Le parfum des Arums

Une unique question

Mot de passe : Malédiction.

Kim dit : Ça fait longtemps qu’ils sont partis, non ? Il est presque l’heure du dîner. Je commence à m’inquiéter…

Simon dit : Ce sont les sept personnes les plus fortes du Club !

Justin dit : En plus, ils savent ce qui les attend, ils sont préparés…

Arrivée de Nathan.

Nathan dit : Simon, t’es où ?

Simon dit : Salle commune de Poufsouffle. Qu’est-ce qu’il y a ?

Nathan dit : Cathy, Valerian et moi, on est dans la Grande Salle. Ça a l’air de bouger chez les Gryffondors… Tu sais ce qui se passe ?

Simon dit : Non.

Justin dit : Maintenant que tu le dis, Hermione et Ron ont quasiment retourné la salle commune de Gryffondor il y a une demi-heure. Ils n’arrêtent pas de demander où est passé Harry.

Simon dit : Oh, c’est juste ça ?

Nathan dit : Zut, Valerian et moi, on avait parié sur une info plus croustillante.

Kim dit : Ah, mon frère et les paris…

Nathan dit : Bref. Simon, tu nous rejoins ? Chiche de s’installer chez les Gryffondors pour le dîner !

Simon dit : Pari tenu.

Simon a quitté la conversation.

Nathan a quitté la conversation.

Justin dit : Il ne reste plus que nous deux ?

Kim dit : Et Blaise. Mais ça fait un bout de temps qu’il ne s’est pas manifesté : je crois qu’il bouquine.

Justin dit : Blaise.

Kim dit : Blaise.

Justin dit : Blaise.

Blaise dit : QUOI ENCORE JE BOSSE !!!

Justin dit : Ah, il n’est pas mort.

Kim dit : A ton avis, que font nos envoyés spéciaux ?

Blaise dit : Vu l’heure, ils doivent terminer leur rituel alchimique, et ils sont peut-être déjà sur le retour. Tu t’inquiètes ma belle ?

Kim dit : Un peu.

Blaise dit : De toute façon ils ne reviendront pas avant le milieu de la nuit. Si tu veux je peux te tenir compagnie ce soir…

Kim dit : Tes techniques de drague sont de moins en moins subtiles.

Blaise dit : C’est ce qui fait mon charme.

Justin dit : Laisse-moi rire…

Luna est arrivée.

Blaise dit : Eh, Lulu la blonde !

Justin dit : Ce mec est désespérant. Salut, Luna.

Kim dit : Tu es où ?

Luna dit : Je viens de quitter Neville.

Blaise dit : Encore ? Depuis quand vous vous étiez remis ensemble ?

Kim dit : Je pense que c’était au sens propre.

Justin dit : Oui, quitter dans le sens de "salut, à plus tard !"

Blaise dit : Aaaah.

Luna dit : C’est ça.

Blaise dit : Je viens de passer pour un abruti, non ?

Kim dit : On t’aime quand même.

Blaise dit : Oh, génial !

Kim dit : Mais de façon purement platonique.

Blaise dit : Eh zut.

Luna dit : Quand vous aurez fini de vous tourner autour, je vous dirais peut-être qu’Harry a disparu.

Kim dit : Il n’a pas intérêt à me tourner autour !

Blaise dit : On ne se tourne pas autour !

Justin dit : Ils se tournent autour ?

Luna dit : Vous êtes mignons tous les trois…

Kim dit : Attends, Harry a disparu ? Quand ça ?

Luna dit : D’après Neville, ce matin. Il a quitté la Grande Salle discrètement et personne ne la revu après…

Blaise dit : Très romantique comme conversation.

Luna dit : Ce n’était pas une conversation romantique. Neville pense qu’Harry a essayé de suivre Draco. Ou Alva. Ou les deux.

Kim dit : De quoi ?!

Justin dit : Пиздец.

Kim dit : Tu ne sais toujours pas le prononcer mais tu sais l’écrire…

Justin dit : J’ai une mémoire visuelle.

Blaise dit : Ouh ouh, secouez-vous, là, on a un GROS problème !

Kim dit : Effectivement, posséder une mémoire visuelle est un obstacle à un apprentissage correct.

Blaise dit : Je ne parle pas de ça, binôme de crétins.

Justin dit : Ah ?

Kim dit : Je remarque que tu ne te défends pas…

Justin dit : Toi non plus apparemment.

Luna dit : Un point partout.

Blaise dit : OÙ EST POTTER ?!

Luna dit : Ah oui. Eh bien j’ai pensé qu’il était peut-être parti avec Alva et les autres.

Kim dit : Ah.

Justin dit : Oh.

Blaise dit : Merde.

Luna dit : Vous avez un plan ?

Blaise dit : Alva a un Silverscroll, elle s’est peut-être connectée !

Kim dit : Andouille. Elle devait se connecter avec le mot de passe "Malédiction". C’est avec ce mot de passe qu’on est connectés tous les trois.

Justin dit : Et ce, depuis ce matin.

Blaise dit : Bon. Pas de panique. Il y a trois cas de figures possibles.

Kim dit : Soit la disparition d’Harry n’a rien à voir avec nos sept envoyés spéciaux…

Blaise dit : Exact. Soit il est tombé sur eux et ils l’ont embarqué…

Justin dit : C’est assez plausible. Enfin, je pense plutôt qu’Harry les aurait accompagnés de force.

Kim dit : Genre "Je suis le Sauveur, je vais vous Sauver !", c’est ça ?

Luna dit : Morte de rire.

Kim dit : Et c’est quoi la troisième option ?

Blaise dit : Soit Alva a tué Potter dès qu’il a montré son nez !

Justin dit : Pas crédible.

Kim dit : Pas crédible.

Luna dit : Pas du tout crédible.

Kim dit : Bon, tant que Stensenn ne s’en mêle pas, je crois qu’on n’a pas à s’inquiéter.

Blaise dit : Ce bâtard…

Justin dit : Tu as une colle pour la rentrée, non ? Nettoyer les trophées ou un truc du genre…

Blaise dit : Cet enfoiré ne perd rien pour attendre, un jour il va se retrouver avec un trophée bien profond dans le rectum.

Justin dit : Très mature Blaise.

Blaise dit : J’suis mature si je veux.

Kim dit : Bon, je descends dans la Grande Salle veiller sur nos quatre cadets, au cas où on leur cherche des bricoles.

Luna dit : Chris y est déjà. Il fait garde du corps depuis qu’Alva et David sont partis.

Blaise dit : Il a un petit côté Gryffondor…

Justin dit : Je te conseille d’être strictement positif dans tes commentaires.

Blaise dit : Je me tais.

Kim dit : J’y vais. A plus !

Kim a quitté la conversation.

Justin dit : Je vais jouer les Gryffondors et y aller aussi.

Blaise dit : Et moi je termine ce fichu devoir de Runes.

Justin dit : Eh eh, c’est dur sans Alva, non ?

Blaise dit : Ô mon dictionnaire sur pattes ! Où es-tu, lumière de ma vie ?

Justin dit : Je te laisse à tes lamentations ! Ah ah ah

Justin a quitté la conversation.

Blaise dit : Bon… Je reste ou je bosse ?

Luna dit : Va bosser. Je reste pour guetter l’hypothétique connexion d’Alva…

Blaise dit : Ok. Merci, Lulu la blonde.

Luna dit : Mais il va falloir que tu arrêtes avec ce surnom !

oOoOoOo

Alva, Draco, Harry et au moins deux autres personnes que la Russe n’identifia pas atterrirent en tas avec un glapissement, déséquilibrés par le transport par Portoloin. La Russe se dégagea aussitôt d’un bond et se redressa, baguette brandie, prête à se battre… Et se figea, stupéfaite.

De la neige.

Autour d’eau, de la neige. Une vaste étendue blanche, un ciel noir piqueté d’étoiles –était-il donc si tard ?–, de douces collines, quelques arbres dépouillés de feuilles… On aurait dit un des lieux perdus de sa Russie natale.

Puis le regard d’Alva accrocha les constellations, les constellations qui n’étaient pas du tout à la même place que celles qu’elle se tuait à apprendre avec Sinistra, et son souffle se bloqua dans sa gorge.

C’était la Russie.

Le Portoloin les avait emmenés en Russie.

Lentement, les autres se redressèrent, et s’écartèrent les uns des autres. Alva se débarrassa de son petit sac en bandoulière, le laissant tomber par terre : il la gênerait plus qu’autre chose. Sous leurs pieds, la plaque de verre s’était brisée en milles petits morceaux en apparaissant au-dessus du sol couvert de cailloux et de glace. Leur hypothétique moyen de retour venait de disparaitre : le Portoloin ne marcherait plus jamais.

Il y eut un crac sonore, et un elfe de maison apparu devant Etienne Duncan, avant de disparaitre dans un autre craquement, emmenant le Mangemort ligoté avec lui. Harry pesta :

– Il nous échappe, cet enfoiré !

– Ce n’est pas important, laissa tomber une voix. Il ne fait pas partie de mon plan.

Devant eux, apparaissant dans un nuage de fumée noire, se tenait un homme. Il ne portait pas la robe des Mangemorts, mais des vêtements noirs et fourrés, ainsi qu’un long manteau, ouvert, noir également. Un visage impavide et hautain, à la beauté plus prédatrice qu’aristocratique ; de longs cheveux noirs qui claquaient comme des drapeaux dans le vent ; des yeux d’un bleu perçant ; et ce demi-sourire froid comme la glace…

Alva ferma les yeux un instant avec une expression douloureuse, comme poignardée en plein cœur. Elle tremblait, mais le froid, aussi mordant qu’il puisse être, n’était pas en cause.

Derrière elle, les Anglais se tendirent, leurs baguettes à la main, prêts à attaquer au moindre signe.

Puis Alva rouvrit les yeux, et Draco retrouva dans son regard l’éclat de la fierté inébranlable qui l’avait tant attiré chez cette étrangère orgueilleuse. Cette fierté qui l’empêcher de s’incliner devant les vainqueurs de la guerre, qui la poussait à cracher sa pensée au visage de Weasley, qui lui donnait envie de se battre dans le camp des perdants. Juste pour l’honneur.

Juste par fierté.

– Père.

Andreï Netaniev posa son regard sur sa fille. Draco remarqua absurdement qu’ils avaient à cet instant le même regard, un mélange de dédain et de tranquille indifférence.

– Alva.

Le regard du Mangemort parcourut leur groupe, et l’un de ses sourcils se haussa.

– Je vois que vous avez détruit l’Examus. Et dissimulé l’Orbe Pourpre, j’imagine.

– Loin d’ici, lâcha Alva en relevant le menton. Très loin d’ici.

– Ce n’est pas grave. Je le retrouverai. Et l’Examus est aussi gardé en mémoire dans la clef.

– La clef aussi est loin d’ici, laissa tomber la jeune fille rousse. Vous ne la trouverez pas. En fait, je veillerai à ce que vous ne trouviez pas ni l’un ni l’autre, jamais.

Andreï Netaniev avait toujours les bras croisés, les pans de son manteau et de ses cheveux volant dans le vent qui frigorifiait les Anglais. Il ne bougea pas. Il braqua juste son regard bleu sur sa fille, et elle se tétanisa, comme mordue par un serpent, en portant brusquement ses mains à sa tête.

– Ça ne sert à rien d’user de la Legilimancie ! cracha Draco en avançant d’un pas. Alva a dissimulé ses souvenirs, entrer dans son esprit ne vous mènera à rien.

Le regard de Netaniev se détourna de sa fille, et posa son regard bleu sur Draco. Immédiatement, le Serpentard sentit une flèche de douleur lui traverser le crâne de part en part, tandis que l’image d’Harry prenant le souvenir d’Alva s’imposait à son esprit. Puis, aussi brusquement qu’elle avait commencé, la douleur cessé et Draco cligna des yeux, reprenant pied dans la réalité.

Il avait le souffle court et une douleur glacée lui vrillait les tempes. Ça n’avait duré qu’un instant, mais il était épuisé. Et Netaniev avait traversé toutes ses défenses d’Occlumancie comme du papier, si facilement. Il avait observé son esprit, il lui avait fait mal si facilement…

Netaniev l’observait toujours, songeur. Puis son regard se posa sur Potter, avant de revenir sur Alva. Elle tremblait de froid, comme tous les autres élèves. Son père resta impassible.

– Où est l’Orbe ?

Alva lui adressa un sourire étincelant, carnassier même, et lança d’un ton provoquant :

– Tu ne penses quand même pas que je vais te le dire ?

Netaniev décroisa lentement les bras, et Alva se tendit. Tout leur petit groupe se retrouva à pointer sa baguette sur le Mangemort. Lui, il n’avait même pas son arme à la main…

– Naouka ! appela-t-il tranquillement.

Et là, toutes leurs baguettes s’envolèrent, purement et simplement, dans les mains de l’elfe de maison qui venait d’apparaitre aux côtés de Netaniev. La créature étouffa un sanglot en regardant les jeunes sorciers désarmés, tremblante dans le drap qui lui servait de vêtement, et murmura d’une voix aigue :

– Nouaka est désolée, maîtresse, Naouka est désolée !

Alva, pétrifiée, baissa les yeux sur l’elfe de maison qui tenait à la main leurs baguettes. Toutes leurs chances de s’en sortir venaient de leur échapper…

– Pas autant que moi, Naouka, lâcha la Russe à voix basse.

Netaniev claqua des doigts, et l’elfe disparut, les épaules tremblantes de sanglots contenus. A présent, il ne restait que lui et les élèves de Poudlard.

– Où est l’Orbe ? répéta-t-il calmement.

– Vous êtes sourd ? craqua Jack. On ne vous dira rien !

L’instant d’après le Batteur était au sol, hurlant de douleur. La baguette de Netaniev surgit si vite dans ses mains qu’on aurait cru qu’il l’avait matérialisé à partir du vide.

– Jack ! hurla Harry en se précipitant vers lui.

– Arrêtez, Père, arrêtez ! supplia Alva.

Jack cessa de hurler, et se recroquevilla en position fœtale, la respiration hachée, secoué de frissons convulsifs. Ce fut Harry qui se mit à crier de douleur, tombant à genoux dans la neige, et malgré les cris et les suppliques, Netaniev resta de marbre durant dix interminables secondes.

Puis il redressa la pointe de sa baguette d’un centimètre, et les hurlements cessèrent.

Le silence tomba sur la plaine enneigée, uniquement rompu par les respirations irrégulières des jeunes sorciers piégés, et les halètements de douleur des deux Gryffondors prostrés à terre. Netaniev ne leur jeta pas un regard, gardant les yeux rivés sur Alva, pourtant c’est à eux qu’il s’adressa :

– J’ai bien élevé ma fille. Même sous le Doloris, elle ne dira pas un mot. En revanche, si c’est vous qui hurlez, elle sera bien plus encline à me donner les informations que je désire.

– Jamais de la vie, ordure ! jeta Alva d’une voix qui se brisa.

– Vraiment ? releva son père. Quand Vladimir hurlait dans les flammes, pourtant, tu m’as supplié à genoux, tu m’as juré que tu ferais tout pour le sauver…

– NE PARLE PAS DE VOLODIA !

Endoloris.

Cette fois, ce fut David qui se mit à hurler. Alva poussa un rugissement, la haine pure flambant dans son regard, et se jeta sur son père comme si elle voulait le tuer à mains nues. Netaniev interrompit le sortilège de Doloris, et envoya Alva voler trois mètres plus loin d’un petit coup de baguette. La jeune fille émit un hoquet étouffé quand elle retomba sur le sol dur, sa chute à peine amortie par la neige.

– Au bout d’un moment ils te supplieront de me le dire, lâcha Netaniev.

– Tu peux toujours compte là-dessus ! grommela Jack en se redressant en position assise, défiant le Mangemort du regard.

Netaniev l’ignora purement et simplement, fixant sa fille qui se relevait lentement.

– Il y a des limites à ce que le corps et l’esprit peuvent supporter. Bien des souffrances seraient épargnées si tu me témoignais un peu de loyauté.

– Tu peux toujours rêver, cracha Alva en revenant vers eux. Tu as tué Volodia ! Tu as tué Borislav et Oswald, et mère, et des centaines de gens innocents ! Je te déteste ! JE TE DÉTESTE !

Endoloris.

Draco hurla.

C’était comme si chaque nerfs, chaque muscle, chaque os de son corps était broyé, brûlé, comme si tout son être se tordait dans les flammes, comme s’il étouffait, comme s’il mourrait. Le hurlement qui résonnait à ses oreilles était si animal qu’il était impossible que ce soit le sien. De toute façon, il l’entendait à peine, englouti par la souffrance. Ce n’était pas possible, une telle douleur n’était pas possible, ça allait s’arrêter, il fallait que ça s’arrête, il allait mourir, mourir ou devenir fou…

Puis la douleur cessa, le laissant pantelant et effondré dans la neige, le cœur au bord des lèvres et le corps secoué de frissons. Les yeux clos, il entendait le sang battre à ses tempes si fort que ça occultait presque tout le reste.

– Peut-être que ce n’est pas assez spectaculaire pour toi, dit la voix de Netaniev quelque part à la limite de sa conscience. Peut-être que les hurlements ne suffisent pas à te rendre compte de leur douleur.

– Espèce de malade, lâcha Alva d’une voix incrédule.

– Ne lui dit rien, fit la voix vacillante de David. Ne lui dit rien, Alva.

– J’ai un peu forcé la dose avec le jeune Malefoy, il ne reprendra certainement pas conscience tout de suite, continua Netaniev d’un ton à peine contrarié. Où est le jeune courageux de tout à l’heure ?

Visiblement, Netaniev ne savait pas qu’il était toujours conscient. Draco en ressentit un soulagement viscéral, terrifié à l’idée que le Mangemort s’intéresse de nouveau à lui.

– Ah, ici ! lâcha Netaniev. Rouge et or, c’est Gryffondor, la maison du courage n’est-ce pas ?

– Exactement ! s’exclama avec arrogance la voix de Jack.

– Ne fais pas ça ! supplia Alva.

Draco n’ouvrit pas les yeux. Lentement, il décrispa ses poings serrés. Le froid l’anesthésiait en partie, mais il claquait des dents et ses doigts étaient déjà presque insensibles. Vautré dans la neige comme il l’était, il devait être trempé. Être mouillé, en pleine nuit dans l’hiver Russe, c’était mourir d’hypothermie assez rapidement.

Il fallait qu’il ouvre les yeux. Qu’il bouge. Qu’il agisse.

Qu’il les sauve.

– Ne lui dit rien, Alva ! clama Jack quelque part à sa droite. Quoi qu’il fasse ! Ne lui dis rien !

– C’est à toi de voir, Gryffondor.

Puis Jack hurla. Mais c’était un hurlement différent de tout à l’heure. La douleur ne l’aveuglait pas, ne le rendait pas fou. Il était conscient, et entre ses hurlements ses distinguait un mélange confus de malédictions, de sanglots et de supplications. Harry aussi hurlait, il hurlait de le libérer. David aussi. Anaïs aussi. Tous les autres. Tous les autres hurlaient et suppliaient.

L’horrible odeur de la chair brûlée parvint à Draco. Comme une gifle, il se souvint de la Salle sur Demande en flammes, et ouvrit les yeux.

Les hurlements cessèrent brusquement, remplacés par les sanglots de douleur de Jack.

– Il ne pourra plus jamais se servir de son bras, laissa tomber Netaniev. Une brûlure à ce degré nécessite une amputation. Etant donné que je vois une batte de Quidditch dans son sac, j’imagine qu’il en jouait. Quel dommage.

– Vous êtes taré, murmura la voix de Ryan épouvanté. Vous êtes complètement taré.

Draco remua légèrement, se dégageant de sa position fœtale. D’où il était, et malgré l’obscurité, il pouvait voir Netaniev, de profil. Jack était recroquevillé à deux pas de là, tenant son épaule en sanglotant. Son bras… A partir du coude, son bras ressemblait à un bout de bois tordu et brûlé, à peine humain.

Il ne pourrait plus jamais s’en servir.

– Je me demande qui est fou ici, sourit paisiblement Netaniev. Vous avez suivi Alva, et quel est le résultat ? L’un d’entre vous est infirme à vie, un autre va se transformer en loup-garou…

– Tais-toi ! cracha la Russe d’une voix qui ressemblait à un sanglot.

– Si vous voulez une victime, choisissez-moi ! rugit Potter hors de la vue de Draco. Foutez-leur la paix !

– Non, mon cher Potter. Je ne tiens pas à vous abîmer. Vous devez assister à mon triomphe, sinon ça n’aurait aucun sens. L’une de vos amies est Née-Moldu, je crois : si vous voulez, je la prendrais pour remplacer mon elfe de maison. Je vous promets qu’elle ne mourra pas tout de suite.

– Espèce de…

Silencio. La seule chose véridique que m’ai dit Rogue, c’est probablement que votre conversation est totalement dénuée d’intérêt.

Draco cligna des yeux. Là, caché par un tas de neige probablement tassé par un coup de botte… Eclairé par la douce lueur des étoiles… Le sac d’Alva. Le sac où elle avait glissé le poignard d’argent…

– A qui le tour ?

– Laisse-les ! Laisse-les, ils n’ont rien à voir avec ça !

– Dis-moi où est l’Orbe.

– Ne lui dit rien ! ordonna Anaïs avant qu’Alva ait pu dire un mot.

Il y eut un léger sifflement, un claquement semblable à celui d’une lanière, et Anaïs poussa un gémissement de douleur.

– Anaïs ! cria Ryan.

– Ce n’est pas grand-chose, comparé à ce qui risque de vous arriver. Et quelques coups de fouets n’ont jamais fait de mal aux insolents.

Draco tendit la main dans le sac d’Alva, millimètre après millimètre.

D’après ce qu’il avait comprit, les autres étaient immobilisés, plus ou moins loin de lui. Netaniev devait sans doute les avoir espacés pour les avoir tous sous les yeux, et circuler au milieu d’eux pour savourer les regards affolés qui le suivraient. Ils étaient tous désarmés. Ah, si seulement il avait pris la baguette de Duncan !

– Le loup-garou… Nott Junior, je suppose ?

– Vous supposez bien, dit Theo d’une voix posée.

– Je suis désolé de ce qui t’es arrivé.

– Je ne vous crois pas une seconde, mais merci.

– Je suis sincère. C’est un tel gâchis. Un Sang-Pur prometteur, descendant d’une lignée illustre… Transformé en monstre de race inférieure. Un gâchis.

– Je suppose que je suis la prochaine victime de votre petit jeu sadique.

– Vous semblez bien calme.

– Se prendre un loup-garou en travers de la figure aide à relativiser les choses.

– C’est une philosophie admirable. Maintenant, choisissez, je vous prie : votre ami Poufsouffle ou le Serdaigle ?

Il y eut un silence. Draco avait presque la main entière dans le sac. Puis Alva lâcha d’une voix blanche :

– Fiche-lui la paix !

– Je ne crois pas, non. Répondez-moi, Nott.

– J-Je ne vous comprends pas, bredouilla Theo.

– Au contraire, je crois que vous comprenez très bien, répondit Netaniev d’une voix calme.

Draco entendait ses pas. Netaniev se rapprochait de lui. Il marchait au milieu d’eux, et Draco pouvait sans peine imaginer que tous les jeunes sorciers se tordaient le cou pour ne pas le lâcher du regard. Netaniev devait adorer ça. Se sentir aussi puissant.

– C’est simple, continua le Mangemort. Choisissez la prochaine victime de mon "jeu sadique". Vous passez votre tour pour cette fois.

– Je… Je suis désolé, je refuse.

Endoloris.

Theo se mit à hurler. Alva aussi. Plein d’autres aussi. De fureur et de désespoir. Draco se crispa, malade d’impuissance, et sa main dans le sac se serra en un poing. Ses phalanges heurtèrent quelque chose métallique et de froid.

– Et maintenant, murmura Netaniev quand les hurlements se turent. Et maintenant, Nott, refusez-vous toujours de choisir ? Ce n’est pas si compliqué. Vous pouvez même désigner le perdant à pile ou face.

Theo haleta quelques instants, puis ce fut le silence. Draco pouvait presque l’imaginer rassembler son courage, mâchoires serrées. Il allait envoyer Netaniev au diable, réalisa-t-il avec angoisse. Il allait l’envoyer se faire voir, et ça serait lui qui serait torturé…

– Moi ! clama quelqu’un.

– Non ! hurla Ryan. Pas elle !

– Non, Père !

Anaïs. Stupide Gryffondor. Draco ramena doucement le poignard vers lui, du bout des ongles. Son cœur battait si vite et si fort qu’il lui semblait impossible qu’on ne l’entende pas. Anaïs, il pouvait l’imaginer, levant le menton avec arrogance et soutenant le regard bleu et froid sans ciller. Anaïs, jolie et délicate Anaïs aux couleurs de Gryffondor. Si innocente et timide. Toujours prête à se sacrifier pour les autres.

– Une volontaire, on dirait.

– Père ! Père je vous en prie, je…

Silencio. Ne faites pas ces yeux là, Mr. Serdaigle, oui, le sort vous affecte tous. Une si courageuse jeune fille mérite qu’on lui accorde un entretien privé.

Draco retint son souffle. Il avait presque le poignard entre les mains. Les pas de Netaniev se rapprochaient. Proches, si proches… Ils s’arrêtèrent tout près de lui, un mètre, peut-être moins. Draco sentit son cœur cesser de battre : est-ce que le Mangemort l’avait vu ? Est-ce qu’il allait le tuer ?

– Quel est votre nom, Miss ?

– Hefez. Anaïs Hefez.

Non, il ne l’avait pas vu, compris Draco avec soulagement. Il s’était placé là pour parler avec Anaïs. La voix de la jolie Gryffondor était toute proche, elle aussi. Il ne le remarquait que maintenant.

– Hefez… Sang-Pur ?

– Ça n’a pas d’importance, mais je suis Sang-Mêlé. A présent, puis-je vous parler quelques minutes ? Ça ne sera pas long.

Derrière le calme apparent, Draco pouvait entendre les tremblements de la colère, de la peur. Et la fermenté de la résolution. Oh, non, Anaïs…

– Je vous en prie, sourit Netaniev avec amusement. Je suis toute ouïe.

Anaïs ne sourit pas.

– Peut-être qu’un jour vous réussirez à soumettre les Moldu comme vous rêvez puérilement de le faire. Ça ne vous apportera rien, ni le bonheur ni la paix. Je souhaite que ça n’arrive pas. Je le souhaite de toutes mes forces, mais si ça devait arriver, voilà ce que j’ai à vous dire. Un jour, vous regarderez tous ces gens, Sang-Purs, Sang-Mêlés, Nés-Moldus, Cracmols, Moldus, tous ces êtres humains que vous voulez classer en catégories et qui se ressemblent tous. Vous les regarderez, et vous vous rendrez compte qu’ils vous haïssent tous. Qu’ils voudraient tous vous voir mort, qu’ils vous tueraient et cracheraient sur votre cadavre sans hésiter. Vous verrez toute cette haine, tout ce mépris, et vous aurez beau vous cacher derrière la puissance et le luxe, vous serez tout seul le soir pour faire des cauchemars et rêver de votre mort.

Draco serra les paupières de toutes ses forces. Neuf personnes qui retiennent leur souffle, ça faisait un silence impressionnant. Assourdissant, même.

Et Anaïs continua :

– Vous serez tout seul. Toujours tout seul. Parce que les gens ne vous verrons pas comme un sorcier puissant, pas comme un dieu, pas même comme un humain. Vous serez juste un monstre. Et vous regretterez. Vous regretterez tellement. Parce que vous vous rendrez compte que tous ces gens dont vous piétinez l’âme et la dignité sont des humains comme vous, des gens qui rient et qui souffrent, qui aiment et qui haïssent. Mais que même privés de leur volonté et de leur fierté, ils ont quelque chose que vous n’avez pas…

Tais-toi, aurait voulu la supplier Draco. Mais Anaïs ne se tairait pas. Anaïs était douce et gentille, mais sous cette apparente fragilité se cachait une volonté de fer et un idéalisme à toute épreuve. C’était pour ça qu’elle était devenue leur amie. Parce qu’elle n’avait pas peur, parce qu’elle voulait un monde en paix, qu’elle leur tendait la main.

C’était pour ça que Ryan était tombé amoureux d’elle.

– Une famille, acheva doucement Anaïs. Ils auront une famille, et un endroit où rentrer chez eux, et ils réussiront à grappiller quelques miettes de bonheur, à rire et aimer. Vous, non, jamais. Vous n’aurez plus jamais de chez-vous, plus jamais personne pour vous comprendre et vous pardonner. Vous n’aurez pas de famille, Andreï Netaniev. Vous n’en avez déjà plus. Vous l’avez détruite.

Le silence était assourdissant. Oppressant. Lentement, Draco ramena près de lui la main qui tenait le poignard. Il avait peur, oui, mais le contact de l’arme lui apportait une étrange assurance. Comme si c’était un animal, chaud et vivant, blottit dans sa paume.

Dans un geste irréfléchi, Draco tendit son esprit vers l’arme.

Aide-moi.

Il y eut comme un frémissement sur l’argent de l’arme.

Qu’est-ce que j’aurais en échange ?

Ce n’était pas une pensée cohérente. Juste un point d’interrogation qui effleura l’esprit du Serpentard. Ça n’était pas des mots, juste une impression. Méfiance, intérêt, interrogation. Draco n’eut pas le temps d’être surpris. Il avait tellement besoin d’aide qu’il prendrait tout ce qui se présenterait.

Ce que tu veux.

– C’est un point de vue intéressant, lâcha lentement Netaniev.

Sa voix était totalement impavide. Toute proche. Draco ouvrit les yeux, redressant un peu la tête. Le Mangemort se trouvait à peine à un mètre de lui, et il lui tournait le dos. Anaïs, debout et les bras croisés, lui faisait face, le défiant du regard.

A nouveau, la sensation fugace effleura l’esprit du Serpentard.

Tuer. Juste une fois. Pour être libéré.

Draco tressaillit. Puis il vit Netaniev lever sa baguette, la pointer vers Anaïs, et le Mangemort aux longs cheveux noirs dit doucement :

– Malheureusement, tes inepties m’ont agacé.

– Inepties ? releva Anaïs. Rien n’était faux. Vous n’avez plus rien, Andreï Netaniev. La seule chose pour laquelle vous auriez dû combattre, la seule chose que vous auriez dû protéger, vous l’avez perdue.

– Ma fille est toujours en vie, répliqua Netaniev avec agacement.

Alva, quatre mètres plus loin, cracha par terre.

– Je ne suis plus ta fille, Netaniev.

Le Mangemort plissa les yeux. Ce fut sa seule réaction. Il reporta son regard sur Anaïs, et la Gryffondor ne cilla pas devant lui.

– Vous avez perdu, Netaniev. Quoi que vous fassiez à présent, vous avez perdu, parce que vous n’avez plus rien. Oh, et, j’allais oublier… A titre purement personnel…

Elle lui adressa un rictus narquois, une mimique tellement typique de Ryan que ça fit un coup au cœur à Draco. Moquerie, dédain et assurance tranquille.

– Je vous maudis.

Cette fois, Netaniev écarquilla les yeux, pris par surprise. Puis son sourire glacial revint :

– J’en prends note, Hefez. Mais vous ne sauverez personne. Même pas vous-même.

Anaïs inclina brièvement la tête, comme pour acquiescer. Comme pour dire qu’elle savait. Mais elle ne prononça pas un mot. Elle le regardait toujours dans les yeux. Gryffondor jusqu’au bout de ses ongles, jusqu’au bout de ses poings qui ne se crispaient même pas. Elle ne tremblait plus.

Le sourire de Netaniev disparut comme un dessin qu’on efface. Puis le Mangemort pointa sa baguette sur la poitrine d’Anaïs. Soutint son regard. Ouvrit la bouche.

Le hurlement de Ryan couvrit presque le sortilège.

Avada Kedavra.

– ANAÏS !

oOoOoOo

Comme au ralenti, Alva vit la lumière verte toucher Anaïs. Courageuse, douce et compréhensive Anaïs, toujours prête à les aider, les soutenir…

La Gryffondor ne poussa pas un cri. Elle tomba juste en arrière, avec la délicatesse d’une fleur coupée, et ne bougea plus. Ne trembla plus. Ne respira plus.

– Non ! hurla Ryan à s’en briser la voix. Non, Anaïs ! ANAÏS !

Les yeux brouillés de larmes et le cœur battant si fort qu’elle n’entendait presque plus rien, Alva vit soudain Draco se redresser lentement, son poignard d’argent à la main. Netaniev lui tournait toujours le dos, mais Draco tremblait, autant de froid que des suites du Doloris… Il n’aurait pas la force… Il n’aurait pas la force…

Lentement, Netaniev commença à se tourner vers Ryan qui hurlait toujours de désespoir. Et Draco lui planta la lame entre les côtes.

Netaniev sursauta brusquement, mais il émit à peine un cri de douleur. Puis Draco, heurté de plein fouet par le sort du Mangemort, fit un vol plané de dix mètres. Quand il heurta le sol, son bras se brisa avec un craquement de bûche qui se fend et le Serpentard hurla.

– Espèce d’idiot, cracha Netaniev en portant la main au poignard toujours enfoncé dans sa chair. Comme si tu avais la moindre chance… Avada

Mais la douleur lui avait fait perdre sa concentration pour maintenir le sol qui immobilisait ses otages. Avant qu’il n’ait achevé de prononcer l’Impardonnable, Ryan s’était jeté sur lui comme une furie, bientôt suivit par David et Theo, Harry, Alva… La jeune fille rousse, aveuglée par la haine, attrapa le poignard fiché dans le flanc de son père et tira dessus, avec l’idée confuse de s’en servir à nouveau. Elle eut l’impression que l’arme résistait durant un instant…

Puis un vigoureux sortilège d’Expulsion débarrassa Netaniev de ses assaillants, Alva comprise : la Russe s’écrasa dans la neige deux mètres plus loin avec un cri de douleur.

Le Mangemort aux yeux bleus les ignora, et se contenta de pointer sa baguette sur Draco. Comme tiré par les fils d’un pantin, Malefoy fut soulevé de terre et resta debout dans les airs, suspendu à un support invisible. Sous la lueur blafarde de la lune, le Serpentard était si pâle que c’était étonnant qu’il soit encore conscient.

– Tu as du cran, admit Netaniev. C’était un acte très… Gryffondor de ta part.

Draco émit un faible ricanement :

– Vous voulez dire que c’était stupide.

– Aussi, convint le Mangemort avec un sourire glacé.

Alva serra les dents. Elle le haïssait. Elle haïssait cet homme, cet homme qui avait tué Volodia, Oswald et Borislav, qui avait détruit sa vie, menait sa mère à la mort et leur famille à sa perte. Elle le haïssait.

Et qu’importait si le sang coulait de sa tempe et si ses arums, piétinés et brisés, étaient tombés dans la neige depuis bien longtemps. Elle le haïssait. Et dans sa main, elle serrait le poignard d’argent qui semblait assoiffé de se repaître à nouveau du sang d’un meurtrier.

Elle se releva en vacillant, les yeux rivés sur Netaniev et la haine pulsant en elle à chaque battement de cœur.

Tue-le, murmura une voix à la limite de sa conscience. Tue-le.

– Les Malefoy ont toujours eu un penchant pour le mélodramatique, se moqua Netaniev. Mais leur arrogance va de pair avec leur faiblesse… Tu m’as à peine égratigné.

Draco serrait les mâchoires, Alva pouvait le voir d’ici. Il avait les yeux clos. La voyait-il ? Probablement pas. Il ne tremblait même plus et ses lèvres étaient bleues… Il devait être à peine conscient.

– Finissez-en, lâcha le blond dans un souffle en fermant les yeux.

– Je peux concevoir que tu souffres, fit pensivement Netaniev. Doloris, fracture, contusions, hypothermie… Tu n’en as plus pour longtemps. J’imagine que ça serait te rendre un service.

Alva, toujours silencieuse comme une ombre, n’était plus qu’à trois ou quatre pas du dos de son père. Ses oreilles bourdonnaient. Et un murmure lancinant égrenait toujours les mêmes mots, comme pour l’hypnotiser.

Tue-le… Tue-le… Tue-le… Tue-le…

Un pas. Un autre. Toujours en silence. D’où lui venait cette force, elle n’aurait sus le dire, mais elle avançait, retenant son souffle, un pas après l’autre.

– Dis-moi où est l’Orbe, Alva, laissa tomber Netaniev sans se détourner de Draco.

Tue-le, murmurait la voix.

Alva n’était qu’à un pas de lui. Elle n’avait plus de forces, plus de courage, elle voulait juste fermer les yeux et sombrer dans les ténèbres. Mais Andreï Netaniev avait détruit sa vie. Mais Andreï Netaniev allait tuer Draco. Elle ne pouvait pas perdre Draco aussi. Elle ne pouvait juste pas l’accepter.

– Jamais, cracha-t-elle.

Surpris de l’entendre si proche, Netaniev se retourna, et ce mouvement instinctif mit sa poitrine à portée d’Alva.

Elle se rappela ses cours de Durmstrang, les duels avec des couteaux de bois et des lames qui ne coupaient pas, ses notes moyennes, son dédain face aux armes blanches. Elle se rappela qu’elle n’avait jamais tué ni même blessé personne. Elle se demanda avec détachement comment elle vivrait, après. Mais c’était trop tard pour penser. Son corps avait déjà agi, se détendant comme un serpent qui frappe.

Alva et Andreï baissèrent tous les deux les yeux sur le poignard planté dans la poitrine du sorcier, enfoncé jusqu’à la garde.

Puis Netaniev tomba à genoux, lâchant sa baguette. Draco cessa d’être maintenu en l’air et tomba en vrac sur le sol. Ryan se leva en chancelant pour se précipiter vers le corps d’Anaïs, Theo se redressa et se mit à ramper vers Jack toujours prostré et anormalement silencieux. Il y eut du mouvement, des cris.

Alva ne regardait rien d’autre que cette tâche sombre de plus en plus étendue sur la poitrine de son père.

Le poignard brilla fugacement, puis se terni à toute allure. Au même rythme, la peau de Netaniev devint livide, ses veines devenant aussi blanches que si elles charriaient de la glace. Alva tomba à genoux en face de lui, incrédule et horrifiée, et son père esquissa un mince sourire, dépourvu de joie.

– Poignard-familier, n’est-ce pas ?

Alva resta muette, épouvantée. Elle l’avait fait. Elle avait planté la lame dans le corps de son propre père. Elle le haïssait, et il avait tué et détruit tous ceux qu’elle aimait, mais il n’avait pas… Elle ne voulait pas… Son propre père !

– Il joint son âme à la mienne pour mourir avec moi, ricana Netaniev d’une voix rauque. C’est une manière infaillible de tuer, même si ça signifie la destruction de l’arme. Très inventif de ta part.

– Je ne… murmura Alva avant que sa voix ne se brise.

– Ne commence pas à geindre ! ordonna Netaniev en s’appuyant d’une main sur le sol, les traits crispés dans une grimace de douleur. Ne tremble pas, ne baisse pas les yeux. Tu n’en as pas le droit, Salvakya Lennorah Netaniev !

Alva tressaillit. Harry s’approcha d’eux à grands pas, et Alva tourna la tête vers lui. Le regard qu’elle lui lança dû être éloquent, car le Survivant s’immobilisa à trois mètres d’eux. Il hésita visiblement, puis lâcha :

– J’ai besoin de sa baguette.

Alva l’attrapa et la lui lança. Le Gryffondor la rattrapa avec toute l’habileté d’un bon attrapeur, mais il ne s’en alla pas tout de suite, son regard allant d’Alva à son père, d’Andreï à sa fille. Puis il recula, se détourna, et s’enfuit en direction de Jack.

Alva reporta son regard sur son père et retint un sursaut. Il était si pâle, presque cadavérique. Leurs regards se croisèrent.

– Tu es ma seule enfant à avoir mes yeux, murmura Netaniev.

Volodia, Oswald et Borislav avaient les yeux noisette. Volodia, de toute la famille, était le seul à avoir les cheveux châtains : il tenait ça de leur grand-mère maternelle, apparentée à la famille Nott. Oswald et Borislav avaient d’identiques cheveux noirs et avaient hérité de leur père la plupart de leurs traits. Mais Alva était la seule à avoir le regard bleu des Netaniev.

– Ta mère n’aurait pas dû mourir, dit soudain Netaniev d’une voix si basse qu’Alva eut du mal à l’entendre. Tes frères non plus. Nous aurions dû parvenir au sommet et régner comme nous le méritons. Mais Vladimir a dédaigné le trône qui lui revenait… Et tout a été gâché.

– Ce n’est pas la faute de Volodia, murmura Alva sans pouvoir s’en empêcher.

La main de Netaniev, jusque là crispée sur sa poitrine, agrippa le poignet d’Alva et le serra brièvement. Il était mourant, réalisa sa fille avec désespoir. En temps normal, son étreinte lui aurait cassé le bras.

– J’ai fait ce qui était juste.

Ce n’était plus qu’un souffle. Il allait mourir. Il allait mourir parce qu’elle l’avait tué. Son père. Son propre père. Celui qui lui souriait avec tendresse quand elle avait cinq ans. Celui qui lui avait dit que les arums la rendaient ravissante. Celui qui laissait la porte du labo entrouverte pour qu’elle puisse venir, du haut de ses neuf ans, regarder ce qu’il faisait.

– Père… Père, je voulais vous demander…

Il n’y eut que le silence, et pendant un instant Alva crut qu’il était mort. Mais les yeux bleus étincelèrent fugacement à la lueur de la lune, tandis qu’Andreï Netaniev la fixait, impassible, attendant sa question.

Alva avait tant de choses à lui demander. Pourquoi avoir suivi le Seigneur des Ténèbres ? Pourquoi avait-il créé la Marque ? Y avait-il un sort ou une potion pour la faire disparaitre ? Pourquoi Diane Hawking était partie avec lui plutôt que de rester en Russie ? Qui l’avait tuée ? Pourquoi avait-il était si brutal avec Volodia quand ce dernier refusait de le suivre ? Est-ce qu’ils s’étaient reparlés au moins une fois avant la nuit de l’incendie ? Où était Etienne ? Devaient-ils le craindre ? Où étaient-ils, eux ? En Sibérie ou proches d’une ville ? Comment détruire l’Orbe ? Pourquoi l’avoir créé ?

Au lieu de ça, elle attrapa la main de son père entre les siennes, et murmura :

– Est-ce que vous m’aimiez, Père ?

Le poignard fiché dans la poitrine de Netaniev, devenu entièrement terne et sombre, tomba en poussière. Le Mangemort était si pâle qu’on aurait dit qu’il était fait de glace. Ses yeux se fermèrent, son corps bascula en avant, et Alva le rattrapa d’un geste mécanique. La tête de son père lourdement appuyée sur son épaule, Alva entendait le bruit de son souffle, si ténu qu’il était presque imperceptible.

– Oui.

Et puis il n’y eut plus de souffle ténu. Plus de bruit. Andreï Netaniev ne bougea plus, inerte et lourd dans les bras de sa fille. Il était mort. Juste comme ça.

Alva posa son front contre l’épaule de son père, et se mit à pleurer.

Les autres la laissèrent en paix. Elle entendait Ryan prononcer des formules de guérison d’une voix sans timbre. Elle entendait David et Theo chuchoter. Elle entendait Jack tenter de rire et grogner de douleur, des larmes dans la voix. Elle entendait Harry aller de l’un à l’autre avec quelques paroles de réconfort. Elle entendait le silence là où Anaïs aurait dû sourire et relativiser.

Finalement, une main se posa sur son épaule, et elle entendit la voix de Draco.

– On devrait l’allonger sur le dos. Et lui croiser les mains sur la poitrine. Tu n’es pas d’accord, Alva ?

Silencieuse, elle hocha la tête. Draco l’aida à allonger Netaniev et à placer ses mains correctement. Le froid et la rigidité cadavérique avaient déjà eu raison de la souplesse de ses doigts, et ses mains restèrent crispées en poings.

Alva se redressa lentement. Elle ne pleurait plus, mais elle se rendit compte à ce moment-là qu’elle tremblait. Draco avait des vêtements secs et portait une lourde cape en fourrure, sûrement créée grâce à un sortilège. Sans un mot, le Serpentard lui mit la cape sur les épaules.

– Tu vas mourir de froid, protesta faiblement Alva.

– Moins vite que toi, répliqua Draco. Je me suis fait soigner, moi. Ah, si seulement on avait nos baguettes…

Alva regarda dans le vide un instant. Puis, d’une voix forte mais rauque qui attira sur elle tous les regards, elle appela :

– Naouka.

Dans un craquement sonore, l’elfe apparut, l’air effrayé. Il y eut des hoquets de surprise, mais Alva resta impassible. Absente. Vide.

– Naouka, rends-nous nos baguettes. C’est moi ta maîtresse désormais.

D’une main tremblante, Naouka tendit la poignée de baguettes à la Russe. Comme elle ne bougeait pas, ce fut Draco qui les prit. Il ouvrait la bouche pour congédier sèchement l’elfe quand Alva reprit la parole, lentement, avec hésitation.

– Emmène son corps. Enterre-le dans la cour du manoir, sous le chêne de Volodia.

– Bien, maîtresse, murmura l’elfe en s’inclinant.

La créature disparut dans un autre craquement, emportant le corps de Netaniev avec elle. Draco hésita à s’éloigner d’elle pour rendre les baguettes à tout le monde, mais Harry lui épargna cet effort en venant les prendre pour les redistribuer.

Diplomatiquement, ni le Gryffondor ni le Serpentard ne firent de remarques quand Alva prit la baguette d’Anaïs en plus de la sienne et la glissa dans sa poche. Mieux valait pour les nerfs de Ryan qu’il ne voit pas la baguette surnuméraire.

– L’elfe aurait pu nous faire partir d’ici, dit David en s’approchant.

Il était suivit par Theo, qui boitillait à cause des Doloris, et par Jack dont tout le bras était emballé dans un tissu humide, sans doute plein de neige. Ryan portait le corps d’Anaïs, qui semblait juste endormie. Harry jeta un regard interrogatif à Alva, et elle secoua la tête :

– Naouka est l’elfe des Netaniev. Après l’avoir vue, personne ne nous aiderai.

– Comment on va partir, alors ? interrogea Theo.

La lumière des étoiles et de la lune lui donnait un air maladif, faible. Alva déglutit et refoula ses larmes. C’était de sa faute. Tout était de sa faute… Et maintenant Theo avait été mordu, Jack était infirme et Anaïs était morte. Et plus jamais aucun d’entre eux ne pourrait dormir paisiblement la nuit.

– Mon sac, finit-elle par dire. Il faut la plume bleue dans mon sac.

David cligna des yeux, puis lui tendit le petit sac en cuir. Il l’avait sans doute ramassé au passage. Alva le prit et, malgré ses mains engourdies par le froid, elle saupoudra un peu ne neige sur la plume bleue.

– Cirth, j’ai besoin de toi.

La plume éclata en millions de petits cristaux de glace scintillants. A sa place apparut un immense oiseau, de la taille d’un aigle, d’un bleu époustouflant. Sur son crâne, une petite crête en forme de couronne luisait d’un éclat argenté sous la lune.

– Un phénix des glaces ! s’exclama Draco d’un ton incrédule. Ton Cirth est un phénix des glaces !

Alva sourit, mais ça tenait plus du rictus que d’autre chose, avant de plonger son regard dans celui de Cirth le phénix.

– Tu peux nous emmener jusqu’au manoir Koenig ?

Cirth émit un doux cri, aux sonorités mélodieuses, à mi-chemin entre le hululement et le chant. Alva parcourut leur groupe du regard.

– Tenez-vous tous à lui, il va faire office de Portoloin. Prêt, Cirth ?

Le phénix hulula à nouveau. Alva vérifia que tout le monde était bien en contact avec l’oiseau, même Anaïs dont Ryan maintenait la main avec douceur. Puis elle adressa un signe de tête au phénix, et ils disparurent dans un éclatement de cristaux de glace.

Ils reprirent forme dans un vaste salon, où il régnait une chaleur confortable et où tout respirait le confort et l’aisance. Un feu mourrait dans la cheminée, éclairant néanmoins suffisamment pour qu’ils puissent voir les meubles –le mobilier rappelait à Draco le manoir Malefoy, mais en moins froid– et éviter de s’y cogner.

Les jeunes sorciers tombèrent tous à genoux, épuisés. Cirth hulula et se percha sur la table toute proche, apparemment pas désireux de les aider davantage. Alva s’affaissa et Draco, en la rattrapant en panique, réalisa qu’elle s’était évanouie.

– Merde, jura-t-il.

Il la soutint comme il put en ménageant son bras cassé, et jeta un regard presque désespéré à Potter. Ils étaient tous dans un état d’épuisement avancé et la plupart d’entre eux avaient besoin de soins. Si le Gryffondor avait une idée de génie, c’était le moment.

– Hey ! cria Harry. Il y a quelqu’un ?

Il y eut un peu de bruit quelque part à l’étage, puis la porte principale de la pièce s’ouvrit. En même temps, le feu sa ralluma, tout comme le lustre au plafond. La lumière devait être liée à l’ouverture de la porte.

– Par les boules de mon ancêtre ! s’exclama quelqu’un.

Draco releva les yeux, un peu choqué. Dans l’embrasure de la porte se tenait une jeune femme aux longs cheveux blonds et aux yeux bleus très clairs, bien différent du regard saphir intense d’Alva. L’inconnue avait l’air passablement stupéfaite, et même si elle était à l’intérieur, elle portait une épaulette en fourrure sur l’épaule gauche. Probablement pour supporter les griffes d’un rapace apprivoisé… Ou d’un phénix.

Draco émit un faible ricanement et, se redressant un peu, il lança :

– Astrid Koenig, je suppose ? Un peu d’aide serait la bienvenue.


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