vers la jeune femme) Mademoiselle, je vous en prie...

La voisine de Mike Simons reste là, les bras ballants, son chiffon crasseux à la main. Cette « Mademoiselle » était habillée comme une traînée avec son gros manteau velu, sa mini-jupe léopard et ses bottines. Mike ouvre la porte de sa caravane et laisse le petit monde entrer, l'appréhension au ventre.

Même sans mandat, il aurait fait entrer les flics. Il a bien trop peur des ennuis et des retombées possibles. L'équipe de police pénètre à l'intérieur, Mike et sa compagne Esther s'installent sur la banquette en cuir élimé près de la fenêtre. Mike ne dit rien et attend que les autres commencent.

– On a retrouvé les cadavres de deux femmes, originaires de Russie. Et si je me souviens bien, c'est là que vous allez chercher des filles de temps en temps.

Mike baisse les yeux et c'est presque un aveu. Esther ne cille pas et se tasse un peu plus sur elle-même, comme une vipère prête à attaquer.

– Moi, jamais, baragouine Mike.

– Boh, évidemment. Je le sais ! lance Clem, un peu trop confiant. T'es que le chauffeur toi, hein. Vous ramassez que les miettes tous les deux.

Esther lui lance un regard meurtrier, ses ongles écaillés s'enfonçant dans ses paumes.

– Maintenant, poursuit Clem, j'aimerais savoir ce que vous avez foutu des têtes...

– Comment ça les têtes ?

– Oui, Mike, des têtes. On les a retrouvées décapitées. Il nous manque les têtes !

Mike entrouvre la bouche, abasourdi. Comment ça, les filles n'ont plus de têtes ? Qui a bien pu faire une chose pareille ? Et pourquoi ?

– Pourquoi vous nous demandez ça à nous, argue Esther, le menton fier.

Clem détourne le visage et soupire. Il aurait dû prendre un second café. Anke en profite pour prendre la relève :

– Raymond Van Mechelen, prononce-t-elle en détachant bien toutes les syllabes, fait venir beaucoup de filles en Belgique.

– Vous croyez que c'est l'seul ? répond Mike, l'esprit confus.

Anke lui lance un regard torve tandis que le téléphone portable de l'inspecteur sonne :

– Clem... Ouais. Ouais, un moment, attends.

Sans un mot envers sa coéquipière ou ses deux « témoins », l'inspecteur De Donder ouvre la porte de la caravane et va poursuivre sa conversation à l'extérieur. Les trois autres restent un moment silencieux. Anke tapote la table de ses longs doigts fins parmi les miettes de tartines de pain complet que leur ont proposées Mike et Esther tout à l'heure.

– J'vous jure que j'ai envie de parler, prononce Mike d'une voix brisée. Mais pas à ce Clem ! Je me méfie de ce mec. Il est trop lié à Van Mechelen... (Anke n'est pas certaine de comprendre, mais ne l'interrompt pas, sentant que ses longues heures de filature et d'écoute sont sur le point d'aboutir à une piste) J'ai besoin... J'ai besoin d'avoir une protection.

– Il va falloir la mériter, explique Anke. On va vous demander de nous donner des infos en béton.

Dans la caravane, il fait froid. Tout semble sinistre et désuet, comme cette télé à l'antenne qui penchait sur le côté comme une feuille morte. Anke est sceptique, mais elle ne peut négliger le témoignage de Mike dans cette affaire. Il peut s'avérer précieux et permettre d'enfermer pas mal de salopards.

– J'ai buté personne : j'y suis pour rien ! se défend Mike.

– On ne vous a jamais accusé, élude Anke.

Mike dodeline de la tête, se ronge rapidement un ongle et marmonne, en commençant à transpirer à grosses gouttes :

– Vous devriez fouiller la boîte de Verplancke. C'est un garage. Cherchez une jeep Chevrolet verte. Et surtout, faites savoir au juge... que j'ai un paquet d'autres trucs à dire... Un gros paquet ! Mais j'veux qu'on m'foute sous protection.

Anke ne dit toujours rien, examinant les réactions de Mike. Son degré de panique est si avancé qu'il ne peut mentir. Ou peut-être est-il sacrément bon comédien. Ce n'est pas rare dans son métier de voir des gars sachant mentir mieux que le Diable en personne. Mais ce Mike – elle ignore pourquoi – semble sincère. Sa compagne le dévisage, légèrement abasourdie, mais laisse Mike achever ses courts aveux.

La porte de la caravane s'ouvre et Mike se tait. Clem arbore un large sourire et brandit son téléphone portable :

– Je viens d'en apprendre une bien bonne : t'as un permis de port d'arme. Y'a un moyen de jeter un œil à ce flingue ?

Mike se rembrunit et explose :

– On me l'a piqué dans mon casier au stand de tir où je m'entraîne ! J'ai fais une déclaration de vol !

– Bah tiens, tu m'avoueras que c'est quand même pas de bol comme coïncidence, fait remarquer Clem.

Esther jette un regard en biais à Mike et, même si elle ne dit rien, elle n'en pense pas moins. Mike vient de se foutre dans des merdes pas possibles en ouvrant sa gueule contre l'organisation.

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Vilnius, Lituanie

Le thumpa-thumpa d'une sono fait trembler les murs de plâtre d'un ancien local. Van Mechelen l'a loué pour une bouchée de pain, littéralement. Devant les portes, deux hommes rôdent, casquette et capuche rabattues. Pas à cause du froid mordant, non, mais de crainte qu'on les reconnaisse. Au fond de leur poche se trouve un billet n'ayant connu aucune pliure : ils doivent surveiller l'entrée et tâcher à ce que personne ne les interrompe.

À l'intérieur, une quinzaine de filles se déhanchent sur une scène au rythme d'un tube de techno. Quelques-unes semblent bien le connaître, car elles anticipent les prochaines pulsations en bougeant leurs bras ou leurs hanches mais d'autres – telle Daria – ont des mouvements bien plus hésitants. En contre-bas, assis sur un siège en velours rouge, Ray regarde les poupées danser. À ses côtés, Marek griffonne de temps à autre des annotations sur un petit carnet. Il regarde un moment une espèce de guenon faire des moulinets avec ses bras et Ray souffle quelque chose à son oreille.

– C'est bon, on tourne, lance Arnas. On veut voir les autres filles.

La seconde ligne s'avance et s'exécute. Elles dansent pendant cinq bonnes minutes, toutes alignées puis on en garde une au hasard – la rousse, tiens, ça sera parfait – et les autres sont priées de rejoindre la salle d'à côté. Marek, Arnas et Ray déposent une table sur scène ainsi que trois chaises. La petite rousse s'assoit et Marek consulte son carnet.

– Mouais, elle ferait une bonne danseuse, admet-il du bout des lèvres.

– C'est pas non plus la peine de le gueuler, rétorque Ray en néerlandais. Il a les pupilles qui se mettent à clignoter en t'écoutant. Il va se mettre des idées en tête. Faudrait pas qu'il lui prenne l'envie de causer augmentation.

Arnas se retourne, faussement vexé, puis focalise à nouveau son attention sur la jeune fille. Il rit légèrement tandis que Marek lève les yeux au ciel. Arnas sait bien que l'organisation a besoin de lui pour recruter les filles dans la rue. Elles ont plus confiance lorsqu'elles sont accostées par un gars du coin, plutôt que par un étranger ayant un accent bizarre. Ça doit être la chaleur légendaire de la Lituanie, sans doute.

– Elle peut se mettre debout pour qu'on se rende compte ?

– Vas-y, lève-toi, grogne Arnas en lituanien.

La jeune fille obéit après avoir lissé les plis de sa mini-jupe. Van Mechelen la détaille, mâchant bruyamment son chewing-gum et Marek ne prête qu'une attention superficielle à son visage. La fille continue de sourire, ses longs cheveux roux tombant aux creux de ses hanches.

– Bah va y avoir un max de contrats, lâche finalement Ray. Elle devrait pas nous poser trop de souci.

La jeune fille ne comprend pas leur langue – est-ce de l'allemand ? –, mais sourit parce qu'au fond d'elle, elle sait que quelque chose de bien vient de se produire.

– Bon c'est parfait, ça va merci, marmonne Marek.

– Assieds-toi, ajoute Arnas en lui désignant sa chaise.

Une lampe éclaire le carnet racorni de Marek. Il lit :

– Déborah Pogodina.

– Pogotzina, corrige la jeune fille.

– Ouais, bah c'est ça. L'entretient est terminé, grogne Marek.

– Mmh ?

– Vas-y, annonce-lui la bonne nouvelle, dit Ray à l'adresse de Arnas.

– C'est bon, tu es prise dans la troupe. Tu pars, explique-t-il rapidement en lituanien.

– Moi ? J'suis engagée ?

– Bah oui, puisqu'on te le dit !

Déborah pousse un petit cri de joie et se retient de faire le tour de la salle en riant. C'est trop beau pour être vrai ! Elle va enfin pouvoir quitter cette Lituanie pourrie et se faire un nom dans le monde de la danse ! Elle va voir du pays, frimer devant ses copines et ne plus dépendre de ses parents.

– Tiens, reprend Marek, ton contrat.

– Non, non, ne le lit pas maintenant. On t'expliquera, avance Arnas, en changeant brusquement de ton.

– Quand ? demande Déborah.

– Tout à l'heure !

– Merci beaucoup.

– Mais je t'en prie. À bientôt Déborah.

Ses talons claquent sur le parquet et elle rejoint les coulisses, puis l'arrière-salle. Une autre fille – La guenon – entre à sa suite et Ray la détaille d'un air dégouté :

– Bah regardez le morceau qui arrive, dit-il en néerlandais. J'croyais qu'on crevait la dalle par ici.

– Bonjour, tu peux t'assoir, lance avec enthousiasme Marek en lituanien. Gina Plévokalité...

La fille lance un regard suspicieux à Ray, mais s'exécute.

– … Désolé, mais on ne peut pas te prendre. Tu dois encore t'entraîner avant de postuler, d'accord ?

Gina leur lance un regard soupçonneux. Elle a été la meilleure à l'audition, bien plus que la rousse qui a fait absolument n'importe quoi, mais sort de là avec un sourire radieux. D'ailleurs, maintenant qu'elle y pense, ces mecs n'ont pas dit de quelle école de danse ils dépendent, ni même leur expérience dans le métier.

Devant le regard insistant du type à face de mulet, Gina déglutit péniblement et finit par acquiescer. Elle n'a jamais été très convaincue par leur bazar, elle est venue par le bouche-à-oreille. Pas mal de filles de sa classe avaient l'air toutes excitées à l'idée que des types débarquent pour les embaucher... Gina se lève tout doucement et quitte le petit théâtre obscur après avoir récupéré son manteau. Elle se souvient alors de ce que sa vieille grand-mère Bee lui avait raconté sur ses jeunes années :

« Gina, n'écoute jamais ce qu'une voisine peut te dire sur quelqu'un. Tu ne sais pas si elle a de mauvaises intentions ou pas. Tu sais, une fois, j'avais un ticket de rationnement et une amie m'avait garanti qu'à un magasin, ils vendaient le meilleur savon qu'on puisse trouver dans toute la ville ! J'y suis allée, j'ai acheté un carton de savon. Et tu sais quoi Gina ? Quand je suis rentrée à la maison, j'ai préparé une bonne bassine chaude pour ton grand-père... Pas le second que tu as connu, le premier, Romnek.

Alors Romnek est rentré du travail, tout dégoulinant de sueur... comme chaque fois d'ailleurs. Ça empestait dans toute la rue. Et je m'étais dit, oye, si je lui prépare un bain, Romnek sera content et arrêtera de taper sur ta pauvre tante Laurita qui avait fait une grosse bêtise à l'école. Romnek s'est mis dans le bain et je lui ai tendu le savon. Il l'avait à peine mis dans l'eau que… pouf !, parti ! Niet ! Figure-toi qu'il avait fondu. Mauvaise qualité, exporté de je ne sais où. Et Romnek – tu sais qu'il était très violent – eh bien il s'est levé tout nu de la bassine, devant les enfants. Il m'a pris par les épaules et a commencé à me secouer si fort et si longtemps que je suis tombée dans les pommes !

Le lendemain, j'avais des bobos plein le visage. Partout... là, et là ! Et cette sale voisine m'a regardé avec un ignoble sourire en passant devant chez elle. Dans son arrière-cour, il y avait un tas de linge qui sentait... qui sentait bon. Et dans le coin, à l'époque, c'était plutôt rare. Plus tard, j'ai appris qu'elle voulait pas que je prenne les savons, qu'elle les voulait juste pour elle et m'a forcé à prendre de la mauvaise qualité. Tu ne sais jamais dans quoi les autres peuvent t'entraîner quand t'as la main sur le cœur. »

Alors Gina enfouit son visage dans son épaisse écharpe tricotée main, et respire un bon coup. Bee avait sans doute raison : tout ça est peut-être un mauvais plan. Après tout, il n'y a qu'une seule fille sur toutes celles ramassées au cours des années qui est revenue. Et quand on lui demande ce qu'elle a fait là-bas, dans la Vieille Europe, elle répond la même chose « J'ai dansé, c'est vrai. Mais... Mais ça me plaisait pas vraiment, donc j'ai été vendeuse et je suis retournée à la maison ». Gina trouve ça louche que cette petite pimbêche n'étale pas ses péripéties aux yeux de tous.

Les retours en Lituanie sont plutôt rares et souvent ponctuels. Les gens ne restent jamais bien longtemps à se tourner les pouces. Si la fille a débarqué un jour avec son énorme valise dans les rues sinueuses du quartier nord, c'est tout simplement parce qu'elle avait quelque chose à se reprocher. Gina continue de marcher un moment, ses grosses bottes s'enfonçant dans la neige, puis bifurque à gauche après le commissariat de police.

La porte de sa maison est toujours ouverte. C'était celle de Bee, autrefois. Il y a d'ailleurs toujours ses vieilles photos au-dessus de la cheminée. Gina enlève son manteau et regarde le portrait de Romnek, une énorme moustache brune barrant son visage. Des pas font grincer le vieux parquet plein de trous et son père (le fils de Romnek) entre dans la pièce, son ventre dépassant légèrement de sa chemise trop courte et serrée.

– Alors, comment ça s'est passé cette audition, ma petite danseuse ?

Gina a un petit sourire triste : son père lui faisait confiance en tout. Elle n'est pas particulièrement bonne en un domaine, n'a jamais été la première de sa classe ou en sport. Pourtant, elle aime vraiment la danse. Cette opportunité en or lui reste en travers la gorge. Toutefois, Gina lève un regard confiant vers son père et dit :

– Je n'ai pas été prise. Il y avait de meilleures filles que moi.

– Quoi ? C'est pas possible ! Ah non, vraiment pas possible ! Demain, je vais aller les voir et demander à ce qu'ils te réauditionnent.

– Laisse tomber, Papa. Y'en aura d'autres. Et puis, le type a dit que je n'étais pas encore prête... Peut-être que l'année prochaine je peux retenter ma chance.

Gina ne lui laisse pas le temps de poursuivre cette conversation et ignore les petits rires perçants de sa mère, clouée devant la télévision. Elle grimpe les escaliers étroits et tandis qu'elle enlève ses gants, son père lance au bas des marches :

– Je vais au stade récupérer ton frère. Tu veux venir ?

– Non, ça va, merci.

– D'accord, à tout à l'heure.

Les clefs enfoncées dans la serrure cliquètent puis la porte s'ouvre, laissant la bise s'engouffrer. Quelques secondes plus tard, le moteur de leur vieille voiture ronfle et s'éloigne le long de la petite rue.

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Au même moment, Belgique

La jeep Chevrolet verte a été repeinte en noir et les pneus ont été remplacés. Elle trône au milieu du garage de Verplancke, bichonnée par deux apprentis assez adroits. Jan Verplancke – le propriétaire – fume tranquillement sa clope, adossé contre la portière.

Plutôt fier de sa petite affaire, il aime déambuler d'atelier en atelier, son costume impeccable sur les épaules et regarder les employés faire. C'est une façon à peine voilée de dire « Baisse les yeux ! C'est moi le boss ici ! ». Tout ce qu'il porte, tout ce qu'il dit est choisi avec soin, telles des petites perles mises bout à bout afin de former un joli collier.

Pour l'instant, le collier n'est pas encore fini : il lui manque certaines pièces pour être pleinement considéré comme un homme respectable. Il espère simplement qu'à un moment donné, la Vierge descendra du ciel pour réaligner ses étoiles. En attendant, il rend de petits services à Ray Van Mechelen.

Dès son arrivée à Anvers, Jan a été accosté par Mechelen. Ça avait l'air de drôlement l'intéresser qu'il ait un garage. Ray se renseignait régulièrement au bar et demandait des infos, « juste pour faire la conversation ». La taille du garage et son exposition, le nombre d'employés, les pièces de rechange, les délais de livraison, tout avait l'air d'intéresser ce gosse de riche de Ray qui n'avait jamais foutu ses mains dans le cambouis de sa vie. Jan le devinait bien. Ray n'avait pas la tête de l'emploi : ça se voyait à sa dégaine. Et puis, Jan avait été mécanicien un jour, juste quelque temps avant de racheter le garage de son vioc. Le garage Verplancke est un p'tit royaume sur lequel il s'assoit. Jan enfonce son doigt dans son nez, se disant qu'il serait bien d'appeler son père dans la soirée. Il devait lui dire que les affaires avaient repris.

– Jan, murmure un de ses apprentis.

Jan – pris en flagrant délit – se redresse puis se retourne. Vers lui avance une armada de flic, leurs bottes claquant sur le béton légèrement humide du garage. Jan se débarrasse discrètement de sa crotte de nez, redresse les épaules et arbore un air arrogant, la tonne de gel dans ses cheveux brillant sous la lumière crue des néons.

– Tiens, tiens, roucoule Jan. Regardez qui est là ! Ça faisait longtemps.

L'inspecteur Clem De Donder et Anke ferment la marche et leurs hommes se dispatchent dans la salle, à l'affût du moindre indice. Le sourire de Jan Verplancke s'élargit : trop tard, ils ne trouveront rien.

– Salut, Jan, répond Clem en s'arrêtant à sa hauteur. Ça va ? On raconte que tu as repris tes activités passées.

– Les gens racontent souvent des âneries, Clem, rétorque-t-il sans pouvoir se débarrasser de son large sourire.

Anke les regarde l'un l'autre, les sourcils légèrement froncés. Cette espèce de familiarité – identique à celle qu'a eue Clem envers Mike Simons – la dérange sans trop savoir pourquoi. Peut-être que c'est parce qu'elle a une tout autre attitude au travail : distante, inflexible, rigoureuse. Clem, lui, a toujours eu une certaine facilité pour approcher les acteurs de ces « gros dossiers ».

Un collègue lui avait simplement dit autour de la machine à café : « Bah, faut comprendre. Clem c'est un mec ! Ils ont plus confiance. » Justement. Clem est un homme. Il ne peut pas comprendre ce que ces filles humiliées peuvent ressentir. Anke enfonce les mains dans ses poches, attendant de voir la suite.

– T'as vu Mike Simons ces temps-ci ? poursuit Clem.

– Mike ? s'exclame Jan comme s'il s'agissait du nom d'une créature absolument inconnue. Oh bah c'est dingue la coïncidence : il est passé hier soir me déposer la caisse de Ray.

– Pourquoi ça ? Il était tombé en panne ?

Anke s'approche de la jeep, les mains sur les hanches et la tête légèrement inclinée. Elle contemple l'intérieur du coffre ouvert, tout en gardant un œil sur ces deux-là.

– Non, explique Jan, juste pour une petite révision.

– Ah ouais ? Bah nous on voudrait la saisir. Juste pour la désosser.

Clem aimerait bien ôter ce sourire de con sur la gueule de Jan Verplancke. Il le prend tout le temps de haut, comme si le fait de faire partie de l'organisation lui donnait tous les droits.

– Il va falloir un papier en bonne et due forme si tu la veux. Tu te doutes bien que je vais pas la lâcher comme ça...

C'est au tour de Clem de sourire dézippant son blouson.

– Ah, mon p'tit Jan, tu ne changeras jamais, susurre-t-il en lui collant l'avis de perquisition sous le nez.

Anke l'observe et remarque que Jan ne lit pas vraiment le papier, comme s'il s'était préparé à leur venue et les attendait de pied ferme. Cette voiture sent le neuf. Désossement ou pas, y'aura pas grand-chose à en tirer : malgré l'obtention d'une licence frauduleuse, Jan Verplancke offre un véritable travaille de pro et les gens comme Ray Van Mechelen ont l'air de l'avoir bien retenu.

– Ah bah voilà comme ça, maintenant c'est bon, minaude Jan en faisant un pas sur le côté.

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Vilnius, Lituanie

Quand cette horrible Gina est partie, Ray s'est senti soulagé de pouvoir passer à la suite. Il mâche tranquillement son chewing-gum, marchant en long et en large sur la scène usée du petit théâtre. Une jeune fille un peu impressionnée les regarde tous les trois. Ces longs cheveux noirs en feront certainement craquer plus d'un.

– Tu peux t'assoir, invite Marek en lituanien. Bon, on t'écoute, parle-nous un peu de toi, vas-y.

La fille semble hésiter un moment, s'humecte nerveusement les lèvres et finit par sourire :

– Euh, je m'appelle Kassandra Valnélité, mes amis, eux, m'appellent Kassia. Mmh, j'ai dix-neuf ans, j'habite à Vilnius et...

Ray soupire. C'est trop long tout ça. Il faudrait entrer dans le vif du sujet. Marre de ce patelin, bordel.

– … et j'aime beaucoup la danse. J'adore la musique. Techno. Rock et... jazz.

– Bon, très bien et pourquoi est-ce que tu as envie d'intégrer notre troupe ? demande Marek en se penchant un peu plus vers elle.

– J'aimerais bien faire des voyages et visiter des pays étrangers.

– Tu vas en voir du pays. T'en fais pas, ajoute Ray avec un désagréable sourire.

Marek rit doucement et tente de reprendre, ne voyant pas le regard troublé de Kassandra face à cette remarque :

– Tu vas peut-être essayer d'épouser un homme une fois en Belgique, mmh ?

Kassandra prend du temps à comprendre qu'il s'adresse à elle. Pourquoi ce type lui parle d'une chose pareille ? Ça n'a rien à voir avec la danse, non ? Les danseuses doivent-elles faire un serment d'abstinence une fois intégrées dans leur troupe ? Ces gars-là ont-ils peur qu'elle tombe en cloque et les foute dans la merde pour des représentations ? Posent-ils cette question à toutes les filles du casting ? Kassandra sourit et répond :

– Non, je veux revenir au pays et ouvrir mon propre restaurant ici, à Vilnius. Mais aujourd'hui, je n'ai pas de sous.

Marek cesse de griffonner sur son carnet et lui lance un regard perçant, la pointe de son stylo s'arrêtant sur une lettre et faisant un disgracieux point noir épaté. Un silence inconfortable s'étire et Kassandra a l'horrible impression d'avoir dit un putain de truc de travers :

– C'est normal, je n'ai que dix-neuf ans.

– Et est-ce que tu as un petit copain ici ?

Kassandra jette un regard en biais à Arnas. Quand il l'avait accosté avec Daria, près de chez elle, il avait simplement parlé de danser, que ça serait un job facile. L'entretien en soi ne la surprend pas mais la teneur des questions, si.

– M-Mais pourquoi est-ce ça vous regarde ?

– Tu es encore vierge, mmh ? insiste Ray avant d'avoir un petit rire sinistre.

Kassandra observe les trois hommes et se rend compte qu'aucun ne lui inspire confiance.

– Vous cherchez des danseuses ou des jeunes filles vierges ? prononce-t-elle avec aplomb.

– Bon, allez, ça va... euh... Tiens, ça c'est ton contrat.

Ray la tient à l'oeil et active son flair légendaire. Cette fille sent la guigne à plein nez. Il s'éloigne, mâchant son chewing-gum sans goût avec fureur. Kassandra se lève et jette un rapide coup d'oeil aux feuilles de papier.

– Mais, dans quelle langue est-ce que c'est écrit ?

– C'est un contrat en grec, mais on va tout vous expliquer à toi et aux autres tout à l'heure.

– Oui, mais pourquoi c'est en grec ?

– Je t'ai dit qu'on allait t'expliquer, mais pas tout de suite, s'impatiente Marek. Attends une demi-heure, d'accord ?

Kassandra hésite à poser une question supplémentaire, mais se ravise sous le regard insistant de Ray. Elle prend son contrat et se dirige jusqu'aux coulisses tandis qu'une nouvelle fille du casting entre.

– Alors, souffle Marek, toi tu t'appelles Zemina Markvitchouté.

– Jemina, corrige-t-elle d'une voix douce.

– Jemina, d'accord, vas-y assieds-toi.

Ray s'ennuie et est presque heureux d'entendre son téléphone portable sonner dans sa poche. Il s'en saisit et répond :

– Ouais ?

Tu devineras jamais qui vient de se barrer de chez moi, lance la voix de Jan Verplancke au bout du fil. Ton vieux pote, le très cher Clem. Il a embarqué ta bagnole.

– Non, mais c'est pas vrai ça ! Et il t'a dit pourquoi il l'a saisie ?

Il a juste craché le nom de Mike.

– Et qu'est-ce qu'il risque de trouver ? s'emporte Ray, le cœur battant.

Rien. Rien, on a tout nettoyé.

– Bon, super.

Eh, dis-moi... Tu voudrais pas que j'aille voir Mike, histoire de comprendre si ça vient de lui ?

– NON NON, SURTOUT PAS TU LUI FOUS LA PAIX. ET TU RESTES OÙ TU ES. Et tu vas pas commencer à lui foutre des idées dans la tête.

Marek se masse les tempes puis pose sa main contre son front. Ray a la fâcheuse manie de tout faire capoter. Rien qu'avec Kassandra, il l'a limite effrayée ! Pas étonnant que les filles ne reviennent pas se présenter. Ça se serait jamais passé comme ça du temps de John.

Je voudrais juste lui parler.

– JE TE DIS DE PAS T'OCCUPER DE ÇA, explose Ray, sa voix résonnant dans tout le théâtre. T'ES BOUCHE OU QUOI ?

D'accord.

– Salut.

Il raccroche, Arnas et Marek peuvent enfin reprendre l'entretien.

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Derrière les épais rideaux des coulisses, une salle a été aménagée afin de faire patienter les hypothétiques spectateurs. Mais puisque le théâtre est depuis longtemps déserté, il n'y a qu'une quinzaine de filles, feuilletant fébrilement leur contrat écrit en grec, pour des Lituaniennes, ou originaires de Russie, qui ne désirent que se rendre en Belgique.

Kassandra s'avance vers une des grandes fenêtres et tourne les pages du sien afin d'y déceler un faux. Dans les séries télévisées, il faisait parfois ça afin de déceler quelque chose de suspect. Elle ne sait pas encore quoi, mais quelque chose ne tourne pas rond dans leur affaire. Ça semble si grotesque, que ça en est risible. Pourtant, les autres filles n'ont pas l'air d'avoir le moindre souci avec ça.

– C'est interdit de faire un truc comme ça, lâche Kassandra afin de se faire entendre de toutes les autres. C'est en grec. On peut pas nous demander de signer ce contrat. Faudrait être taré pour donner son accord à quelque chose dont on ne saisit même pas un seul mot.

Les autres restent curieusement silencieuses, essayant en vain de déceler la signification d'un caractère parmi cet alignement sans fin de lettres. Puis, une fille – certainement la plus belle d'entre elles – assise les jambes croisées sur la table rétorque :

– Attends un petit peu. Tu vas pouvoir leur poser les questions que tu veux.

Elle s'appelle Kalinka et bientôt vous apprendrez à retenir ce prénom. Dans sa manière si sereine et inconsciente d'aborder la chose, Kassandra bout. Elle s'approche et répond :

– Je veux savoir exactement ce qui est écrit là-dedans.

Daria lève le nez, indécise.

– T'as qu'à leur demander de te faire une traduction !

– Mais ce n'est qu'un morceau de papier, de toute façon, banalise la rouquine. Puis si tu ne veux plus faire la danseuse, t'as qu'à t'en aller...

– Exactement, appuie Kalinka.

Derrière elle, quelqu'un tape des mains. C'est Arnas Jarasunas. Il s'approche vers les filles et elles lèvent leur nez des contrats baragouinés. Arnas s'approche dans son long manteau en cuir et dépose un pied sur le banc, son regard s'attardant sur chacune des filles présentes. Ouais, elles forment un bon petit lot. Il est assez fier de sa sélection. L'organisation ne peut que reconnaître ses efforts.

– Bon, ça va ? Tout se passe comme vous voulez ?

Elles répondent toutes positivement avec plus ou moins d'enthousiasme.

– Si les contrats sont en grec, poursuit Arnas, c'est parce que notre tournée commencera par un séjour à Chypre...

Des gloussements de rire montent de la salle, appuyés par des soupirs émerveillés. La Chypre, n'était-ce pas cette île lointaine, fièrement plantée au milieu des eaux limpides de la Méditerranée ? Aux vues de leur réaction, Arnas est certain que la plupart d'entre elles n'ont jamais vu la mer, ou même n'ont jamais quitté leur Vilnius chérie.

– ... Vous resterez là-bas pendant quatre semaines au cours desquelles vous devrez répéter et apprendre à mieux vous connaître. Après cet intermède, vous partirez pour la Belgique, les Pays-Bas et l'Allemagne. Pour que vous sachiez où vous mettez les pieds, votre spectacle est déjà programmé dans les boîtes de nuit les plus branchées !

Arnas se retourne, sentant une curieuse présence à ses côtés. C'est Ray. Qui ça peut-être d'autre, de toute manière, pour se déplacer aussi silencieusement ? Il lui chuchote quelque chose à l'oreille et Kassandra reste à l'affût. Elle serre les poings dans ses poches, car ce putain de Ray a un don pour chuchoter. Elle n'a strictement rien saisi.

– Mmh, OK, alors, se ressaisit Arnas tandis que Ray et Marek s'en vont, pour les costumes, le voyage, l'équipement, nous vous demandons une contribution d'une hauteur de trois mille dollars américains.

Séisme dans la salle. Interloquées, les filles piaillent et partagent leur étonnement. Trois mille dollars ? Jamais elles n'avaient vu une telle somme réunie et encore moins aussi rapidement. Même à la télé, il y avait une certaine pudeur à propos de l'argent. Pourquoi en demander autant de suite ?

Assise au premier rang, une jeune fille reste les bras fermement croisés sur la table, concentrée. Ça ne lui fait pas vraiment peur comme somme. Elle ne pense pas que ces types leur demanderaient l'impossible s'ils savaient que c'était perdu d'avance. Arnas sait bien d'où elles viennent. Il doit y avoir une alternative, forcément. Pour le bien de notre intrigue, nous appellerons cette jeune fille Inesa. Inesa a de longs cheveux blonds raides. Elle aime parfois les secouer pour jouer de son charme.

– Calmez-vous, tempère Arnas, ne vous inquiétez pas. Vous ne m'avez pas laissé terminer. Vous serez obligées de nous verser l'argent sur le champ uniquement si vous décidez de rompre le contrat. Pour celles qui décideront de le respecter, nous proposons un versement en plusieurs fois. La somme sera prélevée petit à petit sur les premiers cachets de la tournée.

Alors comme ça, pense Kassandra, avant même d'avoir foutu un pied dans la moindre boîte de nuit, elles leur devront pas moins de trois mille dollars ? C'est ce que son père gagne en une année de travail ! Une année ! Les autres ne peuvent pas être sérieuses pour l'écouter comme s'il crachait de l'or. Elles ne peuvent pas croire qu'ils vont vraiment prélever cette somme petit à petit ? Si ?

Et à quel taux exactement s'élèveront ces cachets ? Comment être sûr qu'ils ne seront pas tentés de tout leur prendre dès le début ou d'être absolument arbitraires ? Ah oui, y'avait le contrat. Ce fichu contrat écrit en grec. Il pourrait très bien y être écrire qu'elle devait vendre ses yeux dessus qu'on y verrait que du feu. Tout ça, c'est cousu de fil blanc. Ils profitent de la naïveté de pauvres filles sans cervelle et n'ayant aucun espoir de réussite.

–... Mais je peux vous jurer qu'en deux mois vous aurez plié l'affaire et fini de tout rembourser.

– Trois mille dollars, demande Daria, ça fait combien converti en litas ?

Kassandra l'ignore, mais sans doute beaucoup. Kalinka, elle, avait la réponse : 7590 litas, environ.

– C'est pas un salon de thé ici ! s'énerve Arnas. Vous discuterez de ça dehors. Bon, un dernier détail : vos parents vont devoir se porter garant. Pas de passe-droit. La signature sur le contrat est absolument impérative. Sans cette caution vous ne pourrez pas partir avec nous, c'est clair ?

Inesa se sent mal : tous ses espoirs sont réduits à néant. Jamais ses parents n'accepteront qu'elle aille faire la danseuse à l'autre bout du monde. Les filles opinent et Arnas se détend, heureux d'en avoir fini. La réunion d'explications est toujours un moment pénible à passer. Il y a toujours une petite idiote qui n'a l'air de rien comprendre... ou de comprendre trop de choses, justement.

Inesa quitte le théâtre en traînant des pieds, la tête basse. Une signature des parents ? Comment elle fera pour les convaincre ? Les supplier ? Leur promettre qu'elle leur enverrait de l'argent tous les mois ? Dehors, il fait toujours aussi froid. Ce froid mordant qui englobe le pays dans cette brume incertaine depuis de bons mois. Inesa cherche ses gants dans ses poches lorsque Kassandra souffle :

– Ils délirent, eux. Trois mille dollars... C'est plus de l'arnaque à ce niveau là, c'est de l'exploitation.

Daria semble complètement perdue dans ses pensées. Inesa trouve qu'elle a un petit air vide, comme si elle ne réfléchissait pas vraiment.

– Mon père n'acceptera jamais de signer ce truc-là, ajoute Inesa en enfilant ses gants.

– Je ne te dis pas le mien, soupire Daria.

– Je ne sortirai jamais de ce trou, maugrée Inesa, le regard porté au loin, sur la colline dentelée de tours de bétons nues.

– Peut-être qu'on pourrait copier leur signature, suggère Daria en lançant un regard équivoque.

Inesa se tait un moment, puis finit par partir :

– Salut.

Abasourdie, Kassandra s'éloigne à son tour sans un mot et Daria la suit sans remarquer l'homme se tenant à quelques mètres de là, le regard rivé vers le petit théâtre.

– Je ne comprends pas que tu puisses hésiter comme ça, plaide Daria. Il est pas question que je reste coincée dans ce bled. Je ne supporte plus d'être ici. Je ferai tout pour foutre le camp.

– Euh, veuillez m'excuser, lance l'homme apparemment frigorifié. Bonjour, vous sortez de l'audition ?

– En quoi ça vous regarde ? grince Kassandra.

– Qu'est-ce qu'il nous veut ?

– Vous êtes qui, d'abord ? interroge Kassandra, abrupte.

– Je m'appelle Nico Maes, répond-il. Je viens de Belgique. Je suis journaliste. Vous pouvez m'accorder un peu de temps ? J'aimerais qu'on discute.

Daria lance un regard en biais à Kassandra, mais celle-ci répond négativement.

– A-Attendez, s'il vous plaît. Attendez ! C'est vraiment important. Je peux vous offrir un verre ? Je n'en ai que pour cinq minutes. Promis, s'il vous plaît.

L'invitation à boire un verre les avait déjà convaincues. Dans le coin, il n'y a que les notables qui peuvent se payer le luxe de boire un verre au café.

– Ces types possèdent des night-clubs non seulement en Belgique, mais aussi en Hollande, explique Nico Maes quelques minutes plus tard autour d'une tasse d'un délicieux café.

– Et alors ? rétorque Kassandra. C'est pas interdit d'avoir des night-clubs.

Kassandra est au fond très intéressée par son petit speech, mais elle n'a pas pour autant envie de lui faciliter la tâche. Interdit, Nico Maes ne s'était pas attendu à ce que ce soit aussi compliqué pour leur faire entendre raison. Et puis, il ne peut pas dire n'importe quoi et se doit de choisir ses mots avec soin. Tout ça, c'est une affaire qui le dépasse, et de loin ! Pourtant, il se sent comme investi d'une mission il doit avertir ces jeunes filles de ce qu'elles risquent une fois là-bas.

– M-Mais ce ne sont pas des night-clubs « normaux » des boîtes de nuit où des gens payent pour venir s'amuser et pour danser. Ils vont vous obliger à vous prostituer.

Kassandra baisse les yeux. Ces paroles font mal, mais se rapprochent des idées qu'elle s'était faite. Ce Nico Maes – pour une raison curieuse – a la voix de la sagesse.

– Ça existe des boîtes où on se prostitue ? demande Daria à Kassandra.

Kassandra hésite puis finit par affirmer, comme si ça lui arrachait la gorge. Alors ces mecs voulaient les utiliser ? Elle lève les yeux vers Nico Maes qui ne cesse de les fixer, attendant apparemment une réaction.

– Comment vous savez ça ? reprend Kassandra.

Surpris que la question vienne si tôt, le journaliste cherche une échappatoire tandis que Daria marmonne « On ne peut pas obliger quelqu'un à se prostituer... ». Ces mots révèlent toute la naïveté qui entoure ces jeunes filles.

– Et il a fait tout ce chemin-là uniquement pour nous prévenir ? continue Daria d'un ton moqueur.

– En quoi ça vous concerne ? cherche à savoir Kassandra.

– En quoi ça me concerne ? répète le journaliste. C'est ma conscience qui me fait agir. C'est scandaleux ce qu'on essaie de vous faire ! C'est... C'est... inhumain et je me suis dit que je devais vous prévenir.

Kassandra arbore un sourire en coin : elle n'est pas dupe. Aucun mec ne ferait une telle route et n'affronterait le froid glacial de Lituanie uniquement pour « prévenir ».

Pourquoi n'avait-il pas seulement contacté son ambassade ? Pourquoi ne pas avoir interpelé des frères de profession ici ? Ou bien écrire une lettre au Président ? Ou passer un coup de téléphone à une chaîne de presse à scandales ? De nos jours, il y a bien plus simple pour « prévenir » des gens. Et ces moyens sont beaucoup plus efficaces et ont bien plus de portée que d'attendre tout seul devant un théâtre miteux en espérant que de prochaines victimes en sortent.

– Vous voulez surtout écrire un bon article, lance-t-elle. C'est pas vrai ? À propos des pauvres jeunes filles désespérées de l'Europe de l'Est qui rêvent d'une vie meilleure dans votre pays.

Nico Maes baisse les yeux. C'est donc un aveu. Tous les mecs de cette foutue planète ne font rien gratuitement. C'est toujours donnant-donnant. Du sexe contre de la thune. De la prévention contre un témoignage. Ce Nico Maes... Il ne vaut sans doute pas mieux que ce Ray de l'audition tout à l'heure. Il veut marchander sous ses propres conditions. C'est bien beau de se draper du drap blanc de la pureté si c'est pour se torcher avec la seconde suivante. Faux-cul de mes deux.

– Écoutez, je sais qu'ils vous ont remis à chacune un contrat à signer rédigé en grec !

– On va devoir y aller, soupire Daria après avoir vérifié que sa tasse de café était bien vide.

– Non, attendez... Ne partez pas, attendez !

– On y va ? propose Kassandra.

– Je vous laisse mon numéro, continue le journaliste. N'hésitez pas à me téléphoner. Si vous avez envie de parler. Vous pouvez me croire, j'en sais beaucoup sur ces types. Ils sont dangereux...

– Ouais, c'est ça..., lance Daria en enfilant son manteau. Bye bye.

Elle se dirige vers la sortie et ne voit donc pas Kassandra prendre tout de même la carte de visite de Nico Maes.

– Je suis descendu à l'hôtel Ounio ! s'exclame-t-il alors que Daria a déjà quitté le café. À l'hôtel Ounio... Merde.

Dans le froid et le blizzard, les deux jeunes filles ne sont quasiment plus visibles.

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Belgique

Dans la caravane de Mike Simons aussi il fait froid. Il a beau tourner frénétiquement le bouton de son petit chauffage, celui-ci refuse de fonctionner. Et ce n'est rien – vraiment rien – comparé à la chair de poule qu'il a en ce moment, assis devant Jan Verplancke.

– J'vais te dire, avoue Mike, les choses ont bien changé depuis qu'tu bosses pour Ray. Ouais, j'ai envie de tout plaquer... Tu sais c'qu'il a fait ? Ce dingue a tout simplement ordonné de buter deux gonzesses – bang ! bang ! – et rideau.

Ce dernier n'est pas intéressé par ce que peut bien raconter ce gros balourd de Mike : les jambes d'Esther, elles, semblent solliciter le moindre recoin de ses milliards de synapses.

– Oh, arrête un peu et laisse tomber tes vapeurs. Ces meufs, c'était pas non plus des bonnes sœurs, hein...

Jan retourne à sa contemplation des jambes et des hanches d'Esther, passant outre l'air complètement désemparé de Mike. Celui-ci est tellement embourbé dans son état quasi permanent d'agitation, qu'il est incapable de voir qu'un de ses camarades racole sa petite amie juste sous son nez.

En fait, Mike n'a plus l'esprit très clair depuis quelque temps. Il peut passer d'un état de paranoïa intense, à de sévères crises de doutes où il glorifie John Dockx et Ray Van Mechelen, pour que la seconde d'après, il en vienne à les insulter de fachos.

Mike ne sait plus où il en est. Et quand la berline de Jan Verplancke est venue se garer juste devant la fenêtre de sa caravane, il en a eu des sueurs froides et a bien failli s'évanouir. Il avait pensé que Ray l'avait envoyé le descendre. Apparemment non. Ray ne doit strictement rien en avoir à faire qu'il soit mort ou vif. Mike ne sait pas grand-chose de l'organisation – hormis ce double homicide de prostituées.

– C'est ça, ouais, dit Mike en agitant sa fourchette au-dessus de son plat sentant le moisi. Et tu sais pourquoi il les a butées ? Elles avaient rembarré un client.

– Ouais ouais, tu parles ça c'est triste, répond cyniquement Jan.

– Arrête ! s'énerve Mike. Il les a shootées !

Mike dépose sa fourchette et se prend la tête entre les mains. Tous les putains de soir il se réveillait en sursaut, hanté par deux têtes décapitées et flottantes, qui venaient l'insulter même dans ses rêves les plus agréables.

– Rassure-moi, prononce Jan, t'es pas allé déballer tout ça aux flics ?

Ses cheveux noirs gominés brillent un instant sous les pâles lueurs hivernales et un bref reflet indique que la voisine fait en ce moment la vaisselle. Mike se pince l'arrête du nez, jette un regard furtif à Jan tout en cherchant un bobard à toute allure. Mais c'est trop tard : Jan a ce petit rire sournois et désabusé.

– Alors là t'es vraiment dans la merde, résume-t-il.

Et pas que lui au final : Ray, Vince, Danny et même lui y plongeraient si les flics creusaient un peu plus loin. Car après tout, réparer une voiture étant présente sur les lieux d'un crime en tout état de cause, c'est du maquillage de preuves, non ? Jan éprouve tout à coup un élan de colère envers ce crétin de Mike qu'il parvient de justesse à dissimuler sous un de ses grands sourires légendaires.

– Et tu crois que tu vas t'en tirer comme ça ? (Silence) Et t'as vu le gars qui a tiré ?

– Et si tu décidais d'aller causer aux flics, toi, répond Mike, plein d'espoir de se faire un nouvel allié. Dis-leur que t'as remplacé ces quatre pneus. Ça l'enverrait pour dix ans au moins.

– Qui ça, Ray ? se moque Jan. Ray Van Mechelen ? Eh, mais ça va pas bien là où quoi ? Ils arriveraient même pas à le foutre en taule dix jours ! Il connait trop de monde.

Connaissaient-ils un autre Ray, de toute manière ? Mike se ronge les ongles, jetant un petit regard furtif vers Esther, croisant les doigts pour qu'elle trouve à sa place une porte de sortie. Mais depuis ses aveux à la police, Esther est curieusement devenue silencieuse et s'absente de plus en plus souvent de la caravane, comme si elle craignait quelque chose. Celle-ci toise les deux hommes les bras croisés, imperturbable. Elle sait que Jan a raison : en ouvrant sa gueule, Mike s'est attiré les foudres de bien plus grand que lui.

Contrairement à ce qu'il peut imaginer, l'organisation ne se limite pas à John, Vincent, Ray et les deux-trois autres. C'est un réseau de relations, de ouï-dire, de mafieux prêts à rendre service ou à se faire remarquer. Ray a les yeux sur tout. La main sur tout. Il peut décider d'éliminer quelqu'un d'un claquement de doigts et la sentence de Mike est certainement encore en attente pour qu'ils fassent autant traîner ça en longueur.

Esther trouve cette attente insupportable. Elle ne savait ni quand, ni qui viendrait le liquider. Ça l'empêche de dormir, de manger et même de pisser tranquillement. Elle ouvre le minifrigo et se penche pour prendre une canette de bière, dévoilant alors son fessier musclé à force de gym et de double pénétration.

– Jan, lance Mike d'un ton plaintif, et... tu comptes raconter à Ray que je les ai...

– Qu'est-ce que j'aurais à y gagner ? répond franchement Jan. J'ai pas de raison de le mettre au parfum. Pis, d'un autre côté... qu'est-ce que j'aurai à y gagner si je la mettais en veilleuse ? fait-il sournoisement remarquer.

Jan tente de décrypter les signes d'angoisses chez Mike, mais ceux-ci sont trop multiples.

– Tu plaisantes ? s'offusque Mike, les zygomatiques agités. Tu vois bien qu'on a pas un rond. Regarde où on crèche !

– J'sais pas... Esther pourrait p't'être v'nir bosser à mon bureau, mmh ?

Esther avale difficilement sa gorgée de bière, pleine de rage face au culot de ce salopard de Jan. Il pense qu'elle se partage comme un putain bout de viande ? Pourtant, ce qui la met le plus hors d'elle est la réponse crédule de Mike :

– Tu as besoin d'une secrétaire ? s'étonne-t-il.

Mike a toujours manqué de second degré et de finesse (dans tous les sens du terme). Jan retient un petit rire nerveux.

– Attends, Mike... Tu pédales dans la gelée, là ! Tu trouves qu'elle a un physique d'employée de bureau ? Eh tu rigoles.

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Lituanie

– T'es une feignasse, grogne le père de Daria après avoir entendu toute l'histoire. Même pas capable de faire le ménage.

– Papa, ces types vont en faire une strip-teaseuse ! s'emporte Mykolas – son petit frère – de longs cheveux graisseux encadrant son visage. C'est ce que tu veux ?

– Tu la fermes ! hurle le père en lâchant sa bière. Tu vois pas que je parle ?

Daria baisse la tête, comme sa mère le fait si souvent, comme en ce moment. Kassandra, elle, reste les yeux rivés vers l'échange entre les deux hommes. Étrangement, dès qu'elle vient là, Kassandra se sent affreusement mal à l'aise. La famille de Daria est aussi pauvre que la sienne, à n'en pas douter. Mais il se dégage de là une atmosphère triste et éternellement endeuillée.

La grand-mère de Daria n'a pas quitté sa couchette dans le salon depuis la première fois qu'elle l'avait vue, il y a plus de quinze ans un après-midi à la fin de l'école. Ici, malgré les efforts de la mère de Daria, tout semble terne et vain. Un reflet criant de la misère dans laquelle s'embourbe la Lituanie, et ça, jusqu'au berceau du bébé.

Le père de Daria est debout, les traits durs. C'est le roitelet de cette boîte de conserve juchée au sommet d'un petit atelier de contrefaçon. Kassandra ne sait pas très bien dans quoi il travaille, ou s'il a même un emploi en ce moment.

Mais elle le voit souvent dépenser une partie de ses sous dans la loterie, près du café. Des sous qui auraient pu aider sa famille. Des sous qui n'auraient pas conduit Daria à écouter ce serpent d'Arnas la ramener jusqu'au théâtre abandonné juste pour une danse... Le père de Daria respire bruyamment. Tassé sur lui-même, son ventre a l'air bien plus énorme que celui de sa femme il y a seulement quelques mois.

– T'as toujours des excuses à la bouche ! continue-t-il en dévisageant sa fille aînée. Toujours été là à te plaindre. Tu crois que le pognon ça tombe comme ça, tout cuit, dans la main ? Tu crois qu'ça m'fait plaisir de lécher les bottes de mon patron tous les matins ?

Inconscients d'être spectateurs d'une scène particulièrement importante, deux des frères et sœurs de Daria se chamaillent sur la couchette de leur grand-mère qui a les yeux voilés par la cataracte. La mère de Daria, un fichu gris rabattu sur la tête, continue de rafistoler une chemise, les yeux humides.

– J'suis pas une feignasse ! Et je peux te dire qu'un jour je quitterai cette ville de merde, se révolte Daria.

– Eh bah vas-y, fais-le !

Un silence inconfortable s'étire.

– Le truc, intervient Kassandra, c'est qu'on ne sait pas vraiment si une fois là-bas on sera en sûreté.

– En sûreté ? explose Daria. Regarde autour de toi : t'as l'impression que ça pourrait être pire qu'ici ?

– Ils te forceront à te prostituer ! s'écrit Mykolas, furieux.

– Qu'est-ce que tu racontes ! T'en sais rien !

Le père se rassoit et jette un œil au journal donnant les derniers numéros du loto. Encore perdu. Et un autre litas dans le vent. Hors de lui, son frère joue des épaules et quitte l'appartement. Mykolas descend les escaliers en métal tout en enfilant sa parka. Aux pieds des marches, un homme attend là, les mains enfoncées dans les poches et le nez levé vers ce cloaque en béton aux fissures apparentes.

Lorsque le petit frère de Daria le remarque enfin, il se fige un court moment. Il n'y avait jamais de gens nouveaux dans le coin, pas même les proches du voisinage pour les fêtes de Noël. On quittait l'endroit. On n'y venait pas. Est-ce l'un des hommes de l'organisation qui veut l'emporter en Belgique ? Pourquoi est-il là ? Par mesure de précaution, il passe devant lui sans un mot. Peut-être... Peut-être que ce type ne sait pas vraiment où elle habite. Inutile de se dévoiler. Mykolas ne lui faciliterait pas la tâche.

Il s'échappe de sa démarche chaloupée et décide de s'éloigner le plus possible de ce lieu maudit. Lorsqu'il est en colère, Mykolas se rend vers la grand-route nord, par là où quelques voitures viennent du centre même de Vilnius. Ici, c'est plutôt une sorte de pièce rapportée. Personne ne s'intéresse à leur quartier, aux habitants et ce qu'ils peuvent bien penser. Cette impuissance, Mykolas le ressent pleinement alors que sa sœur leur a annoncé quelque temps plus tôt vouloir « danser dans un night-club en Belgique ». Foutaise !

Les chaussures usées de Mykolas s'enfoncent dans la neige et celle-ci en mord le cuir progressivement, telle une brûlure. Les joues rosies, l'adolescent finit par s'assoir près d'une immense benne à ordure puante. Au fond – et bien malgré lui – il comprenait Daria, son amertume contre ce pays, sa rancune contre l'injustice. Mais ils n'y pouvaient rien. Ils sont nés ici.

Personne ne peut l'effacer et l'argent seul ne peut le racheter. On ne peut pas décider de rayer nos origines sous prétexte qu'un type se présente la bouche en cœur en lui faisant miroiter un avenir de diva.

Papa a raison : Daria n'a pas les pieds sur terre. Faites que Kassandra lui fasse entendre raison et lui dise qu'il ne faut pas signer avec ces types.

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Le grand hôtel Ambassador surplombe la colline du quartier nord misérable de Vilnius. Ses couleurs pimpantes et ses baies vitrées détonnent avec la sobriété quasi mortuaire des alentours. Dans l'une des chambres du sixième étage, Raymond Van Mechelen n'est pas satisfait. La première journée d'audition ne s'est pas déroulée exactement comme il l'avait prévu.

– Je te paye pour que tu écoutes et regardes autour de toi, d'accord ? lance Ray.

– Oui et c'est ce que je fais, rétorque Kalinka enveloppée dans un kimono en soie.

– Arnas est en train de déconner. Je ne lui fais plus confiance.

– Ça ira avec les filles russes. Pas très futées, d'accord, mais elles sont bien.

Marel quitte le petit bar aménagé comptant pas moins d'une centaine d'alcools différents. Et dire que c'était censé être l'un des hôtels les plus chic de la capitale. Même au club 69, il y a plus de choix.

– Eh dis-moi, tu te souviens de comment s'appelle la petite pinailleuse ? demande Ray à Marek. Celle qui veut ouvrir un restaurant, là.

– Mmh, Kass-Kassandra.

– Oui c'est ça. Kassandra. Tu vois qui c'est ?

Kalinka regarde impassiblement Ray fumer sa clope et lui renvoyer un gros nuage de fumée à la figure. Elle a l'habitude de se prendre des trucs dans la figure. Kalinka finit par acquiescer.

– Elle, elle peut nous poser des problèmes, continue Ray le regard bien ancré au sien. Surveille-la.

– Je ne peux quand même pas passer mon temps à la suivre. Il faut aussi que je m'occupe des autres.

– Débrouille-toi, lance Ray comme s'il parlait à un enfant puni. Débrouille-toi pour les maintenir toutes en groupe.

– Mais elle a une copine avec qui elle parle toujours à l'écart ! se défend-elle.

– Kalinka. Surveille-la. Je ne lui fais pas confiance, d'accord ?

À l'écouter, Ray ne fait confiance à personne, songe-t-elle. Peut-être même bien qu'il ne se fie qu'à son flair. Kalinka finit son verre de Tequila et laisse les deux hommes parler chiffres et affaires. Elle projette son regard au-delà de la baie vitrée, là où les gens sont si pauvres qu'en pleine nuit, ils éteignent les lumières par souci d'économies.

Seuls quelques bars semblent ouverts, et encore. Kalinka se souvient du jour où, comme les filles ce matin, elle fut abordée par Arnas. Elle sortait d'un salon de coiffure où sa candidature – encore une fois – avait été rejetée. Dans les parages, trouver du boulot, à moins d'être pistonné, relevait du miracle. Kalinka ne désespérait pas de trouver son domaine, son truc.

Elle ignorait jusqu'alors que cela serait faire la pute. À vrai dire, Kalinka était devenue plutôt bonne à ce jeu-là. Si bonne, qu'elle avait réussi à obtenir les faveurs du patron. Séduire Ray Van Mechelen est une tâche à la portée de n'importe quelle cruche munie d'un vagin. Le faire rester à ses côtés et obtenir un mince filet de confiance, ça, c'était un tout autre monde. Et Kalinka était parvenue à force de ruse et de patience, à s'infiltrer entre les mailles de l'organisation.

Chaque année, et parfois même plusieurs fois, Ray et Marek l'emmenaient avec eux pour trouver et convaincre de nouvelles filles de rejoindre l'organisation. Encore jeune, Kalinka réussit la plupart du temps à rapidement obtenir du crédit auprès d'elles.

Les signatures se font plus vite quand une voix féminine les pousse à la déchéance. Kalinka est assez fière de pouvoir marcher aux côtés de Ray, de faire la maquerelle. Et puis, elle touche un cachet sur chaque fille qui signe un petit contrat. C'est pas plus mal si elle veut s'offrir des pompes. Parce que Kalinka adore les pompes.

– Kalinka, prononce Ray, je ne suis pas du tout en colère contre toi. Je veux juste que tu surveilles toutes les filles. D'accord ? C'est important pour nous. Ne l'oublie pas.

Kalinka se redresse sans un mot et quitte la pièce. Marek lève le nez, interpellé par la curieuse présence d'une des filles de l'audition derrière la porte de la chambre.

– Oh, regardez, sourit Ray. On a de la visite ! Salut.

Inesa progresse lentement jusqu'à eux, le piège semblait se refermer sur elle.

– Viens t'assoir avec nous, ma belle. Viens, insiste Ray en désignant le confortable fauteuil qu'occupait Kalinka quelques instants auparavant.

– Bon, bah, au revoir, lance maladroitement Kalinka.

Inesa, quoique troublée par sa présence, ne s'en formalise pas et ôte son manteau. Les deux jeunes femmes se toisent quelques secondes puis Ray dit :

– Alors, dis-moi, qu'est-ce qu'on peut faire pour toi chérie ?

Inesa se gratte la gorge, son petit pendentif en argent accroché à sa nuque attirant le regard lubrique de Marek jusqu'à sa poitrine opulente.

– Pour les trois mille dollars à verser, prononce Inesa, j'ai... j'ai un problème.

– Un problème ? Pourquoi ? demande Ray en haussant légèrement les sourcils.

– Mon père n'a pas de travail pour l'instant, explicite-t-elle.

– Non, mais il sera dans l'obligation de nous payer seulement si toi tu romps le contrat, d'accord ?

Inesa baisse lentement les yeux, ne sachant comment s'y prendre pour dire la vérité sans froisser ces deux étrangers.

– Oui, je sais, murmure-t-elle en arrangeant une longue mèche de cheveux derrière son oreille. Mais mon père... Il ne veut pas.

Elle fait le geste de signer un papier et le visage de Raymond Van Mechelen s'éclaire :

– Ah, ton père t'a dit qu'il refusait de signer le contrat. Ah... Ouais... Comment on pourrait régler ça ?

Les deux hommes échangent un sourire vicieux et Inesa appréhende la suite.

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Mykolas et sa mère avancent péniblement à travers la neige en pleine nuit. Ils ont attendu que son père s'endorme à force d'avoir picolé et laissé les gamins au soin de la grand-mère. De temps à autre, ils lancent des regards inquiets par-dessus leur épaule, comme s'ils s'apprêtaient à faire un crime.

Pourtant, ceci constitue leur unique solution afin de sortir Daria de ce pétrin. Une petite demeure en brique se profile à travers les volutes de brume et la nuit se fait de plus en plus sombre et inquiétante. Après avoir rapidement appuyé sur la sonnette, une femme blonde ouvre brutalement la porte, un garçonnet dans les bras.

– Bonsoir Yurga, prononce la mère de Mykolas, vous ne vous souvenez pas de qui je suis. Je voudrais vous parler de ma fille. C'est très important. Vous pourriez m'accorder quelques minutes ?

– Qu'est-ce que vous voulez ?

– La pauvre Daria a décidé de partir en Belgique avec des messieurs venus recrutés des danseuses... Mais j'ai un mauvais pressentiment. J'ai l'impression qu'ils veulent la mettre sur le trottoir.

Le visage de Yurga s'est imperceptiblement décomposé et en de gestes précipités, elle rabat nerveusement son châle sur son fils qui gesticule. La mère de Daria avait parlé très rapidement, comme si elle craignait que quelqu'un les interrompe.

Quelqu'un... Yurga sait très bien qui pourrait les faire taire. Alors cette femme aurait traversé une bonne moitié de la ville en pleine nuit glaciale juste pour obtenir conseil ? Yurga se souvient maintenant de la mère de cette Daria. Elle a bon cœur. Une fois – avant qu'elle ne se rende elle-même en Belgique – cette femme lui avait donné cinq litas, « au cas où tu aurais faim sur la route ».

Bien sûr, personne n'est censé savoir ce qu'elle avait fait là-bas, en Belgique. Pourtant, à en juger par l'attitude de certains, quelques personnes ont déjà deviné... Yurga déglutit péniblement, tentant de rester impassible.

– Vous ne pourriez pas... parler un peu avec elle, pour la convaincre, poursuit-elle.

– Non, non, je ne veux pas me mêler de ça, frissonne Yurga.

– Je vous en supplie. Elle a à peine dix-sept ans. Faites quelque chose.

Yurga détourne le visage, serrant son fils contre elle comme si elle craignait qu'il se fasse emporter. La voix de son mari résonne à l'intérieur de la maison et Yurga répond :

– Il faut aller voir la police. Je ne peux rien faire.

– Yurga, c'est qui ? insiste son époux.

Elle esquisse un geste pour fermer la porte tandis que la mère de Daria s'agenouille dans la neige en la suppliant. Mykolas s'avance, le regard dur et grogne :

– Rendez-vous demain à dix heures devant le théâtre Haidis. Si jamais tu ne viens pas, j'raconte tout à ton mari.

Paniquée, Yurga claque la porte tandis que Mykolas aide sa mère à se relever.

– Tu lui as fait peur en lui disant ça, renifle-t-elle.

Mykolas ne répond rien. Il sait que sa mère dit vrai, mais la peur c'est la seule chose qui puisse harnacher les gens et les dresser quelque temps. Il avait bien vu ce fugace éclair de terreur sur le visage de Yurga dès qu'on avait parlé de la Belgique. Cela n'a fait que confirmer ses craintes. Daria est en danger.

– Tu verras qu'elle sera là demain matin, affirme Mykolas.

Ils finissent par s'éloigner aussi silencieusement qu'ils sont venus.

En arrivant aux abords de leur quartier, Mykolas dit à sa mère qu'il va prévenir Kassandra, qu'il sera de retour avant le lever du jour. En temps ordinaire, sa mère ne se serait pas vraiment inquiétée, mais depuis l'arrivée de ces hommes en ville, elle n'arrivait plus à dormir. Mykolas repart, ne lui laissant pas le temps de finir ses dernières recommandations.

L'immeuble de Kassandra est l'un des plus hauts de la ville. Avant, lorsqu'il venait d'être construit, ses habitants en étaient très fiers. Dorénavant, ce n'est qu'une tour vétuste qui laisse entrer le froid comme si on vivait dehors. Kassandra vit au sixième étage. Autant dire que la colonne réservée à l'ascenseur n'est qu'un mirage architectural.

Mykolas grimpe les marches quatre à quatre, manquant de glisser à de nombreuses reprises, puis toque contre la première porte à droite. Petits, après l'école, Daria et lui s'y rendaient quelques fois. La maman de Kassia avait toujours des bonbons dans une coupe et leur en offrait. Quand la porte s'ouvre, la mère de Kassandra semble décontenancée de le voir :

– Myka ? Qu'est-ce tu fais ici ? Tu as vu l'heure ?

– Oui, je sais Madame Valnélité. Mais je ne serais pas venu si ce n'était pas important. C'est à propos de votre fille... et de l'audition.

Les yeux de Madame Valnélité s'ouvrent grand et elle tire Mykolas à l'intérieur. Elle le pousse pratiquement vers le sofa aux coussins épais, puis allume la gazinière afin de lui servir un bon café brûlant. L'appartement des Valnélité sent bon, même quand le père revient du port de Klaipéda, empestant le poisson.

Monsieur Valnélité est pêcheur depuis de très nombreuses années. Il ne revient chez lui qu'une fois par mois et ramène avec lui toujours un petit quelque chose pour Kassandra, acheté autour du port. Mykolas n'avait jamais vu la mer et n'en savait uniquement ce que Kassandra lui avait raconté une fois, lorsqu'il n'avait que sept ans : « La mer c'est... c'est comme si tout ce tu voyais c'était une énorme bassine remplie à perte de vue. Une bassine remplie de gros sel du marché ».

Sur les murs, le papier peint prend la flotte et la crasse, mais donne un air tout de même nettement plus accueillant que les surfaces nues de chez lui. Madame Valnélité tire légèrement un rideau et murmure le nom de sa fille unique qui répond en un grognement ensommeillé.

– C'est une grosse dormeuse, celle-là, souffle-t-elle sans pour autant cesser de sourire. Je suis désolé Myka, mais je n'ai plus beaucoup de sucre.

– Ça ira très bien comme ça. Vraiment.

Le rideau s'ouvre et Kassandra, ses épais cheveux bruns en désordre, plisse les yeux et murmure :

– Myka... Où est Daria ?

– Elle... Elle est à la maison. Elle dort, j'imagine. Je dois te parler d'elle, et de l'audition.

Kassandra et sa mère s'asseyent autour de la table recouverte d'une nappe en plastique.

– Elle s'est mise en tête d'y aller, avoue-t-il. Et Papa n'en a rien à faire de signer le contrat ou si elle imite sa signature. Pour lui, c'est tant mieux si elle part. Ça fera une bouche en moins à nourrir.

Ses mots se coincent dans sa gorge.

– Kassia m'a expliqué comment ça s'était passé, ajoute Madame Valnélité. Et je me suis renseignée, figurez-vous. Au huitième étage, la voisine a laissé sa fille partir avec ces hommes de Belgique. Depuis, plus de nouvelles. Niet !

Mykolas baisse les yeux, tentant de se noyer dans sa tasse de café.

– Vous savez c'est quoi le pire ? dit-il. C'est que Daria refuse de voir la vérité en face. Au fond d'elle, elle doit bien se douter que ce n'est pas net comme affaire. Mais elle a tellement hâte de se tirer, qu'elle est prête à tout. Alors, Maman et moi on est parti voir Yurga. Vous savez, la fille qui est partie en Belgique et est revenue quelque temps après ? Elle avait l'air... effrayée. Comme si elle revoyait un fantôme et je lui ai donné rendez-vous demain, pour qu'on en reparle. Je sais au fond de moi que quelque chose de pas clair se trame. Et je veux le prouver. Yurga a dit d'aller voir la police.

– Très bien, lâche Kassandra, allons-y. Je ne vais pas laisser ces enflures enrôler ma meilleure amie dans leurs affaires.

Kassandra retourne dans sa chambre et revient quelques minutes plus tard avec un pantalon épais et un pull d'où dépasse son pyjama.

– C'est peut-être dangereux, rétorque sa mère. Vous ne connaissez encore rien de ces hommes. Si Yurga a eu peur d'en parler, il vaudrait mieux attendre demain, qu'elle nous dise un peu plus sur ce dont ils sont capables.

– Maman, si ces types sont assez tarés pour persuader des filles de se prostituer pour leur bien, ça révèle déjà un peu le fond des personnages auxquels on a affaire. Je ne laisserai pas passer ça. Daria est une fille bien.

Kassandra visse son bonnet au sommet de son crâne puis enfile sa parka rouge. Mykolas termine d'un trait son café et ouvre la porte :

– On ne sera pas trop long, promis.

Madame Valnélité les regarde partir avec une lourde appréhension.

Quelques dizaines de minutes de marche plus tard, Mykolas et Kassandra arrivent enfin devant le commissariat de police. Ils n'y étaient jamais entrés de leur vie, car on y enfermait que les petits malfrats, les ivrognes et les violeurs en série. Cet endroit répugnait rien que par sa façade déplorable.

Kassandra s'avance jusqu'au bureau d'accueil où un employé feuillette lentement un registre sans lui accorder le moindre regard. Mykolas décide de prendre la parole en premier, car ici, la voix d'un homme prévaut toujours celle d'une femme. Peu importe leur âge, leur situation ou leur état de dégrisement.

– Bonsoir Monsieur l'officier, dit Mykolas. On voudrait vous signaler quelque chose de pas trop normal.

L'homme lui accorde enfin son attention, mais ne dit toujours rien.

– Je suis allée passer une audition cette après-midi, continue Kassandra. J'avais vu une pub dans un journal. Des types qui cherchent des filles pour... pour former une troupe de danse. Et faire des shows en Belgique et en Hollande. En fait, je crois qu'ils veulent nous obliger à nous prostituer là-bas.

L'officier finit par répondre :

– Bah n'y allez pas alors.

Il s'apprête à tendre la main vers le combiné qui sonne depuis déjà de longues secondes dans l'indifférence générale, mais Kassandra fouille dans sa poche et en sort un bout de papier racorni :

– Je voudrais vous montrer un truc. Leur contrat est en grec. Ils ont le droit de faire ça ?

Cette fois, l'officier se lève et étudie ledit contrat avec parcimonie.

– Pas vraiment, avoue-t-il. Enfin, si quelqu'un est assez bête pour signer ça, tant pis pour lui.

– Ils ont embobiné ma sœur Daria, s'énerve Mykolas. Elle n'est même pas majeure. Elle a seulement dix-sept ans ! Elle croit tout ce qu'ils lui ont raconté !

– C'est vous la sœur en question ? demande l'officier à Kassandra.

– Non, je suis une amie. Sa sœur n'a pas voulu venir.

– Et qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? En plein milieu de la nuit !

Les deux adolescents se taisent, comme si leur espoir partait subitement en fumée. Pourtant, l'officier les observe et reprend :

– C'était où cette audition ?

– Euh, c'est...

– Au théâtre Haidis, coupe Mykolas, sur l'avenue Tito.

– Les deux Belges qui organisent ce truc ont pris des chambres à l'hôtel Ambassador, informe Kassandra en plantant son regard dans celui de l'officier.

– Bien, demain je suis en congé, marmonne le policier en prenant conscience que ces gars-là ne devaient pas être des amateurs. J'irai voir après-demain.

– Mais ils seront p't'têtre déjà partis, monsieur l'officier, enrage Mykolas.

– Alors vous n'avez qu'à revenir demain répéter tout ça à mes collègues.

L'officier se rassoit et Kassandra et Mykolas repartent, furieux.

.

.

.

~ Si vous avez apprécié (ou pas) cette première partie, n'oubliez pas de m'écrire un petit message. Lecteur passif deviendra-t-il un jour pleinement actif ? Avant tout, merci d'avoir lu ce gros pavé. Je vous embrasse, D. Would.

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