Le parfum des Arums

Le manoir dans la forêt

Le Poudlard Express, qui ramenait les jeunes sorciers à Londres –d’où ils partiraient avec leurs parents respectifs– s’arrêta en sifflant à la gare de Pré-au-Lard. Debout sur le quai couvert de neige, Draco souffla sur ses mains pour les réchauffer, et dès que les portes s’ouvrirent dans un sifflement, il se dirigea vers elles.

Il était le premier arrivé. Theodore, Blaise et Alva étaient tenu à rester en arrière, histoire de rassembler tout leur petit groupe. Ryan, qui après d’âpres négociations par hibou avait réussi à obtenir de sa famille de ne pas aller à New York, faisait ses adieux à Anaïs avant de les rejoindre. Luna cherchait son écharpe, Kim avait perdu son balai… Bref, chacun se démenait avec la panique propre aux grands départs.

Draco choisit un compartiment, y balança sa valise, et se laissa tomber sur une banquette. Le Poudlard Express allait rester deux heures en gare avant le départ, il avait donc du temps à tuer. Heureusement, pour s’occuper, il avait emprunté un livre sur les Animagi à la bibliothèque. De tous les sales petits secrets d’Alva, c’était celui-là qu’il avait le plus de chance de percer, alors…

Rapidement, pourtant, le livre le passionna. Trouver sa forme animale, se transformer et rester maître de soi sans se laisser emporter par son instinct… Ça dépassait la simple métamorphose. Il fallait beaucoup de talent, une certaine maîtrise de soi et énormément de volonté. Passé le premier chapitre, Draco mourrait d’envie de devenir lui-même Animagus.

Il se plongeait avec avidité dans le troisième chapitre quand la porte d son compartiment, en s’ouvrant brutalement, le tira de ses pensées. Le jeune Serpentard releva la tête, et prit sur lui pour rester impassible quand il vit le petit groupe qui l’observait depuis l’entrée.

Ronald et Ginevra Weasley, Dean Thomas, Seamus Finnigan, Lavande Brown, Denis Crivey… Super. Que des visages hostiles et des couleurs de Gryffondors. Ô joie.

– Malefoy.

– Ce compartiment est pris, répondit Draco d’un ton indifférent.

Mais sa nonchalance n’était que de façade. Il ne quittait pas les intrus du regard et, dans sa poche, sa main était crispée sur sa baguette magique.

Denis Crivey –il était devenu vraiment très maigre, remarqua Draco, et ses cernes violacées lui donnaient un air maladif assez effrayant– serra les mâchoires et s’avança d’un pas vers lui :

– Tu ne devrais pas être aussi sûr de toi. Ta bande de larbins n’est plus là pour te protéger !

Draco haussa un sourcil, et son regard passa successivement sur les six Gryffondors avant qu’il ne lâche d’un ton narquois :

– Apparemment, ce n’est pas moi qui ai besoin d’une bande de larbins.

Les oreilles des deux Weasley rougirent. Thomas et Brown semblèrent hésiter, et Finnigan regarda nerveusement les Weasley. Seul Crivey, rouge de colère, ne cilla pas. Au contraire, il pointa sa baguette sur Draco et ouvrit la bouche pour lui jeter un sort… Mais Draco fut le plus rapide :

Impedimenta.

Tous les Gryffondor firent un vol plané hors du compartiment, s’écrasant dans le couloir. Malefoy raffermit sa prise sur sa baguette avec satisfaction. La dernière séance du Club avait été consacrée à la manière d’amplifier leurs sorts afin qu’ils soient jetés à plusieurs individus… Vachement utile, finalement.

– Enfoiré, rugit Weasley numéro six en se redressant. Stupefix !

Protego !

Les autres Gryffondors se relevaient déjà, et Draco se crispa en pensant qu’il allait devoir vendre chèrement sa peau…

Expelliarmus !

La baguette de Ron lui sauta des mains, et atterrit dans celles de Valerian, qui venait d’entrer dans le couloir. Le première année la récupéra d’un geste automatique, les yeux rivés sur les six Gryffondors. Il avait l’air d’être stupéfait par sa propre audace.

A ses côtés, Nathan pencha la tête sur le côté, l’air décontenancé :

– Six contre un ? Vous ne seriez pas un peu des lopettes ?

– Barrez-vous ! écuma Crivey en levant sa baguette. Ça ne vous concerne pas !

Il faisait une bonne tête et demie de plus qu’eux, pourtant les deux gamins ne reculèrent même pas d’un pas. Crivey cracha quelque chose à propos de ces saloperies d’apprentis Mangemorts, avança d’un pas… Et la voix de Kimberley Barthemis, peut-être magiquement amplifiée, tonna d’un ton menaçant :

– Qu’est-ce que tu as dit, petit con ?!

Draco sentit ses épaules s’affaisser de soulagement. Derrière Kim, qui venait de surgir dans le couloir, une grande partie des membres du Club entraient les uns après les autres. Simon et David, Ryan, Anaïs, Jack et Chris en grande conversation, Theodore…

– De quoi tu as traité mon frère ? répéta Kim d’une voix qui était presque un grondement.

Crivey leva la tête, prêt à répondre, mais Ginny lui coupa l’herbe sous le pied : elle devait sans doute vouloir éviter la catastrophe.

– Laisse, Denis. Allons-nous-en.

Jack Sloper regardait alternativement les deux Weasley, comme s’il ne croyait pas à ce qu’il voyait, et Anaïs se mordait la lèvre, l’air trahie. Sous le regard blessé des deux Gryffondors, Ron détourna les yeux, honteux, et fit même un pas en arrière.

– Non ! piailla Denis qui avait l’air furieux. Ils le méritent ! Tous les Mangemorts et leurs alliés mériteraient d’aller crever en Enfer !

– Je vais laisser les imbéciles dans ton genre ouvrir la marche, fit Draco avec nonchalance. Repudio !

Comme si Civey avait été percuté par un poing de géant, il vola dans le couloir sur dix bons mètres, avant de s’écrouler sur le sol. Ce fut le signal : Lavande s’enfuit, mais de la part des autres, des tirs et des rayons lumineux fusèrent dans tous les sens dans le couloir. Mais les membres du Club étaient les plus nombreux, et ce furent eux qui restèrent maîtres du terrain. Un terrain quand même relativement endommagé… Valerian avait été stupéfixié dans la mêlé, Nathan avait été coupé à la joue par un sort non-identifié, Kim s’était pris un Rictumsempra assez puissant, le plafond était couvert d’une substance étrangement semblable à de la morve, Anaïs avait été frôlé par un maléfice Cuisant qui lui avait légèrement brûlé le bras, et tous les carreaux étaient brisés.

Quelques sortilèges plus tard et les dégâts réparés, les membres du Club entrèrent dans le compartiment de Draco et se laissèrent tomber sur les banquettes.

– Je suis désolé, soupira Jack Sloper.

– Tu n’y es pour rien, le réconforta Chris. Ce sont de sombres crétins.

– Point positif : Harry n’était pas avec eux, fit Ryan avec une grimace. Sinon, on était morts.

Draco grogna sans répondre, son cœur battant toujours à grands coups. Il avait soudain l’impression d’être revenue à cette sombre période d’Août, quand il errait dans Londres, en proie à la peur et aux insultes, aux tentatives d’attaques.

Mais en Août, il n’y avait eu personne pour l’aider. Pas comme maintenant. Le Serpentard blond passa une main dans ses cheveux d’un geste absent, puis leva les yeux sur les autres.

– Merci.

– De rien, sourit Theodore. Tu aurais fait pareil.

Draco sourit sans répondre, et se détendit visiblement. Valerian se mit à raconter avec fierté comment il avait désarmé Weasley, et exhiba même sa baguette en guise de preuve. Nathan embraya sur le sujet, et quelques minutes plus tard, l’accident était devenu l’objet de rires et de plaisanteries complices. Draco se cala sur sa banquette avec satisfaction, ressortit son livre sur les Animagi, mais ne se replongea pas tout de suite dans sa lecture. Il se laissa bercer par la conversation bon enfant et l’atmosphère détendue qui régnait entre eux.

Les autres membres du Club arrivèrent un peu plus tard, et on leur raconta avec emphase l’attaque des rouges et or. Justin s’horrifia de la bêtise de ses condisciples et se répandit en excuses jusqu’à ce que Blaise, blasé, lui dise qu’ils lui en voudraient uniquement s’il continuait à demander pardon. Alva, elle, clama aussitôt qu’elle allait préparer sa vengeance, et se mit à comploter avec Kimberley en ricanant.

Blaise agrandit obligeamment leur compartiment afin qu’il puisse accueillir quinze personne. Ou plutôt seize puisque Luna les rejoignit aussi juste avant le départ. Alors qu’elle se glissait dans le compartiment bondé –Chris et Ryan s’étaient assis par terre pour faire une partie d’échecs, et il n’y avait plus beaucoup d’espace disponible–, elle justifia son intrusion avec un vague haussement d’épaules :

– Je ne peux pas aller avec Ginny.

Alva se décala pour lui faire un peu de place, et demanda avec intérêt :

– Pourquoi ?

– Il y avait Denis dans son compartiment. Il a dit qu’il ne voulait pas d’amis des Serpentards ici. Et Ginny ne m’a pas défendue.

Luna fixait ses genoux, le visage inexpressif, et Draco eut soudain l’impression de revoir son propre visage quand son père lui disait quelque chose de particulièrement blessant et qu’il se contenait pour ne pas pleurer. A la fin de sa tirade, cependant, la Serdaigle blonde ne put s’empêcher de renifler.

Alva fixa Luna avec tristesse, puis passa un bras autour de ses épaules et baissa la voix pour dire d’un ton ferme :

– Ecoute, moi je m’en fiche que tu sois amie ou pas avec les Serpentards. Tu pourrais même être amie avec un Ronflax Cornu rose à pois verts, je m’en fiche. Tu es aussi notre amie à nous, Luna.

La jeune Lovegood renifla à nouveau, puis adressa un sourire reconnaissant à la Russe.

Le train s’ébranla soudain, faisant bouger l’échiquier et tomber certaines pièces qui ne s’y attendaient pas. Chris et Ryan éclatèrent en protestations, essayant de remettre leurs pions là où ils étaient et s’accusant mutuellement de tricherie.

Le voyage se déroula sans incident notable. Les Gryffondors semblaient s’être passés le mot, car personne ne vint les embêter. Ils passèrent le trajet à faire des projets : pour les vacances, les cadeaux, la rentrée, le Club…

– Je passerai Noël avec mon père, disait Anaïs. Mais si vous voulez… Si Malefoy veux bien… Je pourrais vous rejoindre le vingt-sept décembre pour fêter le Nouvel An avec vous…

– Ça serait génial ! s’enthousiasma Ryan. Eh, Draco, tu as entendu ça ?

– J’ai entendu, fit flegmatiquement le Serpentard sans lever le nez de son bouquin.

– Alors, tu es d’accord ?

Draco leva les yeux, et riva son regard sur la Gryffondor qui le fixait avec espoir. Il fit durer le suspense quelques instants, puis sourit d’un air narquois.

– Je suis d’accord.

– Merci, fit Anaïs avec soulagement.

– Mais de rien, Hefez. Un Gryffondor de plus ou de moins…

– Tu peux m’appeler par mon prénom, lâcha la jeune fille sans oser le regarder dans les yeux. Je pense qu’on se connaît depuis assez longtemps, maintenant.

– Si tu veux. Anaïs.

Un sourire éclaira le visage de la timide Gryffondor. Et Ryan lança un regard inquisiteur en direction de Malefoy, comme s’il se demandait s’il n’y avait pas anguille sous roches. Draco leva les yeux au ciel avant de se replonger dans son chapitre quatre.

Quand est-ce que ces deux-là allaient cesser de se tourner autour ?

– Il faudra qu’on achète les cadeaux, disait gravement Theodore. J’en ai commandé par hiboux, mais je n’ai pas tout.

– Oh Merlin ! s’effraya Blaise. Je n’ai pas encore commencé !

– On n’aura qu’à aller sur le Chemin de Traverse demain ou après-demain, décida David. Qu’est-ce que vous en dites ?

– Bonne idée.

– Il faudra passer par Gringotts, je suis ruiné…

– Eh, Justin, tu veux quoi pour Noël ? Choisi quelque chose de léger, je devrais te l’envoyer par hibou…

La sorcière aux friandises passa à midi, et ils déjeunèrent de sandwichs et de Chocogrenouilles. Draco continua à lire. Néanmoins, à la fin du huitième chapitre, victime d’une légère migraine, il délaissa son livre sur les Animagi pour regarder par la fenêtre. Alva, en face de lui, griffonnait dans son cahier de brouillon en essayant de ne pas trop bouger car Cathy s’était endormie appuyée contre elle.

– Qu’est-ce que tu écris ?

La Russe leva la tête, hésita un instant, puis sourit :

– Une idée de nouveau Tatouage Runique. Regarde.

Elle lui montra la page sur laquelle elle venait d’écrire, et où s’étalait un pentacle compliqué couvert de Runes. Draco haussa un sourcil :

– C’est ton aide-mémoire pour le Tatouage Runique ?

– Pas vraiment, répondit Alva en feuilletant son cahier. J’y écris un peu de tout. Il y a mes notes sur les sorts intéressants ou mes encres préférées. Quelques blagues anglaises ou mots de vocabulaire que je n’arrive pas à comprendre. Une liste de livres à lire… Toute une page d’indications sur un sort de Magie Rouge que j’ai inventé il y a deux ans…

– Parles-moi de la magie rouge.

Alva haussa les épaules, et referma son cahier avant de le ranger dans son sac.

– La magie Blanche a pour but de servir le sorcier, la magie Noire a pour but de le défendre ou d’attaquer ses ennemis. Ce sont les deux principaux types. Il y a des types de magies qui découlent de leur mélange. Magie de l’eau, du feu, de la nature, des vampires ou des vélanes… La magie rouge, c’est un de ces mélanges.

– Pourquoi rouge ?

– Parce qu’elle est basée sur l’utilisation du corps humain, et plus particulièrement l’utilisation du sang. L’enseignement de ce type de magie est très compliqué. Les sorciers qui l’utilisent ne sont pas forcément puissants, ils ont juste un type de sang particulier. Les meilleurs utilisateurs de la magie rouge sont évidemment les sorciers Sang-Pur, mais certains Sang-Mêlés ou même Sang-de-Bourbe peuvent avoir le sang qu’il faut. Grindelwald a été renvoyé de Durmstrang parce qu’il a attaqué un autre élève, mais ce qu’on ne dit pas, c’était que cet autre élève était un Sang-Mêlé qui le surpassait largement en magie rouge. L’orgueil de Grindelwald ne l’a pas supporté.

Draco se pencha vers elle, intéressé. Alva retint un petit sourire, et poursuivit :

– La magie rouge est avant tout une magie de protection. Le sang, la famille, les liens familiaux, l’amour… Je ne sais pas exactement ce qui découle de tout ça, mais la magie du sang est traditionnellement utilisée dans un but de défense. Il existe des sortilèges offensifs, bien sûr : le sang peut aussi être utilisé comme une arme. Mais la magie rouge sert surtout à enchanter des objets, des lieux ou des gens pour qu’ils soient protégés par le sang.

– C’est incroyable, fit Draco avec ferveur.

Alva le regarda, surprise, puis émit un petit rire :

– A la base, j’étais stupéfaite que ça ne soit pas enseigné à Poudlard. Mais en Angleterre, la magie rouge est utilisée exclusivement par les grandes familles de Sang-Purs, et souvent mélangée à la magie noire. Du coup, les gens ne font plus la différence, et la magie rouge devient un tabou.

Draco songea au manoir des Lestranges, au milieu d’un lac gardé par des sirènes. Les créatures n’acceptaient de laisser passer que les Sang-Purs, et dévoraient les autres. Magie rouge, certainement. Mais pour pousser les sirènes à tant de cruauté envers ceux qui avaient le sang souillé, il avait sans doute fallu une petite dose de magie noire dans le sort…

– Tu as raison, fit-il à regret. C’est dommage, ça a l’air passionnant.

– Je t’apprendrai deux ou trois sorts utiles, si tu veux, proposa la Russe. Après tout, tu m’as appris les sorts de soin au Club.

En fait, Draco les avait appris à tout le monde, même aux premières années. Et si les plus jeunes n’y arrivaient pas à tous les coups, pour les autres, c’était très utile.

Le regard d’Alva se posa sur le livre de Draco. Malefoy esquissa un mince sourire, la scrutant de ses yeux gris, et lâcha :

– J’y apprends des tas de choses intéressantes. Vraiment.

Ils se dévisagèrent un instant, chacun tentant de lire sur le visage de l’autre ce qu’il savait. Draco fut tenté d’utiliser la Legilimancie. Mais il n’avait presque aucune expérience dans ce domaine, il savait qu’Alva sentirait forcément son intrusion, et il ne voulait pas qu’elle se sente agressée.

Il se contenta de dresser ses murailles mentales d’Occlumancie autour de son esprit –on ne savait jamais–, et de changer de sujet.

– A la rentrée, que prévois-tu de faire avec le Club ?

Alva embraya avec soulagement sur cette voix, et ils débattirent un long moment à propos des invocations de familiers et des créations de Patronus, avant de décider qu’il valait mieux savoir comment se débarrasser d’un Détraqueur que savoir appeler une bestiole.

Lorsque le train ralentit avant d’entrer en gare, Valerian releva soudain la tête comme un requin qui a sentit l’odeur du sang :

– Dis, Alva, tu as trouvé ta vengeance contre Weasley ?

– Tu as un vrai petit Serpentard toi ! se moqua Kimberley en ébouriffant les cheveux de son frère.

– Mais il n’a pas tort, fit Theodore. Alors ?

Alva et Kim échangèrent un regard, puis la Russe interrogea :

– Toi ou moi ?

– Oh, laisse-moi le faire !

– D’accord.

Kim sourit jusqu’aux oreilles. En voyant les regards interrogatifs qui pensaient sur eux, Alva expliqua d’un ton sentencieux :

– Tout l’art d’un bon calcul, c’est que tout doit avoir l’air spontané. Comme ça, non seulement les gens sont spontanément impressionnés et ne pense même pas qu’ils ont été manipulés, mais en plus, en cas de problème, on peut dire qu’on a agit sur le coup de l’émotion.

– Rappelle-moi pourquoi tu n’es pas à Serpentard déjà ? sourit Draco.

– Menace pyromane sur le Choixpeau.

Les autres gloussèrent, puis Kim les coupa :

– Bref ! Alva a totalement raison. Alors, une fois que je serai sortie de ce train, gardez à l’esprit que j’agirais de manière totalement spontanée et sans réfléchir aux conséquences de mes actes, d’accord ?

– Tu ne comptes pas utiliser d’Impardonnable, rassures-moi ? s’inquiéta Justin Shepper avec une ombre de sourire.

– Non.

– Alors ça marche.

Le train s’arrêta, et ils commencèrent à rassembler leurs baguages. Alva donna la baguette de Ron à Kim, qui se mit à regarder par la fenêtre avec attention. Les premiers élèves commencèrent à descendre. La Serdaigle continua à scruter la foule, et soudain son visage s’éclaira d’un sourire maléfique. Elle saisit sa valise et se dirigea vers la sortie, saluant ses amis au passage :

– Allez, j’y vais. Regardez-moi, hein ? Vous me féliciterez à la rentrée.

– Compte sur nous ! l’assura Theo.

Dès sa sortie, il y eu une ruée vers la fenêtre. Tout leur petit groupe vit ainsi la Serdaigle se diriger à grands pas vers la famille Weasley. Outre Ginny et Ron, il y avait avec eux Potter et Granger. Les deux parents Weasley et trois roux dont un super-balafré étaient là.

– Pourquoi Kim, au fait ? demanda Chris. J’aurais pu le faire.

– Non. Tu es un gentil. Kim a une grande gueule et c’est une vraie mère-poule vis-à-vis de Valerian, c’était plus crédible.

Kim s’arrêta près d’eux et tapota l’épaule de Ron. Et quand ce dernier se tourna vers elle, elle prit son élan et lui flanque une gifle monumentale.

Un silence de mort s’abattit sur la famille Weasley.

Ron porta la main à sa joue, abasourdi, mais déjà la Serdaigle s’était mis à hurler assez fort pour que la moitié de la gare l’entende :

– A SIX CONTRE UN ! RONALD WEASLEY, TU ES LAMENTABLE ! ET TOI AUSSI, GINEVRA WEASLEY ! VOUS AVEZ STUPEFIXIÉ MON FRÈRE ! IL N’EST QU’EN PREMIÈRE ANNEE, BORDEL ! IL A ONZE ANS, BANDE DE CRÉTINS, IL NE SAIT PAS SE DÉFENDRE !

– Elle est lancée, chuchota Alva dont les yeux pétillaient d’amusement.

– ET S’IL S’ETAIT BRISÉ LE CRANE, HEIN ? continuait à hurler Kim. ET S’IL EN ÉTAIT MORT, HEIN ? NON, VOUS VOUS EN FOUTEZ ! ET VOUS CROYEZ QUE JE NE SAIS PAS QUI A LANCE CE MALÉFICE CUISANT ? ÇA AURAIT PU ÊTRE GRAVE ! VOUS ÊTES DEUX BELLES ORDURES !

Elle jeta la baguette de Ron à la figure de ce dernier et, toujours écumante de rage, acheva d’une voix étranglée de colère comme si elle se retenait :

– Je ne sais même pas pourquoi tu as encore le droit d’avoir une baguette, espèce d’enfoiré. Arrange-toi pour ne plus jamais t’attaquer ni à mon frère ni à mes amis, c’est bien clair ?!

Elle foudroya du regard les deux plus jeunes Weasley, qui semblaient pétrifiés –c’était sans doute dû à la présence de leur mère qui avait l’air d’enfler de rage–, balaya du regard le reste de la troupe, et cracha en direction de l’Elu :

– Tu me déçois beaucoup, Potter.

Puis elle fit demi-tour et, royale, se dirigea vers ses parents, disparaissant dans la foule. Il y eu un instant de silence. Puis Mrs. Weasley explosa.

– QU’EST-CE QUE J’APPRENDS ?!

– Ça, c’est ma sœur, murmura Valerian avec ferveur.

Et quand ils quittèrent le train à leur tour, Mrs. Weasley folle de rage hurlait sur ses enfants qui semblaient se ratatiner sur place. Kim et ses cris avaient déjà bien attiré l’attention sur la famille de rouquins : là, Mrs. Weasley achevait le spectacle.

Valerian, après leur avoir souhaité de bonnes vacances, se dirigea vers Kimberley et leurs parents : avant que la foule ne les masque, ils eurent le temps de voir le petit Serpentard sauter au cou de sa sœur.

Anaïs embrassa Ryan sur la joue avant de se sauver vers son père, un homme aussi noir de peau qu’elle et qui regardait la famille Weasley avec ébahissement. Justin rejoignit ses parents, un couple à l’air triste qui tenait par la main un gamin de huit ans. Et Luna s’éloigna d’un pas dansant vers son père, habillé en bleu vif.

Les autres se dirigèrent dignement vers la sortie du quai 9 ¾.

Une fois dans la gare, Alva éclata de rire :

– C’était trop génial ! Kim est une actrice-née !

– Cette fille est ma nouvelle divinité majeure, fit Theo avec un sérieux confondant.

– Normal, les Serdaigles sont les meilleurs, se rengorgea Ryan.

– Elle avait l’air très spontanée, sourit Draco tandis que Blaise étouffait un fou-rire. C’était ça ton plan, Alva ?

– Oui. Crier que les Weasley s’en étaient pris à des innocents sans défense, et si possible le dire devant leur famille. Une vraie bombe. Je crois que je vais offrir un superbe cadeau à Kim pour sa prestation…

Ils se sourient, complices, puis se tournèrent vers la sortie. Il ne leur fallut pas longtemps pour quitter la gare, et se diriger vers le Feu de Bois.

Le Feu de Bois était un petit bar, à peine plus grand que le Chaudron Baveur, qui se trouvait deux cent mètres plus loin, le long d’une voie ferrée. Pour les Moldus, il avait l’air assez miteux et ne les attirait pas, à cause d’un faible sort de repousse-Moldus. Pour les sorciers qui voyaient à travers l’illusion, c’était un commerce propre et tranquille, où le service était rapide et de qualité. Le Feu de Bois avait l’habitude d’accueillir les voyageurs, et les serveurs étaient engagés autant pour leur capacité à retenir une commande que pour leur capacité à parler une dizaine de langues.

Il y avait des chambres au second étage. Mais le plus important au Feu de Bois, c’était le premier étage : une vaste pièce où ronflaient toute l’année une dizaine de cheminées. Venus par la gare, les sorciers pouvaient ainsi prendre une correspondance par Poudre de Cheminette pour se rendre à leur destination.

Le bar était presque vide. En voyant entrer le groupe, le barman leva sur eux un regard intéressé, et se rembrunit en voyant Draco. Alva claque de la langue d’un air réprobateur, mais les autres firent mine de ne pas l’entendre, à son grand agacement.

Ils commençaient doucement à s’habituer à son tempérament irascible…

Draco jeta un coup d’œil à leur petit groupe, les comptant encore une fois mentalement, puis posa son regard sur le patron.

– Cheminée, pour onze passages.

Pour un Moldu, cette phrase devait vraiment sonner bizarrement, songea Alva avec amusement. Le barman hocha sèchement la tête et les informa du tarif : deux noises le passage pour les majeurs, une noise pour les mineurs. Le réseau de Cheminette, tout comme un abonnement téléphonique, était payant, mais d’habitude les prix n’étaient pas si bas… Ce bar spécialisé dans les correspondances par cheminées devait vraiment être rentable.

Les jeunes sorciers sortirent leur monnaie sous l’œil approbateur du patron, qui se tourna ensuite vers une des serveuses :

– Caroline !

Une serveuse blonde, qui nettoyait consciencieusement les verres, posa son ouvrage sur le comptoir et se leva d’un air las.

– Suivez-moi.

Ils lui emboitèrent le pas jusqu’au premier étage. Dans la vaste pièce où se déroulaient les départs et les arrivées, il y avait un sorcier près de chaque cheminée, veillant à ce que le passage se passe bien. Nathan, vaguement impressionné –il était le seul du groupe à être Né-Moldu–, se rapprocha de Cathy.

Caroline les laissa devant une cheminée gardée par un sorcier brun, à la barbe soigneusement taillée en bouc. Draco s’avança le premier, tendant ses deux noises au gardien, et disparu dans un flot de flammes vertes. Les uns après les autres, les membres du Club s’engouffrèrent dans la cheminée, Alva avec eux.

Ils émergèrent dans un vaste salon aux teintes claires, où un sapin artistiquement décoré de sculptures de glace frémissait sous une brise imaginaire. Narcissa Malefoy les salua d’un hochement de tête courtois. Et Draco, sa voix débordante de fierté, lâcha d’un ton traînant :

– Bienvenue au Manoir du Parc des Black.

oOoOoOo

D’après Alva, c’était sans doute la première fois que Draco invitait autant de monde chez lui. Bon, la Russe appréhendait un peu la réaction de Narcissa quand elle saurait que Nathan était un Sang-de-Bourbe. Mais jusqu’ici, tout allait bien. Le manoir était incroyablement vaste : ils avaient chacun leur chambre, excepté Simon et David, qui avaient des lits superposés, et Jack et Chris, des lits jumeaux : à la base, après tout, le manoir n’était censé être qu’une résidence secondaire !

Pour des sorciers aussi dédaigneux des Moldus que les Black –et Alva pensait, ici, à Bellatrix–, cet endroit était une vraie maison de vacances. Le manoir se trouvait au cœur du parc national du Yorkshire Dales, et était entouré de puissants Repousse-Moldus et autres sortilèges visant à ce que la société non-magique fiche la paix aux Black. Autour d’eux, il n’y avait que la nature et son silence.

Le premier jour, les onze jeunes sorciers passèrent tout leur temps à explorer la maison.

Il y avait trois étages, et une cave, qu’ils se refusèrent à explorer. Mais tout de même, ça en faisait de la surface… Dix chambres, avec des dressings immenses dans huit d’entre elles ; sept salles de bain, et des cabinets de toilettes dans chaque chambre ; une bibliothèque ; trois salons (un à chaque étage) de taille différentes ; une salle de piano ; une grande salle à manger attenante au salon du rez-de-chaussée, avec une table immense et un lustre en cristal ; deux bureaux ; des dizaines de couloirs, où la plupart des tableaux représentaient des paysages sereins et non des ancêtres acariâtres ; une cuisine, territoire réservé de l’elfe de maison, Petry ; une terrasse à l’arrière de la maison…

Le bâtiment se dressait sur le flanc d’une colline en pente douce couverte de chênes, qui étaient pour l’instant dépourvus de feuilles. Le manoir proprement dit se trouvait au centre d’un jardin de taille modeste, bordé d’un mur bas en pierre grise, où aucun arbre n’avait poussé. Quand Alva posa sa main sur le muret, elle sentit que la pierre était chaude, vibrante de magie rouge afin de protéger les Black. Un chemin pavé guidait le visiteur de la porte du manoir au portail du jardin, flanqué de par et d’autre par les statues de deux cerfs, eux aussi imprégnés de sorts de magie rouge… Mais aussi de magie noire. C’était diffus, mais bien présent.

Alva préféra ne rien dire. Les sorts de protection étaient invisibles et endormis, pourquoi soulever le problème, pourquoi gâcher l’instant ? Avec le paysage enneigé, cet endroit respirait la paix et la sérénité.

Au soir, ils dînèrent tous ensemble dans la grande salle à manger. Au début, à cause de la présence de Narcissa ou peut-être du cadre imposant, l’atmosphère demeura assez froide. Ryan lança la conversation en rapportant la prestation de Kim, détendant sensiblement l’assemblée, et à partir de là les commentaires s’enchaînèrent joyeusement : il y eut même quelques rires.

C’était Noël, après tout. Ils avaient le droit d’être heureux.

Le lendemain, en revanche, il fallut quitter le manoir pour se rendre sur le Chemin de Traverse. Ils avaient tous besoin de faire leurs achats de Noël. Blaise, Theodore et Draco modifièrent leur apparence afin que les badauds les laissent en paix, et les onze amis quittèrent le manoir par la cheminée sous l’œil inquiet de Narcissa.

– On commence par où ? demanda Chris à la cantonade.

Plantés au milieu de la rue, les jeunes sorciers hésitèrent. Puis David haussa les épaules avec un sourire :

– Moi, je vais du côté des librairies. Theo, tu viens ?

– J’arrive.

– Les confiseries pour moi, sourit Simon.

– Oh, je viens ! s’écria Nathan. Cathy, viens aussi !

– Je vous accompagne, les gosses, sourit Ryan en leur emboitant le pas.

– Magasin de Quidditch, fit Jack en faisant craquer ses mains. Tu viens, Chris ?

– Plus tard, lâcha le Serdaigle avec un sourire. Je vais commencer par le cadeau de Kim.

– Moi, je viens avec toi Sloper ! s’exclama Blaise. J’ai justement deux ou trois trucs à acheter là-bas. Draco, tu viens ?

– Sans façons, refusa le blond. Je vais commencer par aller chercher le cadeau de ma mère. Comme le magasin est assez loin, j’achèterai le reste sur le chemin du retour.

– Je t’accompagne, sourit Alva. Tu me feras la visite guidée.

Draco haussa les épaules, mais ne refusa pas. Alva esquissa un mince sourire, et ils s’éloignèrent côte à côte sur le Chemin de Traverse enneigé. Rapidement, ils perdirent de vue les autres, et se fondirent dans la foule. Ils marchèrent un long moment en silence. Puis :

– Hey, Draco.

– Hum ?

– C’est quoi cette histoire de tableaux dans le bureau du directeur ?

Le Serpentard haussa un sourcil, étonné.

– Quelle histoire ?

– Eh bien, commença Alva, il y a des tas de coupures de journal dans le bureau du manoir. Je crois que ta mère les a collectionnées durant la guerre, et durant l’été, avant de les oublier là, et…

– Viens-en au fait.

– Bon. Dans un passage du loooong article de réhabilitation de Rogue, il est dit que Dumbledore lui donnait ses instructions grâce à son tableau dans le bureau du directeur. Et qu’un autre ancien directeur, un Black avec un nom bizarre, surveillait Potter et ses sbires. Est-ce que ce sont les seuls directeurs à avoir leurs tableaux dans ce bureau ?

Draco la fixa un instant, puis comprit où elle voulait en venir et s’amusa à faire durer le suspense :

– Tous les élèves qui sont passés à Poudlard le savent, mais c’est vrai que toi, tu n’es pas d’ici…

– Crève, Malefoy.

– Quelle amabilité. Bref. A leurs morts, les directeurs de Poudlard apparaissent dans un tableau de ce bureau. Tous sans exception. Même Rogue.

Alva marqua un temps d’arrêt.

– Que vient faire Rogue dans la conversation ?

– Tu as circulé parmi les Mangemorts et tu as assisté un maître des Potions, avança prudemment Draco. Il me parait assez évident que tu as forcément dû le croiser à un moment ou à un autre. C’est même la personne que tu as été le plus susceptible de croiser. Et, par déduction, c’est le seul directeur de Poudlard avec qui tu aimerais faire la causette, je me trompe ?

Alva le regarda bien en face, les yeux légèrement écarquillés, avant de dire lentement :

– Parfois, tu me fais flipper.

– Je vais prendre ça comme un compliment.

Mais Alva secoua la tête, l’air un peu dépassée.

– Non, vraiment. Avant, j’étais plutôt douée pour mentir. Même Astrid n’y voyait que du feu, même mon père. Mais toi… Tu as deviné ce que je voulais faire avec la cape d’invisibilité, tu as deviné pourquoi je m’intéressais au bureau du directeur… Tu me fais flipper.

L’histoire de la cape n’avait été qu’une suite de déductions logiques. Pour Rogue, Draco avait triché : il avait lu sa lettre. Mais ça, Alva n’avait aucun moyen de le savoir. Malefoy ricana et ajouta :

– Je peux même te dire que tu es Animagus.

La Russe le regarda avec des yeux ronds, l’air presque alarmée :

– D’où tu sors ça ?

– De ta réaction quand Laughlin a rendu ta copie.

Alva continuait à le fixer, entre stupeur et méfiance. Alors Draco haussa les épaules, et donna la seule justification valable.

– Non, je ne fouille pas dans ton esprit ! Tu cherches des repères parce que tu as peur, et que tu es perdue dans un pays que tu déteste et qui rappelle plein de mauvais souvenirs. Et c’est quelque chose que je peux comprendre.

Les yeux d’Alva se plissèrent et elle gronda à la manière d’un loup en colère.

– Je n’ai pas peur !

Ben voyons, songea Draco. Alva était une Russe orgueilleuse, de surcroît une Serpentard refoulée : il avait oublié. Elle niait forcément tout en bloc. Parce que lui dire qu’elle avait peur alors qu’elle passait sa vie à afficher son culot et à se donner des airs bravaches, ce n’était peut-être pas la chose à faire…

Mais Draco était un Malefoy, et un bon Malefoy n’admet jamais avoir eu tord. Il croisa les bras avec aplomb et rétorqua :

– Si. Tout le monde a peur. Blaise, Theo, Cathy, Ryan, Jack le Gryffondor : tout le monde a peur. Pour diverses raisons. A divers degrés. On le montre plus ou moins. Toi, tu ne le montre pas, mais tu as peur. Tu as forcément peur en Angleterre.

– N’importe quoi ! protesta la Russe avec véhémence.

– L’Angleterre est le pays de tes cauchemars ! Tu ne peux pas le nier.

Alva sembla hésiter un instant à lui envoyer un pain, puis elle se détourna, raide comme la justice, et s’éloigna en criant par-dessus son épaule :

– Je n’ai besoin de personne !

– Grand bien t’en fasse, marmonna Draco.

Alva disparut dans la foule. Le Serpentard leva les yeux au ciel, maudissant la susceptibilité de cette fichue Russe qui n’était pas capable d’accepter d’entendre une vérité et qui avait un ego surdimensionné, et reprit sa route.

Qu’elle se débrouille, après tout.

Comme il l’avait prévu, il alla prendre le cadeau de sa mère, puis fit ses autres achats en revenant. Au moment de prendre le cadeau d’Alva, il hésita à le laisser et à acheter quelque chose d’empoisonné, pour lui apprendre à se tenir. Puis il haussa les épaules et lui prit quand même le cadeau d’origine.

– Mon problème, c’est que je suis trop gentil, bougonna-t-il en sortant de la boutique.

Il s’était mit à neiger. Draco rabattit sa capuche sur sa tête en pestant, et parcourut le Chemin de Traverse du regard. Les promeneurs se faisaient plus rares, à cause du froid : tout le monde n’avait pas de sort chauffant sur ses vêtements.

Malefoy hésita un instant. La boutique où il avait acheté le cadeau d’Alva était relativement proche de l’Allée des Embrumes, et pendant un instant, il songea à cette époque bénie où il pouvait y aller avec son père et voir toute la vermine s’aplatir à leurs pieds. Il avait adoré l’Allée des Embrumes. C’était inquiétant, grisant, interdit, dangereux. Mais il était un prince, alors, un prince des Sang-Purs, et le danger ne l’atteignait pas : il n’y avait que l’ivresse et l’absence de règles.

Presque machinalement, ses pas l’entrainèrent vers l’Allée des Embrumes.

Il n’y avait pas grand-chose de changé. La neige, ici, était sale et boueuse, et le sol était verglacé. Les passants étaient pour la plupart encapuchonnés, et ceux dont on voyait la tête n’avaient guère l’air recommandable. Draco frissonna en croisant un type livide qui dégageait une odeur d’infection et à qui il manquait un bras : oui, vraiment, rien n’avait changé…

Pourquoi était-il venu ici, déjà ?

L’Allée des Embrumes était toujours aussi dangereuse. Mais là, il n’y avait plus d’agréable frisson d’expectative. La seule chose qu’il ressentait, c’était une sourde angoisse… Il n’était plus le prince des Malefoy et des Black. Il n’était plus un richissime sorcier qui pouvait compter sur la réputation de sa famille pour être protégé. Il n’avait plus rien. Il n’était plus qu’un jeune homme qui se cachait et qui n’avait rien à faire là.

Il réalisa qu’il était devant chez Barjow & Beurk, et s’arrêta un instant devant la devanture obscure. Draco plissa les yeux. A travers la vitre, il avait l’impression de distinguer quelqu’un en train de discuter avec le propriétaire…

Des cheveux roux… Un Weasley ? Draco s’approcha un peu plus de la vitre, soudain avide d’en savoir plus. Oui, il y avait bien quelqu’un de roux. Des cheveux qui lui arrivaient presque aux épaules, pas très grand, cape bleue... Alva ?!

– Et merde, souffla le Serpentard.

Il avait tendance à devenir grossier en ce moment. Sûrement la mauvaise fréquentation des Gryffondors et de cette folle de Russe, songea-t-il avec mauvaise foi.

Draco hésita à s’en aller et à faire comme s’il n’avait rien vu, mais la curiosité le retint. De là où il était, il ne voyait pas grand-chose. Il farfouilla dans ses poches, et –miracle– en tira une Oreille à Rallonge. Elle datait bien de sa sixième année, au moins, mais elle ne quittait pas son manteau. Il lui appliqua discrètement un Charme de Désillusion, puis s’adossa à la boutique et se concentra sur la conversation qu’il entendait.

– Cet objet a appartenu à Nastasya Harnost en personne ! s’étouffait Barjow. Vous savez qui était Nastasya Harnost, jeune fille ?

– Oui, dit Alva d’une voix contenue. Une membre des Sept Invaincus de Durmstrang, je sais.

– Ah, fit Barjow après un temps de surprise. Mais dans ce cas, vous savez quelle valeur a…

– J’ai étudié à Durmstrang, le coupa Alva dont la patience s’épuisait. Nastasya Harnost n’utilisait pas d’armes en argent : elle privilégiait le cuivre ou l’or, par égard pour les loups-garous avec qui elle avait des liens. De plus, elle n’utilisait pas de familier.

Cette fois, le temps de surprise de Barjow fut nettement plus long. Draco leva les yeux au ciel : elle ne pouvait pas s’empêcher de ressortir son savoir pour narguer son interlocuteur…

– Je vous en offre trois Gallions.

– Je ne…

– Et estimez-vous heureux que je n’ajoute pas un sort parce que vous avez essayé de me voler !

Il y eu un silence lourd comme un bloc de béton, et Draco devina qu’Alva avait brandit sa baguette. Puis il y eu un grognement, le son d’un objet posé sur le comptoir, le tintement des pièces… Alva salua le vendeur d’un ton narquois, et se dirigea vers la porte. Draco songea à toute allure que Barjow n’allait pas laisser passer une offense aussi grave que celle d’une menace en pleine négociation, qu’Alva lui avait stupidement tourné le dos…

Il ouvrit la porte.

Alva était à mi-chemin de l’entrée. Barjow, derrière son comptoir, baguette en main, se pétrifia. Le regard du jeune Malefoy glissa sur lui, impassible. Puis il posa les yeux sur Alva, tandis que Barjow baissait doucement son arme, penaud. La Russe, soudain embarrassée, regardait ailleurs.

Draco ne put s’empêcher de sourire d’un air narquois, avant de lâcher :

– Bonjour, Mr. Barjow. Je ne fais que passer récupérer mon amie. Tu as trouvé quelque chose de correct ?

– On peut dire ça, oui, fit Alva en sortant de la boutique.

Draco referma la porte. Côte à côte, ils s’éloignèrent d’un pas vif dans l’allée crasseuse, et Alva sourit d’un air gêné :

– Sa respiration s’est arrêtée quand tu es entré. Je l’ai entendu. A cause des Runes de Vigilance… Je me les suis refaites. Il allait me jeter un sort, c’est ça ?

Draco hocha la tête sans répondre. La Russe soupira, fixant ses pieds.

– Merci.

– Je croyais que tu n’avais besoin de personne, la nargua Draco.

– Tout à l’heure, oui, répondit-elle avec aplomb. Mais merci quand même.

Draco leva les yeux au ciel, mi-amusé mi-exaspéré, et lui donna une bourrade dans les côtes qu’elle lui rendit en piaillant d’indignation. Ils émergèrent de l’Allée des Embrumes, retrouvant l’air plus pur du Chemin de Traverse, et Draco leva les yeux vers le ciel ou tourbillonnaient les flocons.

Il souriait.

Alva ne s’excusait jamais quand c’était quelque chose d’important.

– Au fait, qu’as-tu acheté ?

Alva gloussa, et lui fit un clin d’œil :

– Tu verras bien !

oOoOoOo

Draco se souvint de ces vacances comme d’une période inoubliable.

Il n’y avait plus de distance, plus de Maisons, plus de racisme. C’était étourdissant. Par exemple, Draco ne savait plus quand exactement il avait commencé à appeler Jack Sloper par son prénom et à discuter Quidditch avec lui sans arrière-pensée.

David et Simon, frères de Mangemort, chantaient des cantiques de Noël à plein poumons avec Ryan et Nathan, un étranger et un Sang-de-Bourbe. Nosferatu, le chat à moitié sauvage de Blaise, se transforma en peluche ronronnante sous les mains de Narcissa, stupéfiant son propriétaire légitime. Chris le gentil Serdaigle discutait Potions et poisons avec Blaise et Alva sans que ça n’ait l’air de choquer personne. Malgré leur différence d’âge et de Maison, Cathy et Theodore comparaient leurs auteurs de romans préférés avec enthousiasme. Ils discutaient avec Luna, Justin, Kim ou Valerian grâce aux Silverscroll tous les jours.

C’était étrange, c’était fou, et c’était génial.

Le manoir ne lui avait jamais semblé si plein de vie. Et si parfois Narcissa Malefoy, dépassée par le surréalisme de la situation, s’enfermait dans le bureau ou la salle de piano, il savait qu’au fond elle était heureuse de ce changement. Heureuse de voir qu’ils n’étaient pas morts, qu’ils allaient survivre et qu’il y avait encore des gens prêts à leur tendre la main.

Le vingt-cinq Décembre, sous le sapin décoré de glace qui ne fondait pas, la pile de cadeaux était impressionnante. Même dans sa petite enfance, Draco ne se souvenait pas avoir été aussi entouré de rires et d’enthousiasme.

– Oh, par Merlin ! glapit Chris qui avait l’air sur le point de pleurer. Regardez-moi ça ! Un Comète 712, le tout dernier modèle ! Merci, merci !

– Mais de rien, firent Jack et Ryan de concert, l’un admirant béatement son album dédicacé du Club de Flaquemare et l’autre son étui de nécessaire à balai.

– Un jeu d’échec sorcier, sourit Nathan avec des étoiles dans les yeux. On peut même changer le visage de figurines… C’est trop génial !

Cathy, qui mettait ses boucles d’oreilles dorées ornées de délicates émeraudes, gloussa devant l’air ravi de son ami. Alva avait elle aussi des boucles d’oreilles : mais les siennes, en nacre et argent, représentaient de minuscules arums.

– Je n’enlèverai jamais cette montre, se vanta Blaise en contemplant le gadget multifonction accroché à son poignet. Regarde-moi ça, on dirait une montre tout à fait normal mais il y a un mémo dedans : on peut carrément y sauvegarder un bouquin, c’est l’antisèche parfaite !

– Je savais que tu adorerait, ricana Draco.

Vêtu de la robe de sorcier très classe qu’il avait reçue, il passait et repassait devant le miroir. La coupe du vêtement à col Mao renforçait sa prestance et lui donnait des épaules plus larges, un air plus adulte.

– Si ta montre ne sert pas le thé, aucun intérêt, rigola Simon qui jouait avec sa figurine animée de dragon.

David et Theodore, assis dos à dos avec chacun une pile de livres devant eux, levèrent le nez de leurs bouquins pour sourire. Blaise fit mine de donner une petite claque derrière la tête de l’insolent, mais le dragon miniature poussa un grondement menaçant et le Serpentard leva les mains comme pour se rendre.

Globalement, outre les cadeaux personnalisé, chaque jeune sorcier avait son poids en friandises ou presque. La plupart d’entre eux avaient également des objets de farces et attrapes, des plumes –la mystérieuse Astrid avait envoyé à Alva une splendide plume bleue provenant d’un oiseau inconnu– ou des parchemins enchantés. Les hiboux des Barthemis, de Luna, d’Anaïs et de Justin étaient arrivés chargés de cadeaux et de longues lettres.

Au nom de Nathan était adressée trois petits messages, respectivement signés par Kim, Chris et Ryan : « bon pour un vol avec mon balai sur le terrain de Quidditch », et le Né-Moldu en trépignait d’impatience, lui qui n’avait jamais volé sur un balai. Quelqu’un avait également offert à Jack un réveil qui hurlait « Debout où j’te lève à coup de batte ! » assez fort pour épouvanter Nosferatu.

Theodore avait même un Rapeltout, et ses amis s’étaient écroulés de rire en voyant la boule de verre se teinter de rouge dès que Nott l’avait saisie. Cathy portait fièrement une écharpe enchantée en forme d’hermine blanche, qui se lovait spontanément autour de son cou et qui avait des airs de peluche. Simon avait la même, mais en forme de blaireau. Draco avait également reçut un livre sur la magie rouge, dont il devinait aisément l’identité de l’expéditrice… Et Alva avait discrètement eu entre les mains un arc et des flèches miniaturisés, avec un billet portant les mots « ton atelier préféré à Durmstrang, hein ? » : cadeau des trois Serpentards.

Ce fut une soirée étourdissante. Ils finirent par faire une bataille de boule de neige qui entraîna même les dignes Serpentards de huitième année. Et au final, le camp d’Alva remporta la victoire à l’aide de sortilèges de Déneigement qui envoyaient de véritables typhons de flocons sur leurs adversaires.

– Prévisible, grogna Ryan qui ne digérait pas sa défaite. Elle est Russe, cette fille : ça devrait être considéré comme de la triche.

En guide de représailles, il se prit la dernière boule de neige d’Alva dans la figure.

Deux jours plus tard, Anaïs rejoignit le reste du groupe. Draco aurait pensé que la Gryffondor s’intégrerait lentement, vu que Noël avait soudé leur groupe d’une manière inexplicable. Mais non. La timide jeune fille se glissa parmi eux sans heurts, et la complicité qui unissait les membres du groupe s’étendit aussi à elle.

Parfois, Draco était stupéfait par le naturel avec lequel les Gryffondors semblaient accepter les choses. Les rouges et or n’avaient-ils pas toujours été ses ennemis ? Comment pouvaient-ils si facilement accepter le changement ? Lui, il n’en aurait pas été capable. Pas sans les Serdaigles pour lui donner un bon coup de pied au cul, disons-le franchement…

Enfin, surtout une Serdaigle. Une Serdaigle qui aurait pu être à Serpentard, qui utilisait la magie rouge et la magie noire, qui avait toute une famille de Mangemorts et un sourire à faire fondre les glaciers.

– Tu ne veux toujours pas me dire ce que tu as acheté dans l’Allée des Embrumes ? demanda un jour Draco à Alva.

La jeune fille, qui s’exerçait au tir à l’arc dans la forêt hors de vue du manoir, ne quitta pas sa cible du regard. Sur les six flèches déjà tirées, aucune n’était plantée à moins de dix centimètres du centre de la cible. Elle n’avait pas menti à propos de ce sport. Elle était douée.

– Non.

– C’est dangereux ?

– Rien n’est naturellement dangereux. Les objets ne font aucun mal aux hommes. Ce sont les hommes qui font du mal aux hommes.

– Donc j’en déduis que le truc que tu as acheté est dangereux.

Alva sourit, et ferma un œil pour mieux viser :

– Plus ou moins. Et si on n’en parlait plus ?

Elle tira. Sa flèche partit en sifflant, si vite que Draco ne parvint pas à la suivre du regard, et se planta en vrombissant au cœur de la cible. Alva souriait jusqu’aux oreilles. Ses joues étaient rougies par le froid et son bonnet péruvien de toutes les couleurs, cadeau postal de Luna –elle en avait envoyé un à chacun–, lui donnait un air déluré et un peu fou.

Draco leva les yeux au ciel, et abandonna le sujet.

Les jours passaient doucement. Les Malefoy avaient du mal à l’admettre, mais ils étaient heureux. C’était comme s’il n’y avait pas eu de guerre, pas eu de morts, pas eu d’Azkaban, pas eu d’absence, pas eu de ruine.

Rouge et or, bleu et bronze, jaune et noir, vert et argent. Sang-Pur, Sang-Mêlés, Sans-de-Bourbes. Angleterre, Afrique, Amérique, Russie. Peu importait leurs Maisons, leurs origines, leur ascendance. Ils étaient tous différents, et pourtant, jamais Draco n’avait eut si fort l’impression d’avoir des amis

Le soir du Nouvel An, alors qu’ils commençaient le décompte, Malefoy se dit qu’il s’en fichait, d’où les gens venaient. Que c’était leurs choix et leurs volontés qui les définissaient. Qu’on ne naît pas bon ou méchant, mage noir ou blanc, puissant ou riche. Tout ce qu’on a, tout ce qu’on est, tout peut changer. Qu’on doit décider nous-mêmes de ce qu’on veut être, et se donner les moyens d’y arriver.

Ces histoires de sang, au fond, c’était juste de belles conneries.

Et ce fut l’année 1999.

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A propos :

[1] Le Feu de Bois est directement sorti de mon imagination. Je trouve que l’idée d’une correspondance par Cheminette manquait aux livres de notre bien-aimée JRK.

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