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ROCKRITIC II

By Fabiola Mo

Outro


Disclaimer : Rien ne m'appartient si ce n'est cette intrigue et celle de la première partie de ROCKRITIC et les textes personnels qui la composent. Les personnages sont issus de l'imagination foisonnante de notre vénérée J.K. Rowling.

Résumé : UA - « Je ne suis pas ROCKRITIC et il n'est pas moi », se répète Scorpius. Il ne veut pas s'oublier dans un monde où on le confond avec son père. Vivre. Voler. Courir. Ecouter. Se dépasser. Apprendre. Rire. Se distinguer. Et c'est en voulant se distinguer que le cataclysme survient.

Note : Cette fanfiction est une suite de ROCKRITIC - que vous pouvez retrouver sur mon profil. Je rappelle qu'il n'est pas nécessaire de l'avoir lue dans son intégralité pour suivre cette fanfiction. J'ai fait en sorte de rappeler les faits et de les rendre compréhensibles pour tous. L'histoire comportera quatorze chapitres (tous d'une vingtaine de pages, environ) et, peut-être, un bonus. Ils auront tous une thématique particulière. Le chapitre 1 est plutôt une introduction pour rappeler les faits, la situation, dévoiler le caractère des personnages principaux etc. Le second chapitre lancera plus l'intrigue et on sera parti.

Je vous souhaite une excellente lecture,

D.

Mot de DevoneMarkils - bêta-lectrice du chapitre 1 : J'ai été franchement heureuse de « participer » à ma façon à ce début d'histoire et j'espère que vous serez tout aussi ravis que je ne l'ai été à lire ce chapitre. Profitez bien de ce moment si particulier.

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ROCKRITIC II

Chapitre 1 : OUTRO

« Je ne suis pas ROCKRITIC et il n'est pas moi »

It's seems like the ending but it's just the beginning

Papa est parti depuis longtemps maintenant - encore une fois.

Il n'a pas laissé d'adresse ou de numéro de téléphone pour le joindre. C'est la deuxième fois cette année. La première, c'était au début du printemps quand les bourgeons étaient enroulées sur eux-mêmes. Papa était parti six semaines on-ne-sait-où, à l'aventure - et ça, du jour au lendemain.

Je crois que, la plupart d'entre vous ici, ignore ce que ça fait de se lever un matin et de ne pas voir son père. Je peux vous garantir que c'est horrible, qu'un trou de la taille d'une télévision se forme dans notre ventre. Papa fugue. Et moi je fuis. Je fuis la maison et tous ces tracas. Je reste dans ma chambre, le plus clair du temps.

J'écoute les voisins pour deviner des parcelles de leur vie. J'écoute la maison vide des rires de Papa. J'écoute les pleurs d'Harry - mon beau-père. J'écoute tout cela et je ne dis plus rien. J'attends.

J'attends que le temps passe sans s'arrêter. J'attends le jour où l'on inventera une télécommande permettant de mettre notre vie sur avance rapide. J'attends le moment où mon père rentrera. J'attends et je peux toujours courir. Papa ne rentrera pas - du moins, pas maintenant.

En règle générale, Papa retourne à la maison au bout de cinq semaines, quand il a bien fait le tour de la question qui le hante. En cinq semaines, je grandis. Il s'en étonne toujours. Mais ça ne l'empêche pas de partir encore…

Au lycée, notre professeur de Littérature nous a demandé de donner un titre qui définirait un de nos proches. Pour Papa ce fut En Attendant Godot, de Samuel Beckett. Cette attente angoissante de cet ami qui ne vient jamais - jusqu'à l'acte final. Et on se pend dans le silence.

J'ai dix-sept ans. L'âge où - selon mon paternel - je devrais m'amuser à faire le grand-huit sans mes vieux, à baiser ma copine dans la cuisine, à me faire des chichas sur la terrasse du jardin, à me masturber dans son fauteuil favoris en matant le câble. L'âge où l'on devrait prendre ses clics et ses clacs et partir avec un ami pour une destination choisie au hasard. L'âge de l'irraisonnable.

J'ai dix-sept ans et moi, Scorpius Malefoy, je ne fais rien de tout cela. Je préfère de loin discuter avec mon beau-père, regarder des films avec lui, lire l'Encyclopédie quand le vide se fait trop oppressant, surfer sur le net, réfléchir allongé dans mon lit. Et attendre. Attendre Godot et se pendre dans le silence. Le silence le plus complet dans la maison.

Ma chambre donne sur le jardin. Elle est au dernier étage, dans le grenier aménagé. L'été, il y fait très chaud. Mais elle a les qualités d'être vaste et très lumineuse. J'adore me réveiller avec les premières lueurs du jour, le nez levé vers les vasistas à tendre l'oreille et à essayer de déceler le moment où Harry ira prendre sa douche et toquera à la porte d'en bas pour me dire que le petit déjeuner est prêt.

Il s'excuse toujours de me réveiller. Et je souris. Parce que je me lève toujours bien avant tout le monde - surtout quand Papa n'est pas là. L'absence me rend fébrile, sur le qui-vive, le ventre tordu d'un affreux pressentiment…

Toutes les fois où il part, je me demande si c'est la dernière. Papa me manque. Il manque à tout le monde ici. On s'organise comme on peut pour compenser.

Lorsque mon père daigne rentrer à la maison, on est tous soulagés, heureux mais très en colère aussi… Plus il part, plus un fossé se creuse entre nous. Et un beau jour, la barrière sera infranchissable, je le crains.

Mais mon père reste mon père - aussi salaud qu'il puisse être. Je serai un fils indigne de me détourner de lui. C'est écrit par un gars important, Aristote. Un père peut renier son fils, mais un fils ne peut renier son père. Grosso Modo.

Et j'ai mal. Mal d'avoir un salaud pareil dans mon arbre généalogique. Je ne sais même pas par où commencer pour lui dire ce que je ressens… Mais moi, moi, j'ai encore une excuse : je suis son fils. Harry, lui, en a aucune.

Je l'aime pour ce qu'il est, sauf quand il pardonne trop rapidement à Papa. Ses raisons m'échappent. Je ne le trouve pas logique lorsqu'il s'agit de lui. Je trouve qu'Harry s'aplatit bien trop facilement pour lui faire plaisir et que Papa se plaît à l'écraser. Je ne trouve pas leur couple équilibré, mais je m'abstiens de le leur dire. Ce sont leurs affaires, pas les miennes.

Une fois, j'ai eu l'audace de demander à Harry pourquoi il lui pardonnait ses conneries et tout le reste. Il m'a répondu : « Ce n'est pas ce que tu crois. Ton père a un énorme problème. Il est peut-être en train de guérir en ce moment »

Tu parles ! Le cas de Papa est incurable et irrécupérable. L'amertume me guette, là, allongé dans mon lit à ressasser mes pensées qui se bousculent. Je souffle. Une mèche blonde se soulève brièvement.

Je regarde par la fenêtre de ma chambre et je vois le ciel bleu s'étendre. Je me demande s'il fait tout aussi beau à l'endroit où se trouve Papa. Si le ciel est aussi plein de promesses, de couleurs, d'odeurs. La fenêtre est ouverte sur ce monde que je peux saisir en tendant un peu plus la main.

Je lève mon bras, décidé à en venir à bout. Mais la fenêtre est trop loin. Mon bras retombe le long de mon corps, et je reste là, allongé sur mon matelas sous la vasistas. Les lueurs du soleil éclairent mes coussins jetés pêle-mêle sous la couverture. J'en cale un sous mon cou et enlève mes chaussures dans un parfait jeu de jambe piqué à Papa. Près de moi, un carton d'invitation pour toute la famille. Nous sommes tous conviés à mon lycée demain, pour la remise des diplômes.

James est encore coincé en Ecosse pour un nouveau projet. Il a passé un coup de fil tout à l'heure, pour s'excuser. Lily est à New York pour son voyage universitaire. Et Albus vogue entre Londres et ici. On ne sait pas très bien où. Je sais d'avance que Papa ne sera pas là. Harry a tout de même insisté pour qu'on lui réserve une place. Dans la vie il faut de l'espoir…

Pourtant, Harry sait tout aussi bien que moi ce qu'il en sera. Papa ne sera pas là. Il n'est jamais là, de toute manière. Ma remise des diplômes, ça ne l'intéresse pas.

Il dirait : « Ecoute, Scorpius, ça ne sera qu'une cérémonie de branleurs. Tout ce qui m'intéressera ce seront les p'tits fours. Je jouerai au Tétris sur mon téléphone portable et personne ne remarquera que je me suis pointé. » Voilà ce qu'aurait dit mon père. Il ne comprend pas que pour moi, et des milliers de jeune diplômés, il est important de voir ses parents en face de nous, sourire de fierté.

Mon père n'est fier que d'une seule chose : ce qu'il est devenu - ROCKRITIC.

Vous ne savez peut-être pas très bien de quoi il s'agit. Est-ce un métier ? Une vocation ? Une façon de vivre ? Eh bien, je dirai que c'est tout ça à la fois.

Mon père - aux yeux de tout le monde - n'est pas Draco Malefoy, mais ROCKRITIC, ce sublime connard à gueule d'ange atteint du syndrome de Peter Pan. Un mec accro au rock et aux diatribes venimeuses des tabloïds. Un musicien autodidacte qui aime les tatouages et a eu du mal à décrocher à la drogue. Un gars qui ne cesse de répéter :

« L'amour c'est pour les faibles. L'amitié c'est pour les nuls. La famille c'est pour les tocards », alors que son compagnon et son fils sont tout près.

Ça ne le gène pas. Rien ne le dérange. Il n'a aucun scrupule et aime humilier les autres pour rire un bon coup. Une fois, il m'a accompagné au lycée en pantoufles et robe de chambre et a marchandé mon dépucelage avec des gonzesses de mon école. La honte de ma vie. Vraiment.

Papa est quelqu'un d'atypique, qu'on ne trouve nulle part ailleurs sur cette planète. Enfin, j'crois. Les pères normaux ne sont pas comme lui. Papa est un salaud et il l'assume pleinement. Je ne sais pas encore comment il arrive à vivre avec lui-même…

Parfois, j'ai du mal à le supporter, et le reste de la famille avec. Je veux dire qu'il a été difficile pour moi de grandir correctement avec un père pareil. Il ne respecte rien - pas même les lois. Il suit ses propres codes se limitant à « La baise, c'est-ce qu'il y a de mieux après la liberté ».

Mon père ne pense qu'à lui et à son art - son moyen d'expression de prédilection. Mon père adore écrire. Il ne sait pas trop pourquoi, mais ça le fait bander, dit-il. J'ai du mal à le comprendre du haut de mes dix-sept ans et demi. De toute manière, qui peut le comprendre réellement ?

Tous mes camarades du lycée trouvent mon père « cool » mais ils ignorent ce que cela signifie d'avoir grandi avec.

Je suis né de sa relation avec une dénommée Astoria. Leur couple a tout de même tenu quelques années. Ils se sont séparés avant ma naissance. Mon père m'a dit qu'ils s'étaient disputés et qu'elle ne supportait pas d'être constamment trompée. Mon père - ROCKRITIC - a ensuite arrêté de travailler dans le journalisme. Un arrache-cœur.

Il s'est pris une année sabbatique. Il a vogué vers Porto. Il a ensuite traversé le restant de l'Europe, s'arrêtant en Belgique. Puis il est revenu en Grande-Bretagne pour la publication de son premier livre - Fuck You. Il a eu un certain succès. Un succès auquel personne ne s'attendait.

Et alors qu'il était à l'apogée, je suis arrivé, moi, la plus belle erreur de toute sa vie.

Ma mère m'a abandonné devant sa porte et il a dû faire avec. Il m'a élevé sur le tas, au milieu des paquets de cigarettes, des bouteilles de Poppers et des cadavres de Vodka, Whisky et Rhum. Ma mère m'a jeté dans la gueule du loup en toute connaissance de cause.

Je lui en ai toujours voulu. Mon père n'est pas quelqu'un de stable ou de recommandable et elle lui a laissé un bébé à lui, l'irresponsable. J'aurais pu très mal tourner, vraiment. Mais Harry était là. Il connaissait déjà bien Papa. Il l'a aidé.

Enfin, il nous a aidé.

Il m'a pris sous son aile et ça a été la seule personne présente pour moi - même au jour d'aujourd'hui.

Papa me raconte sans pudeur que quand j'étais bébé il me déposait chez Harry pour aller faire la bringue. Il me récupérait deux jours plus tard, après avoir dessaoulé. Harry me laissait alors partir puis revenir, à son gré. Il aimait déjà fort mon père. Et moi, je les déteste quand Papa raconte cette histoire comme s'il s'agissait « du bon vieux temps ». Non, ce ne sont pas des souvenirs à aborder avec son enfant.

Je ne sais pas pourquoi Harry l'aime. Après tout, mon père n'a rien pour lui. Peut-être une belle gueule, mais ça ne suffit pas. Il y a tout un tas de beaux mecs ! Harry pourrait trouver mieux. Je n'arrête pas de le lui dire. Tous les jours, peut-être. Je lui demande alors de m'adopter et qu'on parte, tous les deux. Sans lui. Sans ROCKRITIC.

Je me ronge un ongle et regarde un moineau posé sur le rebord de la vasistas à fixer l'horizon de ses yeux noirs et ronds, vides de toute conscience. C'est très con, mais j'aimerais être un moineau de temps à autre. C'est mignon et minuscule les moineaux. Ça a une petite voix adorable et ça arrive à se faufiler un peu partout pour des miettes. Les moineaux ça ne pense pas. Ça vole juste et c'est tant mieux. Ils ont une vie de roi.

J'aurais dû mettre sur mes choix de futures carrières : « Devenir moineau mais doit d'abord apprendre à utiliser sa paire d'ailes ». Peut-être que ça a de la gueule sur un curriculum vitae. Je pourrai être livreur de miettes dans une boulangerie. Une connerie du style… Je m'égare et je souris. Je dépose ma main sur mon torse. Je me demande à quelle distance, à vol d'oiseau, se trouve Papa.

Le moineau s'en va. Il s'envole et me laisse là. J'ai envie de l'appeler, de lui crier de revenir. Mais Harry m'entendrait en bas et me prendrait pour un fou. Il en déjà un sur les bras : Papa.

Papa est quelqu'un de fier, parfois, il avait des cas de conscience et désirait s'occuper de moi. Au final, c'était moi qui m'occupait de lui, déjà tout petit. Je vérifiais s'il avait de la température, s'il ne s'étouffait pas dans son sommeil avec toutes les merdes qu'il prenait, je lui rapportais la nourriture depuis le frigidaire.

Papa était une loque à un moment donné. Moi j'étais ses jambes et ses mains. Il m'aimait pour ça, j'étais plutôt serviable et dévoué. Mais ça n'a pas duré. Je me suis aperçu que j'étais la personne qui le tirait vers son propre Enfer.

Le déclic s'est fait quand Papa a failli faire une overdose. Il a aussitôt lâché la coke et s'est concentré sur de nouvelles choses - l'écriture, par exemple. Harry avait eu très peur. Il lui a demandé de partir en désintox pendant qu'il s'occuperait de moi… Allez expliquer à un gosse que son père part en rehab. Vous verrez comme c'est un exercice facile.

Harry a été le père que je n'ai jamais eu, l'épaule sur laquelle pleurer, l'oreille attentive à mes maux et une voix consolatrice. Il a été là dans les hauts comme dans les bas. Il me comprenait.

On se serrait les coudes parce qu'on endurait la même chose au quotidien : on aimait quelqu'un qui nous faisait du mal à cause de ce qu'il était et ne pourrait jamais changer. Papa ne le sait pas ou fait semblant de ne pas le savoir. En tout cas, Harry a un courage sans nom pour l'aimer encore au jour d'aujourd'hui… Peut-être se drogue-il aussi pour fermer les yeux ?

Un rire me secoue alors que Dumb de Nirvana - un indémodable - secoue les murs de ma chambre.

Je ne pourrai pas, à sa place. Je trouve ça fou et disproportionné.

On ne peut pas aimer ROCKRITIC parce qu'il ne veut pas qu'on l'aime.

Vous savez maintenant les grandes lignes de mon existence : un père salopard, un beau-père affectueux, une mère disparue, et moi, au milieu, à essayer de me faire une place.

Demain, donc, je vais être diplômé de mon lycée - spécialité Sciences. Je suis assez doué en Chimie. J'adore ça. J'aimerai beaucoup percer dans le domaine sans qu'on me rappelle constamment qui est mon père… Mais ça, ça semble impossible. Où qu'il passe, il laisse une trace indélébile. On ne peut oublier ROCKRITIC même si je l'aimerai terriblement. L'oublier juste l'espace de quelques secondes…

Son ombre me pourchasse constamment. Je lui ressemble physiquement - sauf pour les yeux et pour le nez, un peu moins pointu. Mes yeux sont bleus, comme ceux de ma mère… C'est une des rares choses que je sais la concernant.

Papa n'arrive pas à en parler. J'ignore pourquoi. Et moi, je n'ai pas envie de la voir ne serait-ce qu'en photo. Ça ne m'intéresse pas. Elle m'a lâché, c'est tout. Que Dieu la bénisse de s'être débarrassé d'un salaud et de son fils d'une pierre deux coups.

Échec et Mat, mère.

Je déglutis et je pense à toutes les Mamans qui seront là pour applaudir leur fils qui montra sur l'estrade pour récupérer leur diplôme.

Demain, quand j'aurais le mien, j'ai envie de voir mon père me sourire et me dire que, même si je lui ressemble physiquement, je ne ferai pas les mêmes erreurs que lui, que tous les deux nous sommes foncièrement différents.

Je ne veux pas être une sorte de ROCKRITIC II… Une photocopie de premier choix faite au cybercafé du coin. Ça serait une existence angoissante. Je ne supporterai pas. J'ai déjà assez vécu avec la version originale pour en incarner une nouvelle, édulcorée et sans profondeur.

Je ne veux pas être comme Papa. Je ne veux pas vivre avec quelqu'un et, plus tard, lui faire du mal. Mais beaucoup de psys disent qu'on a tendance à recopier inconsciemment le schéma parental et amoureux de nos parents. Je hais cette idée. J'ai envie d'imposer ma différence à la gueule du monde et de leur dire : « Je suis Scorpius. Juste Scorpius. Pas lui. Mais moi. »

Demain, je saurai quelle faculté acceptera de me prendre, moi, Scorpius Malefoy. Je saurais si j'ai un avenir dans la Chimie et si je pourrai me défaire, un jour peut-être, de l'ombre de mon père.

Demain, j'espère que toute la famille sera réunie.

Le proviseur est ratatiné dans son siège et écoute la directrice-adjointe faire le discours d'adieu à la promotion. Le proviseur n'a qu'un titre honorifique. En réalité, il s'occupe de très peu de choses concernant les affaires du lycée. J'aime pas sa tête de gâteux. J'ai juste envie qu'il vire pour éviter aux générations futures cette plaie.

Je suis assis au troisième rang dans ma toge bleu-marine à attendre, la gorge nouée. Je ne peux m'empêcher de jeter des regards en direction des portes, espérant voir mon père arriver de manière spectaculaire avec une réplique digne de son personnage.

La directrice-adjointe nous informe enfin qu'elle nous appelle par ordre alphabétique et nous dit quelle université nous a choisi.

On débute avec Stephanie Abercombe - la pétasse du lycée. Celle qui frimait pendant trois années entières en cours de gym en faisant le grand-écart faciale avec autant de facilité qu'une starlette du porno.

Stephanie se lève et embrasse deux de ses amies faux-cul et sourit à pleine dents. Quelques lourdauds au fond de la salle baragouinent des insanités à propos de son postérieur. Je ne me donne même pas la peine d'applaudir. À quoi bon ? Je ne peux pas la blairer et elle me le rend avec autant de douceur.

- Toutes mes félicitations, Stephanie. Je pense que l'Université de Sir Dogtown sera ravi de vous accueillir pour vos prouesses sportives.

- Merci Madame la directrice-adjointe.

Elles se serrent la main et le bal des promus est ouvert.

Les diplômés passent sur l'estrade à tour de rôle et serrent la main à la directrice-adjointe, au proviseur, puis à l'ensemble du corps professoral. Je me retourne et vois Harry me faire un léger signe de la main. Il prend une ou deux photos et les montre à Albus - que je n'avais pas encore remarqué jusqu'ici. Finalement, je ne pensais pas qu'il viendrait…

Albus et moi, nous avons pratiquement grandi ensemble. Enfin, pas réellement si on y regarde de plus près… Il est plus âgé que moi d'une bonne dizaine d'années. Albus est le chouchou de mon père, ROCKRITIC. Il l'aime comme si c'était son propre fils, parce qu'Albus adore la littérature et le rock - comme lui. Albus a déjà sorti un premier album avec un label indépendant assez réputé.

Il a plutôt une belle voix. Une voix de crooner qui rift sur les basses. Naturellement, Al happe la fin des syllabes, comme s'il avait la flemme de terminer ses phrases. Je le lui avais déjà fait la remarque, un jour. Il avait souris en disant d'une voix douce : « J'emmerde la grammaire et les lois de la prononciation ». Quand Al parlait, il était toujours très courtois, même en employant des jurons. Étrange mélange.

Lorsqu'une de ses chansons passe à la radio, Harry cesse toute activité et l'écoute, un sourire aux lèvres. Et j'adore voir Harry sourire, même si ce n'est pas grâce à mon père…

Albus n'est pas réellement un grand-frère ou quoi que ce soit du style. On n'a aucun lien de parenté. Nos pères se sont justes casés ensemble alors qu'on était gosses. Quand on a commencé à vivre ensemble, j'avais peut-être quatre ou cinq ans. Albus, lui, était déjà au collège. Il est parti très tôt de la maison. J'ai beaucoup plus de liens avec Lily…

Oh, mais me voilà encore parti dans un de mes délires ! Il faut que je vous explique :

Harry et mon père - ROCKRITIC - ne pouvaient pas se blairer avant, y'a un bail. Finalement, l'attirance a été mutuelle et ils se sont mis ensemble on-ne-sait-pas trop comment… Ils ne nous disent pas tout, à nous, les mômes. Et on n'est pas sûr de tout vouloir savoir. Ça peut être traumatisant et je n'ai pas envie de mettre ma santé mentale en jeu. Ils sont ensemble, c'est tout ce qu'on a à dire.

Harry a divorcé avec sa femme - Ginny - quand Albus venait à peine d'avoir onze ans :

Je crois que le divorce les a tous affecté. En particulier James. Il en veut à son père d'avoir brisé une famille. Depuis, il préfère considérer comme modèle paternel mon propre père, ROCKRITIC, le plouc de base.

Raison de plus pour laquelle je n'ai pas eu beaucoup de contacts avec Albus ? Parce qu'il ne venait à la maison qu'un week-end sur deux. Ça réduit donc de beaucoup les moments en commun. Surtout que quand il venait avec son frère et sa sœur, Papa faisait en sorte de s'effacer un peu, pour laisser Harry profiter de ses enfants. C'est une des rares bonnes choses qu'il ait faite pour lui.

Même si on était tous différents, Lily, Albus, James et moi, nous avons réussi à rester solidaire : surtout face à la critique. Tous les quatre, nous étions d'abord « les enfants de ». C'était lourd à porter.

Harry est un cinéaste connu pour ses longs-métrages culturels. Mon père pour ses livres et sa personnalité hors-norme. Nous, les gamins, on devait se construire derrière et sortir du lot pour se forger notre propre identité sans pour autant défrayer la chronique…

Ensuite, chose qui était de taille, nous avons été élevé par deux hommes. Et même pour un week-end sur deux, c'était parfois difficile à porter. Hormis le fait que mon père soit une belle salope, eh bien, tout le monde ne voyait pas ça d'un très bon œil.

Leurs arguments ne tenaient parfois pas la route : Je veux dire, en quoi un mec serait-il moins doué qu'une nana pour apaiser les enfants ? Pourquoi cela serait-il forcément malsain qu'il n'y ait pas une figure maternelle dans une maison ? Albus disait toujours qu'il n'y a rien de pire que l'ignorance des gens. Qu'après tout, ça avait décimé des peuples entiers : le peuple noir, le peuple juif, les peuples d'ici et d'ailleurs, et parfois même les homosexuels.

Albus s'était fait craché dessus au lycée à cause de ça. Il n'a rien dit à Harry ou à Papa. Il ne supportait pas l'idée de se plaindre auprès d'eux.

On s'était réuni un soir en conseil de guerre dans la chambre de Lily, sous une tente aménagée, chacun avec une lampe torche. Moi, je n'avais que sept ans, mais je comprenais déjà pas mal de choses. James était déjà parti à Glasgow, suivre ses études de concepteur de jeux vidéos. Monsieur Poppy, ma peluche favorite - un vieil hippopotame déconfis, tenait son siège à sa place.

On n'était plus que trois mômes à la maison. Lily et Albus passaient de plus en plus de temps ici - leur mère ayant épousé un magnat du pétrole qui ne pouvait pas les sentir. On se racontait tout, tous les trois. Des petits détails à des choses plus fondamentales.

Lily gribouillait nos figures sur des grandes pages blanches et on essayait de ne pas bouger, afin de tenir la pose.

Albus s'adressait à nous avec beaucoup de respect, comme si nous n'avions pas, Lily et moi, douze et sept ans. Il ne nous prenait pas pour des gosses, mais des êtres dignes de son attention. Il ne se moquait pas de nous, comme James ou Papa le faisaient. Albus nous traitait comme de vrais amis - ou des camarades de fortune - et ça m'a manqué une fois qu'il est aussi parti de la maison.

Le plus dur ce fut de voir Lily se rendre en école d'art. Je me suis retrouvé très seul. Oh, bien sûr, il y avait Harry, mais ça ne suffisait pas toujours, vous comprenez.

Finalement, avec les années, on s'y est fait d'avoir deux pères pédés. Après tout, ça changeait rien : la terre était toujours aussi ronde, aussi bleue, aussi belle…

- Justin Connor, hèle la directrice-adjointe.

Je sursaute. La lettre C ? Déjà ? Je rêvasse trop.

Justin Connor est un des mecs les plus canons du lycée. Le plus homophobe aussi. Mais ça, j'en ai strictement rien à faire. Mon père reste mon père. Et on ne peut pas dire du mal d'Harry : c'est quelqu'un de bien.

Connor adore se payer ma tête. Au bal de promo, mon père était venu à l'improviste et s'était fait passé pour mon frère jumeau venant d'un pensionnat bulgare assez rude. Tout le monde avait ri. Moi j'étais partagé entre l'incrédulité de voir mon père se dandiner sur le dancefloor avec de jolies filles, la honte en entendant les rires de mes camarades et la pitié de le voir ici, revivre sa jeunesse par procuration.

ROCKRITIC ne veut pas quitter le berceau de ses dix-sept ans. J'ai passé tout mon bal de promo à siroter du punch et à sourire de tristesse à l'idée de voir mon père si insouciant gâcher - par la même occasion - ce qui devait être un des plus beaux moments de ma vie.

Je ne sais pas pourquoi mais ce soir-là, j'ai appelé Albus. Je me sentais seul. Il m'a dit de lui pardonner, qu'une fois de plus ce n'était jamais trop, que mon père m'aimait. Je l'ai remercié mais de l'autre côté du combiné Harry a tout entendu. Il a demandé à Albus de lui expliquer sommairement la situation.

Vingt minutes plus tard Harry était là, dans le gymnase du lycée à essayer de ramener Papa à la maison. Il s'est excusé à sa place. J'ai menti en disant que ce n'était pas grave. Finalement, je suis rentré avec eux, aux alentours de vingt-deux heures trente. J'ai alors pris conscience que Papa serait toujours le même homme - inchangé.

Plus tard dans la nuit, Harry est venu dans ma chambre et m'a serré dans ses bras. Il m'a caressé les cheveux en répétant plusieurs fois « Pardon ». Pardon pour quoi ? Ce n'était pas de sa faute mais celle de Papa. Toujours la faute de Papa. Personne d'autre.

Harry m'a demandé de continuer à être aussi patient avec lui, qu'un jour, tout le monde se rendra compte à quel point je suis un garçon bien. Il avait mal pour moi. Et j'avais mal pour lui.

Je tourne une nouvelle fois la tête et regarde Harry. Ses yeux brillent d'excitation à l'idée de me voir monter sur l'estrade pour récupérer mon diplôme et savoir quelle faculté m'a acceptée. Mon ventre gargouille d'anxiété. Un poids se loge sur mon estomac et écrase toutes mes certitudes au passage.

C'est à présent à la lettre J. Je vois Kimberley Johnson rejoindre la directrice-adjointe. Kimberley et moi nous sommes sortis ensemble au cours de l'année. Je l'avais invité à l'anniversaire surprise d'Harry.

Nous avons couché ensemble au retour des festivités. C'était ma première fois. Le lendemain matin, Papa nous a surpris au pieu et s'est fait une joie de la ramener. Il m'a enfoncé plus bas que terre et a dit que le prénom Kimberley « sonnait comme une cloche autour du cou d'une pétasse ». Je ne fais que citer.

Kimberley était vexée, normal après tout. Mais Papa et Harry l'impressionnaient beaucoup. Après tout, ce n'était pas n'importe qui. Kimberley a juste été ma première - rien d'autre. Papa a mis son grain de sel et elle n'a plus voulu de moi. Ni aucune fille du bahut, d'ailleurs. Tout le monde savait que mon père était un taré s'immisçant dans ma vie privée.

J'ai beau avoir une jolie tête, ça ne suffit pas pour attirer les foules. J'ai donc vécu la plupart de mon existence dans le célibat. Papa essaye toujours de me faire rencontrer de nouvelles personnes. Il n'a toujours pas compris qu'il faisait fuir le monde à lui tout seul.

J'ai le trac.

Harry me lance un sourire confiant. Albus a les yeux rivés sur l'estrade et ne me regarde pas, et même s'il me regarderait, je doute qu'il me voit réellement. Albus a tendance à se perdre dans le vide, lunatique et taciturne comme il est. Il doit sûrement penser à la magnifique couleur du ciel se découpant à travers une des fenêtres. Ses mains sont posées sur ses genoux. Je me dis que lui, il a de la chance : son père s'appelle Harry. Moi je me trimballe ROCKRITIC.

Et puis, il n'a jamais eu de soucis à se faire pour ses études. Albus est un garçon surdoué. Il comprend toujours tout. Il plaît par sa force tranquille et sa beauté lisse. Il a hérité des yeux verts sauvages de son père et du p'tit cul rebondi de sa mère.

Il est artiste aussi. Il doit être béni des Dieux, ou quelque chose du style. Comment je sais qu'il a cul rebondi ? Eh bien, un jour, je devais faire un exposé chez une camarade de classe. Elle n'a pas cessé de me parler de lui avec de gros yeux émerveillés. Elle a passé tout son temps à me montrer son blog dédié à Albus et sa musique, comme une groupie.

Puis, au-dessus de son lit, il y avait un poster de lui, retourné de trois-quarts. Et elle m'a dit « Il a un beau p'tit cul rebondi. » J'ai cru vomir. Il y avait vraiment des malades partout - y compris dans ma classe.

Lorsque j'étais invité aux fêtes, c'était juste dans l'espoir qu'Albus m'y accompagne et qu'on l'aperçoive. Je n'ai pas encore osé leur dire qu'Albus ne vivait plus avec nous depuis très longtemps… J'aurais eu l'air de quoi sinon ?

Laura Lewis se lève et part récupérer son diplôme. Bientôt à moi. Je vois Harry se tortiller sur sa chaise d'impatience. On dirait que c'est lui qu'on va appeler. Je me souviens que durant ma période de révision, il n'arrêtait pas de venir dans ma chambre pour voir si tout allait bien. Il avait viré mère poule durant des semaines. Il était toujours sur le qui-vive à me demander ce que j'allais faire aujourd'hui.

Mon père, lui, s'en foutait. Il disait que le Ministère de l'Education ne donnerait jamais le moindre papier officiel à un incapable comme moi. Au fond, je sais qu'il rage. Papa n'a pas eu l'occasion de faire de longues études. Il m'a raconté qu'il était parti de chez lui à dix-sept ans. Il est jaloux, tout simplement.

Il aime son masque de ROCKRITIC mais ça le fait chier de ne pas pouvoir être Scorpius - un gars plutôt normal, sans talent et qui essaie juste de faire quelque chose de sa vie.

- Scott Malefoy, annonce la directrice-adjointe.

Je rassemble tout mon courage et souffle. Je me lève et j'entends quelques personnes applaudir poliment. Quelqu'un siffle alors que je remonte l'allée. Je me retourne et voit Albus, sortit de sa rêverie. Je ne peux m'empêcher de rougir : je n'aime pas attirer l'attention sur moi. Je suis quelqu'un de plutôt réservé, contrairement à mon père.

Je monte les deux marches de l'estrade et titube une fois sur ma toge. Je souris, mal à l'aise et bafouille des remerciements à l'adresse de la directrice-adjointe.

- Je vous félicite pour vos résultats exemplaires, dit-elle. Vous avez été major de votre promotion dans une matière. L'Université de South Ashland sera plus que ravie de vous accueillir parmi ses prestigieux étudiants.

- South Ashland ? Mais… Mais ce n'est pas une université de Lettres ?

- Oui, c'est le cas.

- Mais, je voulais être en Chimie Moléculaire… Je veux faire de la chimie.

- Mmh, écoutez, attendez-moi dans mon bureau après la remise des diplômes. Nous en parlerons avec le proviseur et quelques-uns de vos enseignants, ajoute-t-elle en un murmure.

Je descends de l'estrade, atomisé. Moi ? Faire des Lettres ? Mais… C'est impossible. Toute ma scolarité je me suis focalisé sur les sciences. Mon cœur a toujours balancé pour la chimie. Je me rassois et j'ai mal.

Harry semble inquiet. Je ravale mon dégoût et ma déception. J'essaie de lui sourire mais je dois certainement grimacer. Il me fait signe de le rejoindre dehors. Albus se lève, puis Harry. Ils s'éclipsent tous les deux et je fais de même après plusieurs minutes.

Sans demander quoi que ce soit, Harry me serre dans ses bras.

- Comment tu te sens ?

- En colère. En colère contre ce lycée de merde. S'ils croient pouvoir décider de mon avenir comme ça ! Je n'irai pas à South Ashland.

- C'est pourtant une excellente école, raisonne Albus d'un air neutre. Enfin, j'aurais aimé y aller si j'avais pu. Ça m'aurait aidé à améliorer ma plume pour les paroles de mes chansons.

Albus était parti dans une prestigieuse école d'art de la scène à Londres.

- Je ne suis pas un artiste, contrairement à vous. Je suis quelqu'un de rationnel, de posé, qui aime trouver une raison à tout. Je serai beaucoup plus utile dans un laboratoire que dans un amphithéâtre bondé d'aspirants écrivains.

- Ne vois pas forcément le mauvais côté des choses… Tu apprendras beaucoup là-bas. Et puis, si ça ne te plaît pas, tu pourras toujours changer d'école l'an prochain. Et si l'idée te dérange tant que ça, je n'ai qu'à appeler quelques-uns de mes contacts pour…

- Je ne veux pas de piston, Harry. Je veux qu'on me prenne uniquement grâce à mes capacités.

- C'est très sage de ta part, mon grand, admet Harry en ajustant mon couvre-chef de diplômé sur le sommet de mon crâne. Maintenant, fais-moi voir ton diplôme !

Je déroule le morceau de papier et l'étale devant ses yeux. Harry ne peut s'empêcher de dire que Papa sera très fier de moi lorsqu'il reviendra. Oui, mais quand ?

Sur mon diplôme figure mes notes. Je me maudis de l'intérieur : j'ai majoré en épreuve de Lettres sans m'en apercevoir. Je ne suis qu'un crétin ! Moi qui voulait juste réussir l'épreuve pour gagner des points, je me retrouve avec une toute nouvelle vie déjà tracée. Je m'en veux comme pas possible… Je n'aime pas lire, en plus. Ça va être un cauchemar d'aller en Lettres.

- Tu pourras frimer là-bas, en disant que ton père est ROCKRITIC, balance Albus avec un sourire en coin. Ils graviteront tous autour de toi pour frôler de près le mythe.

Je roule des yeux et ne peux m'empêcher de sourire. C'est vrai que mon père est désormais quelqu'un dans le monde de la littérature. Bon, d'accord, il avait écrit de belles conneries et des choses un peu plus belles. Il n'est même pas conscient de ce qu'il fait quand il attrape un stylo.

La plupart du temps, du moins pour son premier best-seller, il était complètement camé. Alors la question que je me pose à propos de mon père est : Est-il méritant ? À mes yeux, Albus écrit mieux que lui. Ses poésies sont plus censées et profondes que les déliriums en prose de mon père.

Le téléphone d'Harry finit par sonner et il s'éloigne, laissant Albus et moi tout à fait seuls devant les portes du gymnase où résonne ponctuellement des applaudissements. Albus se balance d'avant en arrière puis se tourne vers une des fenêtres du corridor. Il fredonne un air que je ne connais pas.

Je m'approche et regarde le point invisible qu'il fixe, au-dessus du clocher du lycée. La pelouse verdoyante dissipe dans l'air une odeur de gazon fraîchement tondu.

Des insectes paraissent au soleil, profitant de l'absence des nombreux étudiants pour traverser la cour pavée. Les arbres portent au loin leurs premiers fruits de la saison et une sensation étrange me parcoure.

À partir de maintenant, plus jamais les choses seront à nouveau pareille dans ma vie. Je ne serai plus un lycéen et bientôt, je serai majeur. Toutes les portes s'ouvrent à moi et c'est à moi d'en saisir les opportunités.

Je fais parti de ces quelques personnes pensant que chaque chose a une raison d'être. Je ne peux pas tourner le dos impunément à South Ashland.

Il y a des gens qui tueraient pour s'y rendre. Et moi, j'avais pu y trouver ma place uniquement grâce à mes résultats scolaires. Une réussite que même Papa ne pourrait s'attribuer. Une chance à moi, à moi seul. Quelque chose que nulle ne pourrait m'enlever.

À vrai dire, la chimie avait été la voie de la facilité. J'étais plutôt bon dans la matière. Je n'avais jamais pensé à autre chose que les sciences.

Et même si mon père est écrivain, son métier ne m'avait jamais intéressé. J'avais cet apriori en le voyant : tous les écrivains étaient des drogués nombrilistes. Peut-être n'est-ce pas le cas, après tout ? À vrai dire, je connais très peu d'auteurs, alors…

- L'été s'annonce merveilleux, finit par souffler Al en se penchant un peu plus vers la fenêtre. On pourra probablement profiter de la piscine cet après-midi ou demain.

- J'ai déjà hâte de pouvoir partir en vacances, de respirer un nouvel air après cette année bien chargée.

- Tu comptes inviter tes amis à la maison pour clore le lycée ?

- Quels amis ? je demande cyniquement.

Aussitôt, Albus se tait et me regarde, dans l'expectative. Lui aussi n'avait pas eu beaucoup d'amis au lycée, mais dans son cas, c'était choisi : il appréciait la solitude. Moi, j'étais le paria de mon lycée. C'était différent.

- Je voudrais que les choses soient plus faciles, parfois.

- Si la vie était facile, ça ne serait pas amusant, rétorque Albus. Crois-moi, je m'ennuie assez souvent comme ça pour qu'on y ajoute de la facilité quelque part.

Je souris doucement : C'est vrai qu'Albus avait constamment l'air de s'ennuyer ferme, comme si rien ne le touchait, qu'il était dans sa bulle en permanence. Je ne sais pas comment il fait pour paraître si détaché aux réalités des choses. Je ne pourrai pas à sa place. Je me fais trop de mauvais sang.

- Tu avais une idée de carrière si tu aurais été retenu en Chimie Moléculaire ? demande-t-il d'un ton plutôt joueur.

- Eh bien, non. Je m'imaginais trouver sur le tas, une fois là-bas.

- Je le savais. Tu fermes les yeux sur ta véritable nature. Ce n'est pas bon. Ça peut même devenir destructeur.

- Qu'est-ce que tu veux dire par là ?

- Eh bien, peut-être que l'écriture a toujours été une partie de toi que tu as renié. Tu t'es dis qu'on n'attendait pas ça de toi et tu t'es braqué sur un chemin impropre à la décadence. Tu t'es rassuré avec les moyens du bord.

- C'est très… gentil de dire ça, dis-je avec prudence.

- Non, c'est sincère.

Albus sort de la poche arrière de son jean son portefeuille et déplie un morceau de papier plié en huit. Il me le tend et je découvre une écriture ronde, légèrement penchée sur la droite. Je lis :

« Mais qu'est-ce qu'on s'en contrebalance de ce que ton père veut ou non ! Tu as beau avoir le même ADN que lui, tu n'es en rien sa propriété exclusive. Tu as le droit de faire tes choix et tes erreurs. D'un côté, il y a les gens ayant des couilles - et bizarrement, ce sont souvent des femmes, et d'un autre il y a les lâcheurs, les cons, les handicapés des rêves. Tu sais, j'ai failli faire l'erreur de sacrifier ma vie pour plaire aux miens. Mais quand tu sens quelque chose en toi… tu ne pourras pas le refouler éternellement. Un jour, cela doit sortir. Un jour, tu vas te rendre compte que tu es passé à côté de ce qui fait de toi Albus et pas un autre. »

- La personne qui t'a dit ça a été très clairvoyante, finis-je par prononcer en lui tendant à nouveau la feuille.

- C'est ton père qui me l'a appris, quand j'avais onze ans. Il dit des choses censées, parfois. Ce jour-là, quand je suis rentré, je me suis empressé de tout recopier pour que ça ne sorte jamais de ma tête. Je me suis alors promis de devenir la personne que je désirais être - rien d'autre. C'est grâce à lui que je chante à présent. Il m'a dit quelque chose qui a chamboulé ma vie et je le garde toujours sur moi, pour me le rappeler.

Je fixe le bout de mes chaussures, dépité.

- Mon père ne m'a jamais dit une chose pareille.

- Il ne sait pas comment s'y prendre avec son fils, je pense. Tu pourras lui laisser tout le temps qu'il faudra, il ne changera pas. Il est tant de juste l'accepter comme il est.

- Ce n'est pas simple.

- Je ne dis pas le contraire. Mais essais, au moins.

Je pose mon front contre la surface lisse et fraîche de la vitre. Je ferme un instant les yeux et je sens Albus s'approcher. Il presse mon épaule.

- Il reviendra. Il revient toujours, réconforte-t-il.

- Je n'ai plus la force de sourire. J'ai peur de partir à South Ashland et de laisser Harry seul avec ce taré. J'ai peur que ça dégénère en mon absence. Pas toi ?

- Je n'ai peur de rien.

Je ris.

- C'est impossible, Al. Tout le monde a peur de quelque chose.

Des pas se font entendre tout à coup et les portes du gymnase s'ouvrent sur un bataillon d'élèves en toge bleu-marine. Albus les regarde vider la salle et le corps professoral ferme la marche. Des étudiants parlent avec excitation de leurs prochaines études et se chamaillent en se volant leur couvre-chef. La directrice-adjointe me fait signe d'approcher. Je la rejoins.

- Je suis sincèrement désolé de la répartition, Monsieur Malefoy. Mais l'avis des Universités sont expéditifs. On ne peut pas revenir là-dessus. Enfin, si vous désirez toujours rejoindre un Institut de Chimie, je pense que vous devrez effectuer la démarche par vous-même durant l'été… J'essaierai, si possible, d'y ajouter une lettre favorable et…

- Ce n'est pas la peine. J'ai… J'ai réfléchi et je suis décidé à le faire. Je vais essayer.

- Vraiment ? Vous… Vous êtes sûr ?

- Peut-être bien que je regretterai, mais je ne le saurais jamais si je n'y vais pas. Au revoir, Madame et merci pour tout.

Je m'en vais et dépasse Albus qui me suit de près. J'ai intercepté son léger sourire. Je crois qu'il est fier de moi. Et même si mon père est absent en cette grande journée, je sais que ma vie je la ferai sans lui. Je ne suis pas ROCKRITIC et il n'est pas moi.

Mélangés à la cohue des jeunes diplômés, Al et moi avançons péniblement. Le groupe des footballeurs foncent vers moi et Al me saisit l'épaule pour éviter d'être percuté. Je le remercie et nous poursuivons notre route. Harry est adossé à une des portières de la voiture, un sourire aux lèvres alors qu'il parle au téléphone. Lorsque j'arrive à sa hauteur, il me tend le combiné.

- Allo ?

- Allo, Scott, comment vas-tu ?

- Papa, arrêtes de m'appeler Scott.

Scott était le prénom que m'avait donné ma mère. Mais mon père m'a rebaptisé Scorpius - en l'honneur des bandes dessinées qu'il lisait étant enfant. À l'école, les professeurs m'ont toujours appelés Scott, mais pour mes amis et ma famille c'est indubitablement Scorpius. Je me renfrogne, haineux à l'idée qu'il ose gâcher cette journée en m'appelant.

- Tu t'es souvenu, alors ?

- De quoi ? demande mon père.

- Eh bien, de ce qu'il se passe aujourd'hui…

- Il se passe quelque chose de particulier aujourd'hui ?

Je grogne d'agacement.

- J'ai reçu mon diplôme, gros con ! Je suis diplômé et figure-toi que j'ai été major de ma promotion dans une matière.

- Ah bon ? souffle une voix contre ma nuque.

Je ne peux m'empêcher de sursauter et je fais aussitôt volte-face. Mon père est là, avec ses habituelles Ray-Ban à me sourire. Il ôte mon couvre-chef et m'ébouriffe les cheveux. Je crois que mes yeux brillent, ou quelque chose du genre car le sourire de mon père s'élargit.

Brutalement, il me serre dans ses bras et me frappe le dos à des intervalles réguliers. Par-dessus son épaule, je vois Albus allumer une clope et s'amuser à retourner une motte de terre avec le bout de sa chaussure. Papa sent l'eau de toilette forte qu'on donne dans l'avion. J'ai envie de lui dire qu'il pue mais je suis trop heureux de le revoir.

Je le serre dans mes bras, froissant un peu mon diplôme derrière son dos. Je l'entends rire dans mes cheveux et il répète « Mon petit Scorpion est devenu un homme ». Je roule des yeux : si je comptais toutes les fois où j'étais devenu un homme selon lui, j'aurais autant de vies qu'une divinité indienne…

- Tu as dit la même chose quand j'ai eu mes premiers poils sur le menton !

- Ouais, mais c'était émouvant, se justifie Papa en me regardant de haut, avec un petit sourire.

- Et aussi le jour où j'ai eu ma première fois.

- J'ai cru pleurer ce matin-là, continue-t-il.

- Et la fois où…

Papa éclate de rire, sincère.

- Tu as toujours été un grand homme de toute façon, avoue-t-il à demi voix. Plus grand et plus mâture que moi… Tu m'as sauvé, Scorpius. Je suis peut-être le père le plus imbuvable de l'univers, mais tu es un sacré bon fils. Donc ça compense quelque part.

Vous n'allez pas me croire mais c'est - je crois bien - le premier vrai compliment que ne m'ait jamais fait mon père. Et ça me touche plus que je ne saurais le dire.

Moi, Scorpius, jeune diplômé et bientôt étudiant en Lettres à South Ashland, je vous présente… eh bien… mon père (j'appellerai plutôt ça un emmerdeur professionnel), Draco Malefoy - ROCKRITIC pour les intimes.

Au fait, ne lui dites jamais qu'il est beau et plutôt bien conservé pour son âge sinon sa tête ne risque de ne plus passer les portes. Et je ne vous parle pas de ses chevilles ! Mon père adore paraître plus jeune qu'il ne l'est vraiment. Même moi j'ignore quel âge il a réellement. Seul Harry semble le savoir et il est plutôt bon aux jeux de « je garde les secrets ».

À vrai dire, j'men fous de quel âge il peut bien avoir parce que ce n'est pas le plus important. Ce qui est important, c'est qu'il soit là aujourd'hui, qu'il m'ait fait une surprise. Mon père est pas du genre attentionné et il se souvient rarement des dates qui ne le concernent pas directement. Donc aujourd'hui, c'est plutôt un exploit.

Je me sépare lentement de son étreinte, à regret. J'aimerai rester là toute ma vie.

- Tu étais où comme ça ?

- Mmh, en Orient. Tu sais que j'adore les pays arabes. J'ai revu les endroits que j'ai visité étant plus jeune. La Turquie, l'Irak et les Emirats-Unis - même si tu ne t'en souviens pas. On y a vécu plusieurs mois tous les deux, quand tu n'étais encore qu'un bébé.

- C'est vrai ?

- Mais, oui, idiot, puisque je te le dis…

- J'aimerais bien y retourner avec toi, alors.

- Pas cette fois, alors. Maintenant, je suis fatigué. Rentrons à la maison, dit mon père en s'approchant d'Harry pour l'embrasser.

Je suis blasé. Pas de les voir s'embrasser. Ça j'en ai l'habitude depuis tout petit. Mais de savoir que mon père se fait des putains de voyages sans nous et, qu'une fois rentré à la maison, il ne veut que rester peinard dans le canapé. Il change souvent de passeport tellement il est rempli de tampons de douanes différentes.

J'entends un bruit de baiser mouillé alors que je détourne le visage pour voir ma classe passer devant moi sans me souhaiter de bonnes vacances.

Heureusement que mon père est trop absorbé par les lèvres d'Harry pour l'avoir remarqué… Pourtant, cela n'échappe pas au regard vigilant d'Albus. Il m'observe un bref instant et finit sa cigarette. Il s'approche de moi et regarde le groupe de jeunes s'éloigner en riant. Il me sourit et dit :

- Je suis sûr que ton père ignore que Bagdad a été la plus grande ville du monde pendant des siècles avec plus d'un million d'habitants…

- Et qu'il y avait trois califats - dont un à Bagdad - qui régissaient l'ordre entre les musulmans, la paix et la diffusion de la culture, dis-je avec une pointe d'amusement.

Le regard d'Al se perd au niveau du point de chute de la rue, le soleil creusant un trou dans le béton rendu chaud par l'été.

- Et que la plupart des inventions modernes se sont faites dans des laboratoires ou des bibliothèques de là-bas…

- Et que les travaux de médecine contemporaine ont été repris par les arabes depuis les études menées par les grecs…

- Et que la dernière dynastie égyptienne est en réalité macédonienne…

- Et que Cléopâtre avait plus de sang grec que de sang égyptien dans les veines…

- Et que le phare d'Alexandrie est toujours aussi effectif après des centaines d'années…

- Et que César avait eu deux enfants avec elle…

- Et que son fils - Césarion - a été assassiné pour qu'il ne puisse pas prendre le pouvoir à Rome…

Al se tait et m'observe.

- Tu as une tête bien faite pour ton âge, admet-il alors qu'il suit Harry et Papa se dirigeant vers la voiture. Où est-ce que tu as appris tout ça ?

- Quand Papa était stone, je lisais l'Encyclopédie. J'attendais qu'il sorte de son endormissement. Je n'aime pas trop la télévision. Mais ça me fait plaisir d'entendre un génie me dire ça.

- Je ne suis pas un génie, maugrée Albus.

- Tu es trop modeste, dis-je d'une voix moqueuse.

Al se renfrogne et fourre ses mains dans ses poches. On dépasse un groupe de filles et je les entends glousser sur notre passage. Enfin, je rectifie : sur le passage d'Albus. C'est lui le beau garçon de cette histoire. Moi je ne suis que la pâle photocopie de mon père.

Albus… après mûre réflexion, ne ressemble pas tant à Harry qu'on veut bien le croire. D'accord, il a ses yeux. Et alors ! Ses traits sont différents sans que je ne puisse dire en quoi et ses cheveux ne sont pas totalement noirs. Il y a des reflets châtains dans ce joyeux bordel.

- Qu'est-ce que tu regardes comme ça ? demande-t-il alors qu'il s'apprête à traverser la rue pour rejoindre Papa et Harry déjà à bord de la voiture.

- Rien.

Il hausse des épaules et nous grimpons à l'arrière.

Papa a les pieds sur le tableau de bord de la Jeep, les bras croisés derrière sa nuque. Il a mit le CD de son groupe préféré - Guns N Roses - et chantonne You Ain't The First, ses Ray-Bans toujours sur le nez.

Harry lui demande de mettre sa ceinture, mais il fait semblant de ne pas l'avoir entendu. Sans un mot, Albus et moi nous nous attachons et Harry fait de même. Il conduit plus lentement que la normale, comme s'il avait peur de faire un accident avec Papa pas attaché. Quel con, j'vous jure !

Je regarde le paysage défiler à travers ma vitre, mon coude posé sur le rebord. Tout à coup, Harry coupe la musique et me jette un regard chargé d'étincelle à travers le rétroviseur :

- Alors, tu vas à South Ashland l'année prochaine ?

- Oui, je présume.

Papa se retourne, comme s'il avait eut le feu aux fesses.

- South Ashland ? L'université élitiste de bourges ?

- Celle-là, je confirme d'un hochement de tête.

Papa fait glisser ses lunettes de soleil le long de l'arrête de son nez, la bouche entrouverte.

- Tu es un gamin plein de surprises, prononce-t-il.

Tandis qu'Harry est arrêté à un feu rouge, Papa en profite pour se faufiler entre les sièges et passer à l'arrière, près de moi. Harry lui tape le postérieur en disant que ce ne sont pas des choses à faire et Al éclate de rire, quoi que comprimé par l'arrivée soudaine de mon père à nos côtés.

- Je peux te donner quelques p'tits conseils si tu veux…

- Non, je ne veux pas.

Papa - encore une fois - fait semblant de ne rien avoir entendu du tout et me fournis mille et un conseils et avertissements pour cette nouvelle année scolaire. À vrai dire, je ne savais pas mon père aussi bavard. Ça fait sourire Harry.

Nous approchons de la maison. Le portail automatique s'ouvre et je vois, dans l'allée principale, une belle Corvett grise de collection garée avec un énorme nœud rouge sur le capo. Je descends de la voiture, ébahi. Papa me fait une tape dans le dos.

- C'était ma première voiture, dit-il. Je l'avais acheté à crédit à une vente aux enchères automobiles. Je voulais le must. Et il est de tradition notoire chez les Malefoy d'offrir une voiture à leurs jeunes diplômés.

- Tu as eu quoi comme voiture ?

- Moi ? Rien du tout. J'ai été déshérité. J'étais trop fou et ingérable pour mes parents.

- Elle est magnifique… Vraiment.

Harry caresse la carrosserie du bout des doigts et Albus se penche vers le compteur kilométrique, intrigué.

- Tu verras, fils, une belle bagnole, c'est comme un morceau de sucre fondu au soleil. Ça attire les mouches, mais surtout les nanas hypoglycémiques.

Mon père se tait. Il me contemple comme si c'était la toute première fois.

- Tu as grandi à une vitesse de folie.

- Tu étais trop shooté pour t'en apercevoir.

- P'têtre bien…

Son regard se porte sur Harry qui réajuste un rétroviseur extérieur pour se regarder à la dérobée.

- Par contre, j'ai mis tout mon pognon dans la bagnole alors c'est mort pour le logement étudiant…

- Tu rigoles ? Tu as mis tout TON argent dans une voiture ?

- Ce n'était pas vraiment mon argent… C'était ton livret épargne logement. Tu sais, celui que je renfloue depuis ta naissance.

Mes yeux semblent vouloir sortir de leur orbite et rouler par terre.

- Tu me remercieras sur du long terme, dit-il en me tapant l'épaule dans un gente vainement paternel.

- Je ne crois pas.

Malgré moi, un sourire naît sur mes lèvres et ne me quitte plus. On s'avance vers la maison et je me blotti sous le bras de mon père, marchant côte à côte. Je profite du léger calme pour lui poser la question qui me brûle les lèvres :

- C'est quoi ton plus grand regret dans la vie ?

Papa s'arrête de marcher et fixe l'horizon qui chancelle bientôt vers l'aquarelle froide du crépuscule. Puis il répond :

- De ne pas t'avoir eu plus tôt. Oui, ça doit être ça…

Il monte les quelques marches menant à l'entrée de la cuisine et me laisse là, pantois. Albus et Harry me dépassent. Je ne sais pas quoi dire. Je suis baba. J'ai envie de pleurer, de rire, de sauter, de crier… de tout.

Sur la table en bois, un petit paquet enveloppé avec soin semble m'attendre. Je vois mon prénom tracé sur une étiquette couverte de l'écriture d'Harry. Il a une façon particulière de former ses A. Je me laisse tomber sur la chaise la plus proche, ma bouche fendue en un sourire resplendissant.

- C'est bon, je viens juste d'avoir mon diplôme. Je n'ai pas gagné une guerre ou quoi que ce soit d'autre !

Albus affiche un sourire en coin et se penche en avant pour voir ce que contient le paquet. Il a toujours été d'une nature curieuse. J'ouvre le paquet et y trouve un écrin et à l'intérieur se trouve un petit médaillon d'argent avec un Scorpion - mon signe astrologique. Harry m'aide à l'attacher autour de mon cou et je le serre dans mes bras. Je me dégage, encore ému.

- Vous avez décidé de me faire chialer, putain.

Je renifle malgré moi.

- James t'a envoyé un cadeau ce matin. Il arrivera au cours de la semaine, j'imagine, ajoute Harry. Lily, quant à elle, tient à te le remettre en main propre.

- Je vais me changer. Je déteste cette robe bleu-marine.

Je me dirige vers les escaliers et finalement Harry insiste pour prendre une dernière photo. Je souris malgré moi pour pouvoir me dérober plus rapidement et monte rapidement les marches des deux paliers.

J'étouffe dans mon grenier. J'enlève ma robe et la jette sur la chaise de mon bureau. J'opte pour un tee-shirt manche courte et un jean à la place de ce pantalon noir savamment repassé. Je m'apprête à les rejoindre dans la cuisine lorsque j'entrevois un petit paquet rouge sur mon bureau. Dessus y figure la mention : TOP SECRET.

Je l'ouvre en un quart de seconde. Oui, je sais, je suis un être faible, que voulez-vous…

- Une pochette de CD ?

Au recto se trouve une photographie en noir et blanc d'Al se tenant la tête entre les mains, qui semble crier à plein poumons, les yeux clos. Le cliché est pris en plein mouvement et cela donne de la puissance à l'image. Au-dessus se trouvait inscrit la motion « The Brain Battlefield »

Je m'assois en tailleur sur mon lit contemple le verso :

On distingue un homme de dos, ouvrant la porte de sa maison depuis l'intérieur et faisant face, avec horreur, à un brasier. Le rouge de l'incendie se mêlait avec le sang de l'aurore. L'illustration était piquetée d'orange, de jaune, de blanc, de gris et de noir, mais de rouge surtout. Le rouge des flammes dévorait tout sur son passage. Sur un des murs de la maison, figurait les titres suivants :

1. Outro

2. Fight Club, man

3. Cinderella is Hooking

4. Traffic Jam in Paradise

5. Wilde, Wild-eyed

6. I Loved your Love

7. Something is Going to Desappear

8. Your face seems like a Picasso

9. Bambi's Mother is Dead

10. Rainbow Watercolor

11. Speed and Crash Down

12. Club 27' : Remember Jimi, Janis, Jim and Kurt

13. Eating Phœnix's Embers

14. Do You Want to be my Sweet Valentine ?

Bonus Track

J'ouvre la coque plastifiée du CD et tombe sur un petit fascicule que je découvre avec plaisir. Ce sont des dessins d'Albus ainsi que les paroles de ses chansons. Je suis surpris qu'il me l'ait offert. Son second album ne devait entrer dans les back que dans trois semaines !

À l'intérieur, sous l'encart réservé au CD s'étale ces mots au feutre noir indélébile : « Tu as toujours eu une oreille très attentive et j'ai besoin d'être entendu. »

Avec empressement, je fouille dans les tiroirs de mon bureau. J'y retrouve mon vieux walkman ainsi que mon casque audio. Je l'enfonce sur mes oreilles et appuie sur le bouton lecture après avoir inséré le disque avec soin.

Je suis peut-être bien la première personne au monde écoutant cet album dans son intégralité. Mon excitation bourdonne dans mes oreilles.

Tout à coup surgit les premières notes d'Outro - une mélodie accoustique. Ça débute par cette petite phrase lancée par Albus à ses musiciens « It's seems like the ending but it's just the beginning ».

Puis les notes s'emballent. Et me voilà parti dans son univers. Un monde complexe. Des idées sous-jacente. Un mélange entre dit et non-dit. Je me régale, là, dans mon lit, rendu sourd par sa voix. Le ciel bleu se peint au travers le cadre de ma vasistas.

Cette musique est si habitée par Al que j'ai l'impression qu'il se trouve tout près de moi, à chanter. Mais dans un sens, j'ai raison sur un point : il n'est qu'en bas, dans la cuisine, à se douter qu'à cet instant même j'ai découvert son cadeau.

Peut-être qu'il ne voulait pas le montrer aux autres… Il veut sûrement conserver son album comme grande surprise. J'écoute pour la seconde fois Outro.

Je me demande de quelle façon le remercier sans être démasqué. Je me creuse les méninges et mets mon walkman sur pause. Alors que mes idées prennent forment, j'entends des bruits de pas. Comme un criminel, je jette mon appareil sous un coussin et attend.

La voix de Papa gueule depuis le premier qu'on va bientôt manger. Je souffle de déplaisir. Papa gueule sans arrêt : quand il est heureux, en colère, triste, affamé, excité, sur la défensive. Il gueule tout le temps. Je crois que je deviens sourd d'une oreille, à force.

Je me lève et me dépêche de me rendre dans la cuisine. Al a les pieds sur la table, dévoilant ses bottes noires. Harry lui demande de s'asseoir correctement, agacé.

Depuis qu'Albus s'est fait percé l'arcade sourcilière, Harry se retient de tout commentaire. Je sais que ça le démange au vue de tous ces regards furtifs vers son fils. Papa trouve les piercings cool. Il veut que je m'en fasse un depuis mes seize ans. Il est dingue.

Papa a fait un barbecue aujourd'hui. Enfin, des viandes carbonisées seraient le terme le plus exact. Comme à son habitude, il nous lance les aliments avec la spatule qu'on doit rattraper avec notre assiette au vol. C'est un vrai art. James arrive à le faire avec une main ! Celui qui perd se retrouve donc à devoir manger quelque chose déjà tombé par terre. Harry trouve ce jeu stupide - même s'il gagne à tous les coups.

Un jour, je n'étais pas très réveillé et j'ai reçu un steak-haché graisseux sur le front - ce qui avait fait beaucoup rire Albus et Lily. Aujourd'hui, bien décidé à ne pas raté, je me prépare à l'avance. Je brandis mon assiette, près à la réception.

- Pitié, Draco, arrête avec ce jeu de merde, râle Harry. Tu vas encore nous en foutre partout.

- C'est le but ma pauvre Lucette. [1]

Papa lance un faux-filet à Albus qui le rattrape de justesse. Vient le tour d'Harry qui dissuade le de jouer avec lui en un seul regard. Avec révérence, Papa se penche et lui tend son morceau de viande, déposé délicatement au creux de son assiette.

- Et le meilleur pour la fin, minaude mon père. Il me lance la plus belle pièce. Je suis sur le point de la rattraper lorsque notre chien, Nimbus - Akita Inu au pelage blanc, saute par-dessus la table et l'attrape dans sa gueule.

De suite, Papa se met à cavaler dans toute la maison après le chien. Harry met sa tête entre ses mains, se demandant quand on pourrait avoir un repas normal dans cette maison. Papa est déchainé. Il saute de meuble en meuble et poursuit Nimbus jusque dans sa niche.

Depuis la fenêtre de la cuisine, je vois le postérieur de Papa et ses jambes dépasser. Au bout de cinq minutes de bataille acharnée, le visage de Papa sort de la niche, quoi que griffé. Il saute sur place en brandissant mon morceau de viande recouvert de bave de chien. Je crois que je vais me faire des spaghettis bolognaise…

Al a profité du remue-ménage pour remettre ses pieds sur la table. Cette fois, Harry ne lui en tient pas rigueur, trop las.

- De toute façon, je n'avais pas très faim.

J'essaie de détendre l'atmosphère alors que Papa revient, tenant toujours dans sa main mon morceau de viande qu'il place soigneusement dans mon assiette, sous l'air franchement dégoûté d'Albus.

Je souris à mon père, conscient qu'il essaie de terriblement bien faire. Nimbus revient dans la maison, la queue entre les jambes, gémissant de déception. Alors que la conversation s'oriente vers nos prochaines vacances, je décide de tendre mon assiette au chien. Il dévore tout en un quart de seconde et remet discrètement mon assiette sur la table.

Albus m'observe franchement, amusé. J'hausse des épaules et propose qu'on s'attaque au dessert. Je prends deux parts de gâteau au chocolat. Et quand Al me sert, je lui dis juste :

- Merci.

[*] Noms des universités - South Ashland etc. : Je les ai inventé pour ne pas créer de problèmes avec le réalisme, la logique etc. Ainsi, je pourrais inventer mon propre cadre, décor, profs etc.

[1] C'est le but/jeu ma pauvre Lucette : Phrase cultissime de la télévision. Franchement.

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