Le parfum des Arums

Les Koenig

Astrid prit remarquablement les choses en main. Du moins Draco le supposa, parce que la jeune femme blonde avait appelé ses elfes de maison et donnait des ordres quand il avait basculé dans l’inconscience. Il se réveilla ce qui lui sembla des heures plus tard, la bouche pâteuse et le corps lourd.

Il était dans une vaste pièce aux allures d’infirmeries. Il y avait toute une rangée de lits alignés contre le mur : le sien était le troisième de la ligne, juste après Theo et David. Ensuite venaient Jack, Potter, Ryan puis un lit vide. Celui d’Alva sans doute.

Alva.

Draco se redressa en retenant un gémissement plaintif. Quelle heure était-il ? Où était Alva ? Et Astrid ? Les autres membres du Club devaient être morts d’inquiétude… Quelqu’un avait-il prévenu Poudlard ?

La douleur de son bras se rappela à lui, et le Serpentard grimaça en découvrant qu’il portait un plâtre. Voilà qui mettait fin à sa carrière d’Attrapeur pour le reste de l’année… Avec un grognement, il posa ses pieds sur le sol, remarquant au passage qu’il portait toujours ses vêtements mais qu’ils étaient à présent secs. Sa baguette était posée sur la petite table de nuit à son chevet, et il la glissa machinalement dans sa poche.

– Malefoy ?

Le blond tressaillit, puis se retourna. Potter avait ouvert les yeux et le regardait, l’air groggy. Sans ses lunettes, il clignait des yeux comme un hibou ébloui, et ses cheveux étaient plus en pétard que jamais.

– Potter.

Ils se regardèrent sans un mot, et Draco réalisa qu’il avait sa baguette et que le Gryffondor était désarmé. Que s’il voulait le blesser, lui faire mal, il le pouvait. Là, maintenant. Et puis il se rendit compte qu’il n’en avait pas envie. Que cette haine qui jadis lui semblait vitale et censée lui paraissait maintenant trop sur-jouée pour être crédible. Et surtout, terriblement bancale.

Peut-être que Potter avait réalisé la même chose, car il s’assit sur son lit, dévisageant Draco d’un air songeur, avant de lâcher :

– On a tous reçu des potions contre le contrecoup du Doloris. Ça fait quatre heures qu’on est là. Tout le monde a pris des somnifères, également, sauf toi et Alva qui étaient inconscients, et moi, qui suis juste paranoïaque.

– Tu peux, ricana Draco.

Potter esquissa un sourire, et désigna Jack d’un signe du menton :

– Il va bien. Jack est… Enfin, il… Koenig a fait venir un Guérisseur et l’a amputé du bras. Jack ne s’est pas encore réveillé.

Draco se figea, son regard glissant sur la silhouette de son ami endormi. Il semblait bien frêle, d’un coup. Le drap était remonté sur ses épaules, cachant son bras amputé, mais Draco imagina le moignon et grimaça.

– Dans combien de temps est la pleine lune ? demanda-t-il soudain abruptement.

– Deux semaines, répondit aussitôt le Gryffondor. Nott, enfin je veux dire Theo a posé la même question avant d’accepter de dormir ici.

Draco hocha la tête. Il ne trouva pas ses chaussures, alors il se leva et se dirigea pieds nus vers la porte. Potter soupira d’un air réprobateur, mais ne fit aucune remarque. Au lieu de ça, il se contenta de dire :

– Hawking est dans le jardin, paraît-il. Tu peux le voir depuis les fenêtres du couloir, en sortant d’ici.

Le Serpentard, la main sur la poignée de la porte, puis lâcha de mauvaise grâce :

– Merci.

Et il quitta la pièce.

Il se retrouva dans un large couloir de pierre, percé de grandes fenêtres par où pénétrait le clair de lune. Le manoir des Koenig devait ressembler à celui des Malefoy : démesuré, à l’image de l’ego de ses propriétaires. Rien d’étonnant venant de ceux qui avaient des phénix et des griffons à la place d’un canari dans une cage et d’un berger allemand dans une niche.

Draco s’approcha d’une fenêtre, et contempla le parc enneigé qu’il pouvait apercevoir. Apparemment, son couloir se trouvait au premier étage, car il dominait le panorama. Il faisait toujours nuit, et le jardin était un camaïeu d’ombres et de lumière argenté. Cela lui prit plusieurs minutes pour distinguer deux silhouettes, l’une blonde et l’autre rousse, chaudement vêtues de fourrures sombres, assises côte à côte sur un banc.

Pris d’une impulsion, il ouvrit la fenêtre. Le grincement attira l’attention des deux silhouettes, qui relevèrent la tête vers lui. L’une d’elle était Alva, emmitouflée dans un manteau de fourrure brune et portant une chapka bien chaude. L’autre était un homme d’une vingtaine d’année, peut-être un peu plus, qui avait une longue cape noire bordée de fourrure blanche et des cheveux blonds retombant sur ses épaules.

– Draco ? lança Alva avec surprise. Tu es réveillé ?

Le Serpentard blond leva les yeux au ciel :

– Non, c’est une hallucination.

L’homme aux côtés d’Alva émit un rire bas et grave, et le regard de Draco se porta sur lui. Lévine, supposa-t-il. Le grand frère d’Astrid. Le Russe releva la tête, croisant le regard du Serpentard, et proposa dans un anglais à peine marqué par un léger accent :

– Pourquoi ne viendrais-tu pas nous rejoindre ? Vulphy va t’apporter des vêtements chauds.

Il claqua des doigts dans un geste qui rappela désagréablement Andreï Netaniev à Draco. Au même instant, dans un craquement qui le fit sursauter, un elfe de maison au nez épaté apparu aux côtés de Malefoy, lui tendant un chaud manteau, des bottes fourrées et un bonnet. Draco enfila le tout, constatant avec amusement que les bottes étaient un peu trop grandes pour lui, et suivit l’elfe qui le guidait vers les escaliers. Quelques minutes plus tard, après être passé par une grande porte-fenêtre, Draco se retrouva dans le jardin, et rejoignit les deux autres à grands pas.

– Tu vas bien ? demanda Alva aussitôt qu’il fut à sa hauteur.

– Je rêve, marmonna son ami. C’est à moi de te demander ça.

Alva haussa les épaules, tirant un sourire à l’homme à côté d’elle. Ce dernier tendit la main au Serpentard, le scrutant de son regard bleu perçant.

– Lévine Koenig.

– Draco Malefoy, répondit l’Anglais en serrant la main tendue. Je vous remercie de nous avoir accueillis.

– Mais de rien, sourit Lévine. Père était ravi d’avoir un prétexte pour aller voler dans les plumes de McGonagall.

– J’ai dû louper quelque chose…

Sjer Koenig… commença Alva.

Sjer ? releva Draco.

– Ca veut dire « monsieur », expliqua patiemment la jeune fille. Bref, Sjer Koenig est allé à Poudlard. Apparemment lui et McGonagall se sont déjà rencontrés durant des congrès et ils sont toujours en conflit à propos d’un stupide traité sur les Animagi.

– Je donnerai plutôt raison à McGo sur les Animagi, remarqua Draco en resserrant les pans de son manteau autour de lui. Mais était-ce une bonne idée d’envoyer quelqu’un qui ne s’entend pas avec elle, du coup ?

– Je crois qu’il n’aura pas vraiment le temps de parler des Animagi, soupira Alva.

Leurs sourires disparurent lentement. Draco frissonna, et Lévine agita imperceptiblement sa baguette, lançant un sort qui réchauffa l’air autour d’eux. Les deux plus jeunes soupirèrent de soulagement.

Le silence plana encore un instant, puis Alva repoussa un peu sa chapka sur sa tête d’un geste que Draco devina machinal :

– J’ai avertis le reste du Club par le Silverscroll dès mon réveil. Et Theo, David et Potter ont expliqué la situation à Sjer Koenig. Je ne sais pas si McGonagall va envoyer la cavalerie ou juste nous laisser tranquille.

– Je parie sur la cavalerie.

– J’ai parié ça aussi.

Les deux amis échangèrent un coup d’œil complice, et Lévine fit passer son regard de l’un à l’autre, les sourcils haussés dans une mimique de surprise et d’incrédulité sur-jouée. Draco se racla la gorge, et se tourna vers le Russe aux cheveux blonds :

– Où est Astrid ? Et Cirth ?

– Astrid est actuellement la tête dans la cheminée du salon, en train de discuter avec notre Ministre.

– Le Ministre ? fit Draco avec incrédulité. La position de votre sœur est-elle si importante ?

– Astrid est non seulement un des deux héritiers de la fortune des Koenig, mais elle a aussi un poste au Ministère qui lui donne droit d’accès au Ministre, sourit Lévine. Contrairement à elle, je ne travaille pas au Ministère.

Mais Draco détailla brièvement Lévine, son assurance tranquille et son regard perçant, et se fit la réflexion que ça devait sans doute être lui le plus influent des enfants Koenig.

– Il va envoyer des Aurors à la poursuite de Duncan, continua Lévine. Cirth est probablement avec elle : Astrid impressionne beaucoup plus les gens quand elle a son phénix.

– J’aurais plutôt misé sur Zanor, murmura Alva.

Draco ricana, puis avança mine de rien :

– S’il ne dévore pas le Ministre.

Alva sourit, amusée, à la grande satisfaction de Draco. Il détestait la voir déprimer.

Un grincement leur fit relever la tête : la fenêtre que Draco avait ouverte dans le couloir du premier étage venait de se rouvrir pour laisser apparaitre la tête ébouriffée de Potter.

– Vous devriez remonter. Astrid vient de me prévenir que McGonagall va arriver d’une minute à l’autre.

– Пиздец, marmonna Lévine. Allons-y, alors.

Les trois compagnons retournèrent à l’intérieur. Vulphy les débarrassa de leurs manteaux et de leurs bottes enneigées, et ils se dirigèrent tous les trois vers le salon. Potter s’y trouvait déjà, ainsi qu’Astrid : Cirth se trouvait sur un perchoir de bois blanc recouvert de fourrure immaculée. Astrid lança un regard réprobateur à son frère :

– Tu n’aurais pas dû les laisser sortir, ils vont mourir de froid. Asseyez-vous, Alva, Malefoy, Potter.

Elle leur désignait un large canapé en face de la cheminée, et Alva s’y laissa tomber avec un soupir à fendre l’âme. Draco eut un sourire en coin, et s’assit également. Potter s’installa en dernier, à côté d’Alva mais en laissant une raisonnable distance de sécurité entre eux. Ils étaient à peine assis que les flammes devinrent vertes, et que deux silhouettes en émergèrent.

– Potter ! s’exclama McGonagall quand ses yeux tombèrent sur son protégé.

– Nous sommes ravis de voir que tous vos élèves ont la même importance à vos yeux, railla l’homme qui était sorti de la cheminé avec la Directrice.

Il était grand et large d’épaules, les cheveux poivre et sel noués en catogan sur la nuque. Mikhaïl Koenig, évidemment. Il avait les mêmes yeux bleus clair que ses enfants, le même regard perçant, et le même sourire jovial un peu moqueur.

McGonagall se racla la gorge, embarrassée, et salua également Draco et Alva. Mikhaïl murmura quelque chose à Astrid, et la jeune fille s’éloigna après un bref salut de la tête, probablement pour aller veiller sur les adolescents encore endormis. Au passage, elle posa brièvement la main sur l’épaule d’Alva, en un geste de soutien muet. Elle lui chuchota quelques mots en russe qui firent sourire la jeune Serdaigle, puis elle quitta la pièce.

Sjer Koenig m’a brièvement expliqué la situation, fit McGonagall d’une voix mal assurée. Miss Hefez est… ?

– Morte, acheva Alva d’une voix plate. Oui, professeur.

– En êtes-vous certaine ?

Draco émit un reniflement agacé, et Harry lâcha d’un ton un peu sec :

– Et bien, Anaïs n’a pas eu la chance de voir quelqu’un se sacrifier à sa place, il est donc peu plausible qu’elle ait survécu à l’Avada Kedavra.

McGonagall hocha la tête, et demanda d’une voix égale :

– Où est son corps ?

– Dans une autre pièce, répondit Lévine en jetant un bref regard à Alva.

– Je devrais repartir avec, dit McGonagall avec douceur. Pour le rendre à sa famille… Enfin, à son père.

Alva hocha la tête. Sans un mot, elle prit la baguette d’Anaïs, toujours dans sa poche, et la tendit à la Directrice. Ses lèvres étaient serrées en une mince ligne et ses yeux bleus brillaient beaucoup plus fort que d’habitude. Les autres firent semblant de ne rien voir.

– Et Mr Sloper ? demanda McGonagall après un temps. Et Mr Nott?

– Jack n’a plus de bras droit à partir du coude, marmonna Draco.

– Et Theo a bel et bien été contaminé par le loup-garou, acheva Alva.

– Dieux du ciel ! Mais pourquoi vous êtes-vous engagés là-dedans ?

– On n’avait pas vraiment le choix, grinça Alva en fusillant du regard l’enseignante. Dès que j’ai su que Père était en vie, j’ai compris qu’il allait récupérer la malédiction. Il fallait l’en empêcher.

– Mais pourquoi n’en avez-vous parlé à personne ?

– Vous voulez dire à vous ? fit Alva en haussant un sourcil sarcastique. Bien que ce soit la quatrième fois –au moins– que je sors ce discours, je vous ferais remarquer que vous ne m’auriez pas cru. Et que même si vous l’aviez fait, il aurait fallu que je raconte tout à propos de mon père Mangemort et je peux vous assurer que j’ai déjà assez à faire pour protéger les boucs émissaires de votre école sans devoir en rajouter une couche.

A en juger par le pincement des narines de la Directrice, cette réponse ne lui plaisait pas. Merlin merci, Potter choisit cet instant pour manifester sa présence :

– Hawking a raison. Même moi, je ne l’aurais pas crue si elle m’avait déballé cette histoire. Et surtout… Ne le prenez pas mal, professeur, mais en ce moment les Gryffondors sont extrêmement déterminés à se transformer en apprenties Capuches Blanches. S’ils avaient appris pour le père d’Alva, la haine envers les Sang-Purs aurait encore grandi, et la violence aussi.

McGonagall soupira longuement. Mikhaïl lui proposa élégamment un siège, et la Directrice s’assit en face des trois élèves. Mikhaïl s’installa dans le dernier fauteuil, et Lévine s’accouda au dossier du siège de son père, derrière lequel il resta debout.

– Je ne vous blâmerai pas pour votre conduite, Hawking, laissa tomber la Directrice. Ni vous ni vos amis. Après tout, vous avez probablement évité à Poudlard d’être à nouveau attaqué…

– Poudlard ? répéta Draco incrédule. C’est l’Angleterre la question. C’est l’Angleterre qui allait être maudite et dont tous les Moldus se seraient retrouvés soumis comme des elfes de maison !

– Je doute qu’une malédiction puisse être si puissante et complexe, et…

– Vous voyez ? la coupa Alva avec hargne. Vous ne me croyez pas. Pourtant je dis la vérité, et ce n’est pas bien compliqué. Ce truc avait la puissance nécessaire pour raser l’hémisphère Nord et était destiné à réduire en esclavage le pays, c’est clair ou vous voulez un dessin ?

– Je confirme, fit Harry.

McGonagall sembla hésiter, tiraillée entre sa foi en Harry et son incrédulité face à l’énormité de ce qu’on lui disait. Alva émit un ricanement mauvais.

– Comme le dirait Rogue : "la pensée figée est caractéristique des Gryffondors".

Harry ouvrit la bouche, puis la referma, avant de maugréer :

– Pas tous les Gryffondors, quand même…

Lévine émit un rire bas et rauque. Ce son proche du grondement, sa crinière de cheveux blonds presque châtains, et son indolence mêlée d’arrogance, tout cela évoquait à Draco un lion. Un prédateur qui les observait, sans que ses interlocuteurs ne puissent deviner s’il allait les snober ou leur sauter dessus.

Sans doute était-ce à ça qu’avait ressemblé Gellert Grindelwald dans sa jeunesse. Un homme beau, charismatique et envoûtant, qu’on ne demandait qu’à suivre.

– Oh, s’il n’y avait pas eu les Filets du Diable, tu ne l’aurais pas crue, gamin.

Harry haussa les épaules, mais Lévine avait touché dans le mille. McGonagall se racla la gorge pour ramener leur attention au sujet principal, puis reprit :

– Le Ministère Russe se charge de la capture d’Etienne Duncan. L’Examus ayant été détruit et Andreï Netaniev tué, il n’y a plus lieu de s’inquiéter dans l’immédiat. Il nous faut détruire la malédiction proprement dite le plus vite possible. Où se trouve l’Orbe Pourpre, Miss Hawking ? J’ai cru comprendre que vous l’avez caché avant de vous retrouver face à Netaniev. D’ailleurs, comment avez-vous fait ça ?

Alva eut un sourire tordu et leur montra sa main gauche, là où elle avait gravé les Runes. Les petites cicatrices étaient toujours là, formant un cercle régulier ponctué de douze symboles un peu plus gros, situés à la place des chiffres dans une horloge.

Lévine ouvrit des yeux ronds et Mikhaïl crispa sa main sur les accoudoirs. Apparemment, les Koenig étaient familiers avec la magie noire…

– J’ai utilisé le Transplanage Noir, combiné avec de la magie rouge.

– Transplanage Noir ? répéta Potter.

– Ça doit te dire quelque chose, fit la Russe en haussant les épaules. Le Seigneur des Ténèbres utilisait une dérivée de ce sort pour voler sans support, uniquement entouré de ténèbres.

McGonagall ouvrit la bouche sans qu’un son n’en sorte, effarée. Potter, lui, grimaça. Oui, il devait tout à fait voir de quoi parlait Alva.

– Tu maîtrise la magie du Seigneur des Ténèbres ? fit Draco avec incrédulité.

– C’est de la magie noire complexe, mais rien d’insurmontable. Et Merlin merci, le prix à payer en énergie était à ma portée.

– C’est un sort dangereux, fit remarquer Mikhaïl en fronçant les sourcils. Tu vas bien ?

– J’ai cru que tous mes organes allaient me sortir par le nez mais sinon tout va bien, ricana Alva. Je m’en suis remise, ne vous inquiétez pas.

– La magie noire prélève toujours un tribut sur celui qui l’utilise, ajouta Lévine à voix basse.

Alva haussa les épaules. Elle n’avait pas vraiment eu le choix. Elle reporta son regard sur McGonagall, qui la fixait avec stupéfaction, et lâcha :

– Pour répondre à votre question, professeur, l’Orbe se trouve au manoir Netaniev. Enfin, ce qu’il en reste. Précisément, il se trouve dans l’ancienne serre, là où poussaient jadis des arums. J’irai le récupérer moi-même.

– Il vaudrait mieux… commença McGonagall.

– J’irai le récupérer moi-même, répéta Alva d’un ton menaçant. C’est là qu’est mort Volodia, vous n’y mettrez pas un pied.

La Directrice referma la bouche d’un air compréhensif. Alva se frotta les yeux, soudain rattrapée par sa fatigue, mais continua :

– Quand à la croix de l’Abysse, la clef, elle est dans le parc, cachée entre les racines du saule près du lac. Je vous conseille de la récupérer aussi. Père m’a dit qu’avec la clef, il pouvait recréer l’Examus. Oh, et je vous conseille de renforcer les défenses de Poudlard contre les Animagi. Oncle Etienne… Je veux dire, Etienne Duncan est Animagus, il se transforme en pinson. C’est sans doute comme ça qu’il a traversé toutes les défenses et a placé ce putain de Portoloin.

– Alva, ton langage ! la réprimanda Lévine.

– Désolée.

Alva se frotta à nouveau les yeux. Son teint était encore plus pâle que d’habitude, faisant ressortir ses cernes et son air fatigué.

– J’irai voir le père d’Anaïs à la première heure demain, dit doucement McGonagall. Mais j’aimerai pouvoir lui dire ce qui s’est passé exactement. Est-ce que vous vous sentez le courage de me le raconter ?

Alva ouvrit la bouche, mais McGonagall leva la main pour l’interrompre.

– Vous n’êtes pas obligée de me le dire maintenant. Je sais que ça dois être dur. Vous avez vécu des choses difficiles.

Alva se mordit la lèvre inférieure, regardant ailleurs. Draco aurait voulu lui poser une main sur l’épaule, mais la jeune fille était du côté de son bras cassé, le gauche. Au lieu de ça, le Serpentard blond riva son regard sur la Directrice.

– Je vais vous le raconter. Mais plus tard.

Alva lui adressa un regard reconnaissant, et McGonagall hocha la tête. Potter toussota timidement :

– Et pour Jack ?

La jeune fille rousse rebondit aussitôt sur le sujet :

– Entre son père à Azkaban et sa mère à St. Mangouste, il ne pourra jamais se débrouiller seul. Surtout avec… Sa blessure. J’y ai beaucoup pensé.

– Quand exactement as-tu trouvé le temps de penser ? demanda Mikhaïl avec scepticisme. Tu étais censée dormir, Alva.

– Je vais faire des cauchemars si je dors, dit sèchement la Serdaigle. C’est la première fois que je tue un homme.

Il y eut un grand, grand silence, extrêmement lourd et inconfortable. Finalement, Alva se racla la gorge et continua :

– J’ai discuté du cas de Jack et de Theo avec Lévine. Demain, un Guérisseur viendra de Nikititch pour faire à Jack une prothèse de bras.

– Nikititch ? interrogea Draco.

– L’équivalent Russe de St. Mangouste, Mr Malefoy, lui expliqua rapidement McGonagall avant de reporter son attention sur Alva. Mais les prothèses coûtent un certain prix…

– Je sais. Et encore, je ne parle pas d’un crochet mais d’un vrai bras articulé en métal. Ça vaut une fortune. Mais je paierai. Père était riche.

– Mais cet argent te revient, objecta Lévine. Comme je me suis tué à te le dire, tu ne…

– Sois je le donne à Jack, sois je le balance dans le premier lac venu. Je n’en veux pas de son argent maudit. Je ne veux rien de lui.

– Moi je veux bien avoir ce qui restera de tes économies alors, blagua Lévine. Je te promets que j’en ferai bon usage. Sauver des orphelins, tout ça.

Alva le regarda d’un air franchement dubitatif, et Mikhaïl leva les yeux au ciel. Lévine secoua la main comme pour chasser les éventuels arguments qu’ils pourraient lui opposer.

– Tu me connais, je suis gentil comme tout. L’amour, le bonheur et les cookies sont ma spécialité.

– Lévine, tu es assez riche comme ça, sourit la Russe. En plus, tu n’as rien d’altruiste et tu es un égoïste. Oh, et tu es le petit-fils d’un mage noir et je n’ai aucune preuve que tu n’en sois pas un toi-même.

Lévine lui retourna un sourire plein de dents. Oui, définitivement, l’aîné des Koenig évoquait un jeune lion dans toute sa splendeur. Nonchalant et sûr de sa toute-puissante.

– Bref, lâcha Alva en reportant les yeux sur la Directrice. Pour Theo, c’est plus compliqué. Rogue n’a laissé nulle part la recette de la Tue-Loup.

– Son tableau doit la connaître, dit McGonagall avec un froncement de sourcil. Reste à trouver quelqu’un d’assez compétent pour la faire.

– Je la ferai ! proposèrent Alva et Draco simultanément avant de se fusiller du regard.

– Je le ferai, insista Draco. Je suis plus douée que toi en Potions.

– Je suis aussi forte que toi en Potions !

– Oui, mais il y a moins de chances que Rogue me crie dessus.

Alva marqua un temps d’arrêt et Harry gloussa. La Russe, sans quitter son air méditatif, lui flanqua un coup de coude dans les côtes et le rire stoppa net. Finalement, la jeune fille acquiesça à contrecœur, avant d’avancer :

– Et pour le reste de sa scolarité ? Vous n’allez pas le renvoyer parce que c’est un loup-garou ?

– Il y a la Cabane Hurlante, dit précipitamment Potter alors que la Directrice allait répondre. Theo pourra y passer les pleines lunes : cet endroit a été créé pour ça après tout.

– Mr Nott ne verra pas sa scolarité interrompue, acquiesça la Directrice. Et le secret sera gardé : seuls vous serez au courant.

Les trois élèves soupirèrent de soulagement. McGonagall retint un imperceptible sourire, et au fond de ses yeux apparu une lueur intriguée. Trois jours plus tôt ces trois-là ne pouvaient pas s’entendre… Finalement, peut-être que les choses pouvaient évoluer.

– Je vais faire en sorte que cette histoire soit dévoilée, expliquée et se soit un peu tassée avant la rentrée. Il reste une dizaine de jours avance cela. Voulez-vous rentrer chez vous ou rester ici ?

– Je reste ici, répondit Alva sans hésiter.

Au même instant, Lévine et Mikhaïl dirent d’une même voix :

– Elle reste ici.

Alva leur lança un regard blasé, puis posa les yeux sur Draco. Ils s’observèrent un instant, un message silencieux passant entre eux, puis Alva tourna son regard vers Mikhaïl :

Sjer Koenig… Et les autres ? Peuvent-ils rester aussi ?

– Évidemment, fit Mikhaïl en haussant les épaules. Ils sont tous les bienvenus. De toute façon Jack Sloper devra rester ici pour que sa prothèse soit placée…

– Est-ce que Cathy pourra venir ici ? demanda Alva en regardant les deux Koenig d’un air suppliant.

Le visage de Mikhaïl s’adoucit considérablement. C’était presque surprenant. Cet homme n’avait pas la dangerosité apparente de Lévine ni l’énergie d’Astrid. Il respirait le calme et la compréhension, la sécurité. C’était un père comme ça qu’Alva aurait dû avoir, pas un psychopathe comme Andreï Netaniev.

– D’accord.

Lévine leva les yeux au ciel en marmonnant :

– Pourquoi est-ce que ça ne marche pas quand c’est moi qui fait le regard suppliant ?

Potter se racla la gorge, embarrassé, et McGonagall anticipa sa demande avec un froncement de sourcil contrarié :

– Vous ne pouvez pas revenir à Poudlard, Mr. Potter. Je suis désolée mais votre présence contribuerait à accroître l’agitation.

– Tout le monde voudra t’entendre dire que tu as tué un nouveau méchant, ricana Malefoy.

Potter grogna, embarrassé. Alva bâilla à s’en décrocher la mâchoire. Aussitôt Lévine quitta son poste derrière le fauteuil de son père et alla se placer derrière la jeune fille d’un geste protecteur :

– Maintenant, je vous ferais remarquer qu’il est quatre heures du matin et que ça va faire vingt-six heures que vous n’avez pas fermé l’œil, tous les trois.

Potter et Alva se levèrent docilement. Draco, lui, resta assis. Quand Lévine lui jeta un regard menaçant, le Serpentard haussa un sourcil pour montrer qu’il n’était clairement pas impressionné, et lâcha :

– La Directrice doit savoir ce qui s’est passé.

– Draco, tu n’es pas obligé de… tenta Alva.

– Vas dormir. Tu ressembles à un cadavre fraîchement déterré.

Alva leva les yeux au ciel :

– Décidément tu sais parler aux filles…

Mais, cette fois, elle se laissa entraîner hors de la pièce par Lévine, sous le regard amusé de Draco. Puis le Serpentard posa les yeux sur la Directrice et Mikhaïl Koenig, toujours assis en face de lui, et le sourire disparut. Il ferma les yeux un instant. Inspira. Et se lança.

– L’entrée du souterrain était cachée dans une ancienne salle de classe du troisième étage…

oOoOoOo

Durant la nuit, les blessés furent tous déplacés dans des chambres d’invités. Après son entrevue –très longue– avec McGonagall, Draco avait rejoint la sienne, guidé par un elfe de maison. Il tenait à peine debout. Il s’était effondré sur le matelas, notant avec un pâle sourire que la chambre était dans les tons verts, et avait sombré dans le sommeil.

Le lendemain, il s’éveilla tard, presque à onze heures. Vulphy lui apporta un plateau contenant son petit-déjeuner, et l’informa de la situation des autres.

Jack, placé en coma artificiel, était actuellement opéré par les Guérisseurs, et était donc resté dans l’infirmerie. Sa prothèse de bras serait achevée le lendemain, peut-être le surlendemain s’il y avait des complications. Mais c’était en bonne voie. Alva avait voulu le meilleur pour lui.

Ryan n’était plus ici. Il s’était réveillé avait l’aube, sans doute pendant que Draco faisait son rapport à la Directrice. En tous cas, le Serdaigle avait attendu que Draco ait quitté la pièce, puis il avait abordé McGonagall et avait demandé à rentrer chez lui. Il semblait sur le point de s’effondrer et la Directrice n’avait pas pu refuser.

Draco aurait préféré qu’il reste. Après tout, Ryan était leur ami, son ami. Mais il venait de perdre la fille qu’il aimait… Il aurait besoin de temps pour l’accepter.

David allait bien. Il était l’un de ceux qui s’en tirait le mieux. Theo aussi, malgré sa morsure. En fait, il semblait avoir décidé de surmonter cette épreuve. Mikhaïl leur avait indiqué la direction de la bibliothèque et les deux amis s’y trouvaient, épluchant sans doute tout le rayon consacré aux loups-garous.

Potter était aux écuries, avec Lévine. Draco trouva cette information surprenante jusqu’au moment où Vulphy lui expliqua que l’aîné des Koenig, très habile sur un balai et amateur de sensations fortes, était sans doute en train de discuter de vol avec le Gryffondor. Peut-être même avait-il mis Potter au défi de monter l’un des Sombrals qu’ils gardaient dans les écuries… Lévine lui faisait penser à un lion, mais après tout, les lions sont des félins. Des félins joueurs qui plus est.

Quant à Alva… Vulphy se montra réservé sur ce sujet. En décodant ce que l’elfe lui disait, Draco en déduisit qu’Astrid tenait farouchement à protéger son amie, et avait donné à l’elfe des consignes claires pour que les anglais n’importunent pas la jeune fille aux arums.

Qui, actuellement, n’avait plus d’arums.

Mais Draco connaissait bien Alva, et il n’eut pas besoin que l’elfe lui dise où elle était. Alva avait besoin d’air, Alva avait besoin d’espace. Elle s’était réfugié dans la forêt quand elle avait sut que son père était en vie. Elle ne s’était rassérénée qu’une fois dans le parc, le jour où Stensenn l’avait menacée de mort. Alva avait besoin d’immensité, de vent, de ciel et de nuages. Alva avait besoin de sortir.

Alva était dehors.

Après un rapide petit-déjeuner, Draco s’habilla donc chaudement. C’était assez difficile avec son bras dans le plâtre, mais il s’en sortit. Puis, empruntant la même porte-fenêtre que la veille, il gagna le parc et se mit à chercher son amie.

Ce ne fut pas long. Des cris et des rires résonnaient un peu plus loin dans le parc, et le Serpentard se dirigea sans hésiter dans cette direction.

Un loup de neige bondit juste devant lui, lui tirant un hoquet de surprise. L’animal le regarda, impavide, puis disparu dans les fourrés enneigés. Un instant plus tard, deux autres loups de neige –d’une autre race ceux-là, plus petits et à la fourrure plus dense– passèrent comme des éclairs à la poursuite de l’autre loup.

Draco haussa un sourcil, puis éleva la voix pour être bien entendu :

– Utiliser l’Arma Diana pour une bataille de neige, que c’est puéril !

Il y eut un silence… Puis il se prit une boule de neige en plein dans la nuque, lui arrachant un glapissement. Il se retourna juste au moment où Alva surgissait de derrière un arbre, une boule de neige à la main. Elle portait un bonnet en fourrure blanche saupoudré de neige.

– Tu ne disais pas ça à Pré-au-Lard, sourit la Russe.

Elle avait toujours les traits tirés. Elle ne devait pas avoir beaucoup dormi cette nuit. Draco savait que Lévine lui avait laissé une potion de Sommeil Sans Rêves, mais il doutait qu’elle l’ait prise. Après avoir torturé Rowle, Draco avait reçu une potion de ce type, discrètement offerte par Rogue. Il n’y avait pas touché. Il se dégoûtait trop pour espérer la paix.

Il secoua la tête, chassant ses idées noires, et rétorqua :

– Parce que j’étais dans le même camp que toi.

– Les deux affreux Mangemorts contre le reste du monde, hein ?

Ils échangèrent un sourire complice, et Draco ricana :

– Exactement. Où est l’autre ?

– Astrid ? Derrière toi.

Au même instant, une quantité surprenante de neige fut déversée dans le col du Serpentard, qui poussa un petit cri aigu et se retourna d’un bloc. Astrid, ses cheveux blonds volant autour d’elle et ses yeux bleus pétillants d’amusement, s’éloignait en riant à gorge déployée.

– Mais vous êtes folles ! s’exclama Draco en se tortillant dans tous les sens pour enlever la neige de son haut.

Il entendit un bruit mou et se retourna à nouveau. Alva venait de s’effondrer de rire, secouée de gloussements presque hystériques, les larmes aux yeux. Entre deux hoquets hilares, elle réussit à bredouiller :

– Draco Malefoy qui se tortille

– Je ne me tortille pas ! s’indigna Draco en arrêtant de bondir.

Mais la neige était toujours froide dans son dos, et il remua les épaules pour s’en débarrasser. Alva retomba dans la neige en hurlant de rire.

– On dirait un asticot sous LSD !

– Un quoi ?! s’égosilla Draco, ses yeux lançant des éclairs.

Et Alva riait, riait, riait. Un rire presque nerveux, presque dément, qui ne s’arrêtait pas ; un rire si sec, cassé et fou qu’il ressemblait à des sanglots. Et puis ce fut réellement des sanglots, lourds et déchirants, les pleurs lancinants de quelqu’un qui craque et se brise.

Avant de s’en rendre réellement compte, Draco avait posé un genou en terre et se penchait auprès d’elle. Astrid également. La blonde lui jeta un regard méfiant tout en enlaçant la rousse qui pleurait, et Draco se redressa, incertain.

Il savait qu’Alva et Astrid avaient un lien très privilégié. Les Koenig avaient été la famille adoptive de la rousse, après tout, et Astrid et elle avaient passé toute leur scolarité ensemble. Mais il pensait… Il croyait… Il espérait être important pour elle, lui aussi.

Mais Alva le retint, agrippant sa manche du bout des doigts, sans un mot et sanglotant toujours comme si elle ne pourrait jamais s’arrêter. Astrid sembla surprise un instant. Mais ça ne fut qu’un instant. Et ensuite, elle ne protesta pas quand Draco referma maladroitement son bras indemne autour d’Alva, la berçant d’un geste instinctif.

Draco s’était rarement sentit aussi perdu et gêné. Quand Alva s’était effondrée dans la forêt, après avoir apprit que son père était toujours en vie, elle n’avait versé que quelques larmes silencieuses, et ils avaient tous les deux faits comme s’il ne s’était rien passé.

Alva aurait eu mille bonnes raisons de fondre en larmes depuis qu’il la connaissait. La persécution des enfants de Mangemorts qui la révoltait. Sa peur quand Potter avait révélé à mots couvert qu’il savait que son père était un Mangemort. Son angoisse après s’être battue contre le Trio d’Or. Sa peur constante après le retour de son père. Sa méfiance et sa tension quand Stensenn était dans les parages. L’horreur quand elle avait réalisé qu’elle allait devoir plonger tête baissé dans les souterrains piégés. Le chagrin de devoir entraîner ses amis là-dedans. La peur dans les salles ensorcelées, la peur quand elle avait compris qu’ils avaient été piégés, la peur quand elle s’était retrouvée face à son père. Oui, Alva avait été jeté à terre des dizaines, des centaines de fois, et pourtant elle s’était toujours relevée sans une larme.

Par nécessité parfois. Par orgueil le plus souvent. Juste parce qu’elle n’acceptait pas d’être faible. Exactement comme lui. Et elle ne pleurait pas. Jamais.

Jusqu’à maintenant.

Il fallut un long moment pour qu’Alva se calme. Ni Draco, qui la tenait dans ses bras, ni Astrid, qui lui caressait doucement le dos en cercles apaisants, ne bougèrent durant ce temps. Puis finalement, Alva émit un son bas et tremblant qui ressemblait à un petit rire.

– Et moi qui m’étais jurée de ne plus m’humilier…

– Il n’y avait rien d’humiliant, dit doucement Astrid. Tu as le droit de pleurer.

Alva soupira, et se redressa en position assise. Draco la relâcha avec précaution, mais ne s’écarta pas. Ils étaient toujours épaule contre épaule, et la jeune fille n’en avait peut-être pas conscience, mais elle se blottit contre lui. Astrid riva son regard bleu sur le Serpentard, menaçante, et le blond ne trouva rien de mieux à faire que de passer son bras sur les épaules d’Alva d’un geste protecteur.

– C’était un salaud, murmura la rousse.

– Je suis désolé, murmura Draco.

Il ne savait pas pourquoi il avait dit ça. Ça lui semblait la bonne chose à dire. C’était vrai. Il était désolé, tellement désolé qu’elle souffre. Mais elle secoua la tête avec un rictus :

– Pourquoi serais-tu désolé ? Il t’a torturé. Il allait te tuer. Tu le hais.

Draco ne nia pas. Astrid, elle, toujours à genoux à côté de la rousse, prit doucement sa main.

– C’était ton père.

Alva renifla un petit coup, ce qui fit esquisser à Astrid et Draco une même moue un peu dégoutée, puis elle répéta à voix basse :

– C’était mon père. Il m’a élevée et protégée quand j’étais petite. Il me faisait des compliments, il me faisait me sentir jolie et importante. Il me donnait des conseils, il me laissait le regarder dans son laboratoire. Il était toujours là, et il ne m’ignorait pas, au fond, il me regardait, et il me protégeait. Et je l’aimais, même si c’était un mage noir, même s’il m’entraînait vers la magie noire… Et maintenant il est mort.

Astrid serra la main de son amie et lui dit quelque chose en russe, quelque chose que Draco ne compris pas et cela l’agaça. Mais Alva secoua la tête :

– Il a tué Anaïs. Jack ne sera plus jamais le même. Theo non plus. Et aucun d’entre nous. Sa mort est un soulagement, non ? Je ne devrais pas… Sa mort ne devrait rien me faire.

– Ecoute, la coupa Draco. Même si c’était un Mangemort, un salaud, même si c’était un meurtrier, c’était ton père. Ton père. Ton sang, ta famille, ta maison. Même s’il a fait des choses atroces, même si des gens le haïssent, tu te souviens de lui en tant que père. Il fait partie de toi. Sa mort t’a fait quelque chose. Personne n’a le droit de te dire le contraire.

Astrid le regarda, à la fois méfiante et intriguée, mais ce n’était pas elle que Draco observait. C’était Alva. Alva qui releva la tête et dont le regard bleu croisa le sien. Elle avait vraiment les yeux d’un bleu qu’il n’avait jamais vu ailleurs, un bleu plein d’émotions, hypnotique et désarmant.

Et elle lui sourit.

– Merci.

oOoOoOo

– Elle a l’air de t’apprécier.

La voix d’Astrid était plate, comme si elle s’en désintéressait, mais Draco pouvait deviner la défiance et la curiosité derrière les apparences.

Lui et Astrid se trouvaient dans le couloir de l’infirmerie. En fait, Draco s’y était rendu un peu par hasard, laissant ses pas le guider. Après l’épisode du parc, ils avaient ramenée Alva à sa chambre et Draco avait retrouvé la potion de Sommeil Sans Rêve sous son matelas. Astrid avait eu l’air presque choquée. Alva, elle, avait eu une grimace coupable. Et elle avait finalement accepté de la boire.

Une fois Alva endormie, Draco Malefoy avait erré un moment, sans but, jusqu’à ce qu’il reconnaisse ce couloir. Il ne savait pas vraiment pourquoi il s’y était arrêté. Il n’avait pas le droit d’entrer dans l’infirmerie avant la fin de l’opération.

– Je sais, répondit-il tranquillement.

Autant Lévine lui faisait penser à un lion, royal et tranquille, autant Astrid lui évoquait un loup. Un peu comme Alva, d’ailleurs. Secrète et narquoise, toujours sur ses gardes, prête à montrer les crocs si on s’en prenait à sa meute, et d’une loyauté presque effrayante.

– Alva est un membre de ma famille. Si tu lui fais du mal, je te tue.

Draco ne tourna même pas la tête vers elle. Il ne réfléchit même pas à sa réponse : ça sortit comme ça, tout seul, parce qu’il savait que si quelqu’un faisait du mal à Alva, il ferait bien pire que de le tuer.

–Si tu lui fais du mal, je t’en ferais mille fois plus.

Astrid le dévisagea longuement. Elle portait toujours son chapeau pointu de sorcière et sa cape assortie, noirs tous les deux, mais le reste de ses vêtements étaient dans les tons bleus et argent. Couleur de phénix.

– Tu l’aimes ?

Draco sursauta, pris par surprise, puis reprit ses esprits et lui adressa un sourire hautain :

– C’est une question inconvenante.

Mais Astrid continuait à le dévisager de son regard aux reflets d’acier, et Draco se sentit aussi mal à l’aise que quand Alva le fixait durant de longues minutes. Oui, vraiment, Astrid et Alva étaient faites pour s’entendre. Elles étaient deux louves.

Il détourna les yeux, et grommela de mauvaise grâce :

– Évidemment.

Astrid esquissa un mince sourire, et s’adossa comme lui au mur de l’infirmerie. De là, ils avaient une vue plongeante sur le parc. Les loups de neige d’Astrid et Alva, qui n’avaient pas levé le sort, continuait à folâtrer entre les arbres, se pourchassant quand ils rencontraient un membre de la meute adversaire.

– Alva et moi sommes très proches, commença Astrid. Seul sa mère et Volodia s’intéressaient un tant soit peu à elle, et ils n’étaient jamais là. Son père l’ignorait, obnubilé par sa magie noire, et Oswald et Borislav suivaient ses pas. Alors Durmstrang est devenu sa maison, et je suis devenu sa famille.

– Elle me l’a dit, acquiesça le Serpentard.

– Alors tu dois vraiment compter pour elle. En général, Alva ne laisse pas les autres deviner quelles sont ses faiblesses.

Draco resta silencieux. Les faiblesses d’Alva ? Il les connaissait par cœur. C’était les mêmes que les siennes. Être comparé à son père, devenir comme lui. Perdre ceux qu’il aimait, même s’ils lui avaient fait du mal. Être humilié, être seul. Devoir tuer.

– Alva est aussi devenu ma famille, continua Astrid. Je n’avais jamais été séparé de Lévine auparavant. Alva et moi avions toutes les deux besoin de reconnaissance, de protection… Et de liberté, j’imagine. Sans notre famille pour nous étouffer, nous avons grandi ensemble. J’avais un an de plus qu’elle, mais je me suis arrangée pour être dans sa classe en ratant magistralement ma seconde année. Comme ça, j’ai été obligée de la refaire… Dans la même classe qu’Alva.

– Ça, elle ne me l’avait pas dit, sourit Draco.

– Elle a toujours un peu culpabilisé pour ça. Ça m’était égal. J’adorais être avec elle. Nous nous ressemblons beaucoup. Nous avons les mêmes centres d’intérêts, les mêmes passions, les mêmes affinités, les mêmes talents… Sauf en vol : je suis une championne, mais Alva se tétanise dès qu’elle approche un balai. Et on n’a pas le même talent en Runes, bien sûr. Alva est un génie des Runes.

Astrid fit une pause et sourit, nostalgique, avant de prendre un air grave.

– Elle t’a raconté ce qui s’est passé durant sixième année ?

– Oui, acquiesça le Serpentard. Son père a emmené toute sa famille en Angleterre. Volodia et elle sont donc venus s’installer au manoir Koenig.

Astrid hocha la tête.

– C’est ça. C’est à partir de ce moment qu’Alva a commencé à changer. Elle était plus… Distante. Plus inquiète. Elle n’était plus aussi drôle ni aussi complice qu’avant. Et un jour, après les examens, je suis remontée au dortoir et j’ai vu ce petit mot. Elle est partie sans même me dire au revoir, pour se jeter à pieds joints dans un piège.

– Sa mère était morte, fit le blond avec un certain agacement.

– Elle aurait pu m’en parler ! Avant, elle m’en aurait parlé. Et quand elle s’est échappée, quand elle a réussi à revenir en Russie… Tout ce qu’elle a fait a été de prendre son argent et de s’enfuir à nouveau. Elle m’a écrit ensuite, bien sûr, mais… A présent, il y a ce mur entre nous. Je n’ai pas été capable de la rassurer, de la consoler, de la protéger. Toi, si.

Elle avait prononcé les derniers mots avec hargne, et Draco haussa un sourcil dans sa direction. Astrid haussa les épaules, puis lui adressa un sourire gêné. C’était une grimace tellement typique d’Alva que le blond en eu un coup au cœur.

– J’imagine que je suis un peu jalouse.

Draco fut tiraillé entre la laisser mariner dans sa frustration et son anxiété, ou se montrer franc et jouer les psychomages avec elle. Finalement, il songea qu’Alva lui aurait démonté la tête si elle avait appris qu’il voulait laisser son amie se faire un sang d’encre, et poussa un long soupir exaspéré.

– C’est parce que elle et moi avons pas mal de choses en communs.

Astrid tourna un regard plein d’espoir vers lui, et Draco se résigna.

– Alva a eu une enfance très protégée, expliqua-t-il de mauvaise grâce. Comme toi, comme moi, comme plein d’autres. A l’abri de tout. Surveillés par nos parents, "pourris-gâtés dans des châteaux" selon sa propre expression. Et puis le Seigneur des Ténèbres est arrivé et… Nos vies se sont brisées en mille morceaux. Alva et moi avons tous les deux connus des choses dont tu n’as pas idée.

Astrid ouvrit la bouche pour protester, l’air terriblement vexée, en colère, mais Draco la coupa d’un ton sec :

– Oui, je sais que tu as déjà pratiqué la magie noire, que tu te bats contre des loups-garous, que tu travailles à un poste-clef, que tu monte à dos de griffon ! Ça n’a rien à voir. Tu te fais un petit coup d’adrénaline et tu penses que tu as défié la mort… Tu ne connais rien de la réalité de la guerre. Cette enfance protégée que les enfants de Mangemorts ont perdue, toi tu la vis encore. Sans jamais avoir eu à souffrir de la faim, sans jamais avoir eu à se terrer comme une proie, sans jamais avoir eu à subir ou à donner la torture. Sans jamais être seul, sans avoir à faire des choses qui te répugnent pour protéger la vie de ta famille. Tuer ou torturer un homme est très différent de le faire à un animal. C’est horrible. Tu ne peux pas oublier. Tu ne peux pas l’accepter, à moi d’être un monstre. Et ça te bouffe, morceau par morceau. Des mois, des années peuvent passer, et tu réveilleras toujours d’un cauchemar où tu reverras ce que tu as fais, et tu en seras toujours aussi malade. Tu peux regretter tant que tu veux, rien ne sera jamais pareil.

Il reprit sa respiration, fusillant du regard Astrid qui le fixait avec stupéfaction, et acheva d’une voix glaciale :

– Toi, tu es toujours une gamine pourrie-gâtée dans un château. Alva, moi, tous les autres, nous sommes déjà des adultes. Alors venir geindre parce que ta copine n’est plus aussi écervelée qu’avant, c’est un peu puéril tu ne trouves pas ?

Astrid resta muette quelques secondes, visiblement stupéfaite. Elle ne devait pas avoir l’habitude qu’on lui réponde sur ce ton chez elle. Finalement, elle maugréa :

– Alva n’est pas comme ce que tu décris.

– Alva est comme moi, trancha Draco. Elle se croyait intouchable et a été rabaissée plus bas que terre. Ce genre de choses fait mûrir très vite. Tu devrais être fière qu’elle croie assez en toi pour espérer que tu acceptes ce qu’elle est devenue.

– J’accepte ce qu’elle est devenue ! s’indigna Astrid de plus en plus furieuse.

– Non, répliqua Draco avec hargne. Tu la regardes et tu vois ton amie de Durmstrang, celle qui dessinait en cours et qui avait des arums dans les cheveux, qui riait quand vous faisiez une blague à quelqu’un et qui se laissait entraîner dans tes bêtises. Ce n’est plus elle. Maintenant elle regarde derrière son épaule quand elle entend un bruit, elle cesse de respirer quand on parle de meurtres et de tortures. Elle a grandi, et tu devrais faire de même.

Astrid cessa de respirer. Ses yeux bleus clairs étincelaient et Draco se demanda si elle allait lui jeter un sort. Qu’importe, il était prêt : depuis son réveil sa baguette n’avait pas quitté sa main.

– Tu as un sacré culot Malefoy, cracha la Russe.

– Et toi tu n’as que de l’orgueil, cingla le Serpentard. Si tu n’es là que pour te plaindre de ton sort, va-t’en. J’ai un ami qui s’est fait torturer et mutiler et je veux avoir de ses nouvelles dès qu’un Guérisseur sortira de cette foutue pièce.

Pendant une poignée de secondes, Astrid sembla vouloir lui envoyer sa main dans la figure. Puis elle croisa les bras. Draco reconnu le geste : Alva faisait le même quand elle voulait refouler sa colère, comme si ce mouvement l’assurait qu’elle ne frapperait pas son interlocuteur. La jeune fille respira profondément, et finit par lâcher :

– Alva est mon amie. Je ne veux pas la perdre.

– Ce n’est pas à moi de te dire ce que tu dois faire pour ça, rétorqua Draco. Alva est différente de celle que tu as connue. A toi de t’y adapter.

Astrid hocha la tête, lentement. Ses yeux restaient rivés sur le visage de Draco. Finalement, elle poussa un long soupir.

– Tu ressembles à Lévine.

– Moi ? s’étonna le Serpentard. Pas du tout. Ne le prend pas mal, mais ton frère est réellement effrayant.

– Je sais, fit Astrid d’un air rêveur. Imposant, charismatique, puissant, mystérieux. Lévine est incroyable. Il lui suffit d’entrer quelque part et de parcourir la salle du regard pour que tous les regards se tournent vers lui avec respect. Tu as quelque chose qui me fait penser à lui.

– Peut-être parce que je suis blond, plaisanta Draco qui se détendait peu à peu.

– Non. C’est juste quelque chose comme… Une sorte de solidité intérieure. Quelque chose quand on te regarde. Comme si c’était marqué au-dessus de ta tête que tu ne laisseras personne te barrer la route…

– J’ai l’air de ce genre de personne ? ricana Draco.

Astrid haussa les sourcils :

– Je t’ai dis à peine deux phrases et tu m’as démontré que je t’emmerdais, que j’étais une gamine et qu’Alva était ta propriété privée. Donc oui.

– Je n’ai pas dit ça ! s’horrifia Draco.

– C’était clairement sous entendu. Tu sors avec elle ?

– Mais non !

– Tu es amoureux alors ? fit Astrid d’un ton taquin.

Draco leva les yeux au ciel.

– Je ne répondrai pas à cette question sans la présence de mon avocat.

Alva éclata de rire, amusée, et se plaça soudain face à lui. Elle était de la même taille que le Serpentard, et ce dernier songea machinalement qu’elle devait faire quelques centimètres de plus qu’Alva. La Russe aux longs cheveux blonds le fixa d’un air grave, ses yeux bleus pétillant d’amusement.

– En Russie, le salut conventionnel c’est le baiser sur la bouche, mais les Anglais sont beaucoup trop coincés… Donc je vais me contenter de ça.

Sans prendre garde à l’air horrifié de Draco quand elle avait mentionné le baiser sur la bouche, Astrid lui tendit la main :

– Je ne me suis pas présentée. Je m’appelle Astrid Ludivina Koenig, fille du très riche Sang-Mêlé Mikhaïl Koenig, et petite-fille du mage noir Gellert Grindelwald. Actuellement employée au Ministère de la Magie, Département de la Cohabitation des Espèces, section Loups-Garous. Je suis une joueuse de Quidditch géniale, j’adore monter à dos de griffon depuis que j’ai eu Zanor pour mes neuf ans, je n’aime pas les gens en général, et je cohabite avec un phénix des glaces.

Draco retint un éclat de rire. Oui, il pouvait vraiment voir pourquoi Alva adorait Astrid. Cette fille était tout ce qu’Alva avait été et aurait pu devenir. Energie et fraîcheur, volonté et insouciance. Il serra sa main tendue, et se présenta à son tour :

– Je m’appelle Draco Aurelius Malefoy, fils du Mangemort Lucius Malefoy et héritier d’une longue lignée de Sang-Purs tous blonds, riches et mortellement bornés. Actuellement en huitième année à Poudlard, Serpentard et héritier ruiné. Futur riche homme d’affaire, avenir un peu incertain. Je suis un très bon Attrapeur quand je n’ai pas le bras cassé, j’ai un serpent tatoué sur le bras, je suis très bon en combat avec ma baguette, je n’aime pas non plus les gens, et je trouve qu’Alva est une brute mais je l’adore.

Un franc sourire éclaira le visage d’Astrid. Et Draco songea que peut-être, ça ne serait pas si difficile de devenir ami avec elle.

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