Le parfum des Arums

Volodia, mon frère

– Le match Serpentard-Serdaigle est dans une semaine. Tu es consciente que je vais gagner ?

Alva leva les yeux de son chaudron et lança un regard noir à Draco. De dernier, tout en découpant les racines de marguerites, la fixait avec un sourire narquois.

– C’est ma Maison qui va gagner.

– Ben voyons.

– Ma Maison, insista la Russe d’un ton menaçant.

– Je n’y crois pas une seule seconde ! chantonna Draco.

De l’autre côté du chaudron, occupé à diluer de la bile de tatou, Potter les regardait avec perplexité. Le match approchait à grands pas, et la tension montait entre Serpentards et Serdaigles, mais ces deux-là passaient leur temps à se chamailler comme des gamins de cinq ans.

Incompréhensible.

– Les Serdaigles sont les plus forts de toute façon !

– Dis la fille qui confond blaireau et maquereau…

– C’était un accident ! Et puis, merci, Laughlin m’a suffisamment assommée de reproches pour que je m’en souvienne.

La transformation des gros vertébrés avait été un cours de Métamorphose particulièrement éprouvant. Personne n’avait réussi à changer son chien en blaireau, même Hermione. Draco, Padma et Terry lui avaient changé la fourrure, mais mis à part eux, il n’y avait eu que des catastrophes.

Dont la transformation en poisson du boxer donné à Alva.

– C’était très drôle, Salvakya.

– … Je vais t’assassiner dans ton sommeil, Draco.

– Tu as si peur que ça de voir les Serdaigles m’affronter dans un match ?

– Je. N’ai. Pas. Peur. Et on va t’écraser !

Elle pointa un doigt accusateur sur le visage du Serpentard, qui haussa un sourcil d’un air hautain. Potter leva les yeux au ciel.

En Potions, le Serdaigle et la Serpentard se mettaient généralement d’accord pour l’ignorer. Ensemble, ils semblaient plus… Il ne savait pas. Mieux. Enfin, surtout Malefoy…. Il ne ressemblait plus à l’abominable snob qui lui avait pourri sa scolarité, ni au gamin terrifié de la tour d’Astronomie.

– Et tu n’as aucun motif valable pour te moquer de mon nom, insista Alva en touillant plus énergiquement dans le chaudron. Tu t’appelle Draco ! A partir de maintenant, je vais t’appeler Draconis.

– Quoi ?! Eh, moi je n’ai pas déformé ton nom !

– C’est pareil.

– Non, ce n’est pas pareil !

– Bile de tatou, s’il-te-plaît.

D’un geste machinal, Potter lui passa la fiole contenant la bile de tatou diluée. Alva quitta des yeux le visage du Serpentard pour se concentrer sur l’opération délicate qui consistait à verser le contenu du flacon dans la potion fumante.

Un peu plus loin, Blaise et Granger s’activaient eux aussi près de leur chaudron. Leur potion semblait presque finie. Blaise était un paresseux, mais il fallait l’avouer : il était doué. Avec une partenaire intelligente et stricte comme la Gryffondor, ses notes remontaient en flèche dans toutes les matières.

– N’oubliez pas que celui qui réussira le meilleur Philtre de Mémoire aura un bonus lors de votre prochain devoir écrit ! claironna Slughorn.

Un peu plus loin, Theodore attrapa le poignet de Londubat pour l’empêcher de verser un ingrédient supplémentaire dans le chaudron. Le regard d’Alva glissa sur eux, et elle grimaça :

– Theodore est en train de rattraper la bêtise de Londubat. Le bonus nous échappe.

– Garde un œil sur Granger et Blaise, grinça Draco.

– Ah non, pas eux, encore ! Ça sera le quatrième bonus qu’ils vont nous piquer sous le nez.

– Peut-être pas, lâcha soudain Potter.

Avec un bel ensemble, Draco et Alva se tournèrent vers le Survivant, interloqués. Jamais le Gryffondor n’intervenait dans leur duo. Mais cette fois, Harry leur désigna un de leurs voisins d’un léger mouvement du menton.

Ryan Sullivan, sous le regard réprobateur d’Anaïs, était en train de faire léviter une petite plume bleue dans au-dessus du chaudron du binôme Granger-Zabini. Il profita d’un instant d’inattention de ses deux victimes pour laisser tomber la plume dans la potion : en un instant, le duvet fut dissous, et la mixture se mit à siffler dangereusement.

Un identique sourire enchanté apparu sur le visage des membres du trio maudit des huitièmes années.

– Ryan est trop génial, déclara Alva avec ferveur.

– Ne le dis pas trop fort, ses chevilles vont enfler.

– Tu parles ! Avec ton ego à toi, je me demande comment tu passes encore les portes.

Draco lui fit un bras d’honneur, faisant ricaner Ryan qui regardait justement dans leur direction. Anaïs, qui venait de se renverser dessus du sang de Noueux, le prit comme un affront personnel et lui envoya un torchon sale à la figure.

Alva ricana.

– J’adore ce cours. Racines de marguerites !

Draco lui passa les racines finement hachées, un sourire satisfait aux lèvres. Ils auraient peut-être une chance de décrocher ce bonus après tout…

– Il ne vous reste que deux minutes ! annonça l’enseignant.

Alva eut un large sourire de satisfaction, puis diminua l’intensité de son feu. Alors qu’elle se mettait à touiller la potion, qui prenait doucement une couleur vert menthe, Draco reprit comme si la conversation n’avait jamais dérivé :

– De toute façon, c’est connu, les Serdaigles ne sont doués que dans ce qui est intellectuel. Sur des balais, ce sont des manches. Sans mauvais jeu de mots.

– Je ne te permets pas, espèce de blond !

– Quand on soutien un club aussi nul que les Flèches d’Appleby, on n’a pas le droit de donner son avis question Quidditch.

– Ah ! Les Flèches valent bien mieux que ta stupide équipe de boulets.

– Les Tornades de Tutshill, rectifia Draco avec hargne.

La mâchoire du Survivant se décrocha en entendant ça, mais les deux amis ne lui prêtèrent pas la moindre attention, trop occupés à continuer à se chamailler.

– Si les Serdaigles gagne le match, tu ne devras plus jamais dire de mal des Flèches d’Appleby, ça marche ?

– Et quand j’aurais attrapé le Vif ?

Si tu gagnes, ce qui n’est pas sûr du tout, alors je ne critiquerais plus tes boulets.

– Tornades de Tutshill !

– Ça marche ou pas, Malefoy ?

– Je relève le défi, Hawking.

Ils se tapèrent dans la main en se toisant avec défi, juste au moment où Slughorn annonçait qu’il était temps pour eux de lui remettre leurs échantillons. L’air très satisfait de lui-même, Draco remplit un flacon de potion, et alla le déposer sur le bureau de l’enseignés.

Resté seul avec Alva, Potter la fixa un instant d’un air hésitant.

– Tu t’entends bien avec Malefoy.

– Si c’est pour me dire que je ferai mieux de fréquenter les gens respectables comme ton ami rouquin, tu peux aussi bien te taire… se hérissa la Russe.

– Je n’ai pas dit ça, se défendit le Gryffondor. Je me demandais juste… La mère de ta cousine, ta tante, c’est bien ça ? Elle a été tuée par des Mangemorts. Mais tu n’as pas l’air d’en tenir rancune à Malefoy.

Alva le regarda fixement.

– Je vais être claire, Potter. Pour cette fois, je passerai sur le fait que tu ais fouillé comme un rat dans le passé de ma famille.

Le Survivant s’empourpra, mais elle ne lui laissa pas le temps de répondre.

– Ma tante Esther a bien été tuée par des Mangemorts. Mais elle a beaucoup souffert avant. Ils l’ont obligée à faire des choses horrible pour protéger Cathy, jusqu’à ce qu’elle se révolte. Je peux comprendre ce que c’est de se salir les mains pour protéger sa famille, et je peux savoir à quel point c’est immonde. A quel point c’est sale, cruel et difficile, mais à quel point c’est nécessaire.

Elle s’avança d’un pas vers l’Elu, menaçante.

– Ce n’était pas la faute de Tante Esther. Et ce n’était pas la faute de Draco. Toi, tu es né dans le camp des gentils, posé sur un piédestal dès le début. Certains n’ont pas eu cette chance. Et tu sais quoi ? Ils font avec. On fait tous avec. Ce n’est pas notre faute pour autant.

D’un sort informulé, elle vida leur chaudron, et fourra rageusement ses affaires dans son sac. Potter la regarda sans un mot. Il l’avait déjà remarqué, mais Alva se laissait emporter par la colère quand on mentionnait la mauvaise réputation de ses amis. Elle les défendait toujours avec véhémence.

Loyauté. C’était quelque chose qu’il appréciait. Et même si Alva était vraiment dotée d’un caractère de chien et que ses fréquentations n’étaient pas très recommandables, cette loyauté, il la respectait.

– Tu as été mêlée à la guerre.

Ce n’était pas vraiment une question. Alva se raidit, et Harry se demanda s’il n’avait pas été trop loin. Mais elle se borna à répondre sèchement :

– Ma famille est morte. Bien sûr que j’y été mêlée. Tu as quelque chose d’intelligent à dire ?

Il l’étudia un instant. Alva lui évoquait toujours un loup qui gronde, menaçant. Un animal sauvage qui peut vous sauter à la gorge à chacun instant, et qu’il ne faut pas trop chercher.

Pourtant, à voix basse, il posa la question qui lui brûlait les lèvres :

– Ce ne sont pas les Mangemorts qui ont tué ta famille, n’est-ce pas ?

Le regard bleu de la jeune fille s’assombrit. Sentant qu’il avait touché un point sensible, le Gryffondor se tendit, et expliqua rapidement :

– C’était la famille de ta mère, et de ta tante Esther, qui portaient le nom de Hawking. Ta cousine et toi avaient changé de nom, ça me paraît logique que ce soit pour ne pas être associés au camp de Voldemort.

Alva continuait à la regarder. Mal à l’aise, il fit passer son poids d’un pied sur l’autre :

– Seul Hermione, Ron et moi le savons. Parce que le père de Ron travaille au Ministère et qu’il est tombé sur ton dossier…

– Dis plutôt que ce sale raciste de roux a demandé à son précieux paternel de fouiller tout ce qu’il trouverait sur les Hawking quand je l’ai envoyé chier.

La grossièreté de la Serdaigle surprit moins le Gryffondor que l’injure destinée à Ron. Il rentra la tête dans les épaules. Alva avait bon sur toute la ligne.

La jeune fille poussa un profond soupir, et balança son sac sur son épaule.

– Ce que ma famille a fait ou non n’a plus d’importance. Oui, certain d’entre eux étaient du mauvais côté de la barrière. Pas tous. Mais qu’importe, après tout ? Ils sont morts à présents. Au moins, l’autre monde les a réunis.

Sans un mot de plus, elle s’éloigna, et Harry la laissa quitter le cachot sans tenter de la retenir. Il se sentait mal à l’aise. Il n’aurait pas voulu savoir ça, pas voulu voir le regard d’Alva devenir si sombre et si lointain.

La guerre était finie. Chacun avait le droit de trouver la paix.

oOoOoOo

Alva est arrivée.

Blaise dit : T’avais pas l’air dans ton assiette ce midi. Il s’est passé un truc en Potions ?

Draco dit : Je suis sûr que c’est Potter. Qu’est-ce qu’il a fait ce bâtard ?

Theo dit : Relax, Draco…

Alva dit : Rien. Il a absolument tenu à savoir pourquoi je traînais avec des gens aussi peu fréquentables que vous trois, et je lui ai dit ma façon de penser.

Draco dit : Je suis sûr qu’il aurait mieux compris avec un sort.

Alva dit : Eh eh, j’y penserai la prochaine fois.

Theo dit : Raaaah, vous êtes indécrottables.

Ryan est arrivé.

Anaïs est arrivée.

Cathy est arrivée.

Blaise dit : ?!?

Alva dit : Hello Cathy, comment ça va ?

Cathy dit : Bien, et toi ?

Ryan dit : Et nous on compte pour du beurre ?

Cathy dit : Pardon.

Ryan dit : Je te fais marcher. Alva t’a filé un Silverscroll ?

Blaise dit : Mais non, tu vois bien qu’elle est en train de communiquer avec nous par télépathie.

Ryan dit : C’est ça, fous-toi de ma gueule…

Blaise dit : C’est vrai, je peux ?!

Theo dit : Vous me soulez.

Alva dit : J’ai donné un parchemin à Cathy parce qu’à cause de tous le boulot que nous donnent les profs, j’ai moins de temps pour aller la voir.

Ryan dit : Ah, bravo. A qui d’autre tu as donné un Silverscroll ?

Alva dit : A personne, espèce de parano.

Blaise dit : Venant de toi, c’est gonflé ?

Alva dit : Tu me trouve paranoïaque ?

Blaise dit : Je refuse de répondre à cette question sans la présence de mon avocat.

Alva dit : Crétin. Alors Cathy, qu’ont pensé Nathan et Valerian du Club ?

Cathy dit : Je leur en ai parlé ce matin en Sortilèges. Ils ont l’air emballés par l’idée.

Alva dit : Très bien. Theo, t’as eu le temps de parler à Shepper ?

Theo dit : Je lui ai proposé qu’on s’entraide à plusieurs pour les devoirs et j’ai mentionné Anaïs. Il était plutôt d’accord, mais il reste méfiant.

Blaise dit : Normal, c’est un Gryffondor et toi un Serpentard.

Anaïs dit : Je n’ai pas encore eu le temps de parler à Jack Sloper, pour ma part…

Ryan dit : Tu feras ça plus tard, ça ne presse pas.

Alva dit : … Cathy, je viens de capter. Tu n’as pas cours ?

Cathy dit : Si, mais c’est de l’Histoire… Et toi, alors ?

Alva dit : Je suis en Runes. J’ai fini la traduction, et là je lis la lettre de ce matin.

Draco dit : Encore ta mystérieuse correspondante Russe… Et les autres, vous n’avez pas cours, là ?

Blaise dit : Moi je recopie sur elle.

Ryan dit : Idem.

Anaïs dit : … Moi aussi.

Theo dit : Bande de veinards… Divination pour moi.

Draco dit : Ah ah ! Moi j’ai rien.

Alva dit : Et tu ne bosse pas ?

Draco dit : … Théoriquement, si.

Blaise dit : Théoriquement, hein ?

Theo dit : Fin du cours ! A plus tard !

Theo a quitté la conversation.

Alva dit : Encore une heure… Je vais me pendre avec mon lacet, je crois.

Cathy dit : Fin du cours pour moi aussi. Au revoir !

Cathy a quitté la conversation.

Blaise a quitté la conversation.

Ryan a quitté la conversation.

Anaïs a quitté la conversation.

Alva dit : Je les ai menacés de ne pas les laisser copier s’ils ne quittaient pas.

Draco dit : Tu es diabolique.

Alva dit : Je voulais te demander un truc.

Draco dit : Je ne te répondrai que si toi aussi tu réponds à une de mes questions.

Alva dit : Sale serpent. Toujours en train de marchander.

Draco dit : Sans ça, je peux toujours courir pour que tu me répondes.

Alva dit : Bon, pose-la, ta fichue question !

Draco dit : La cape d’invisibilité. Tu en avais besoin pour explorer le château.

Alva dit : C’est pas une question.

Draco dit : Non, mais ça m’amène à ma question. Tu cherchais quelque chose. Mais quoi ?

Draco dit : Alva ?

Draco dit : Alva.

Alva dit : Je cherche la cachette d’un objet.

Draco dit : Tu vois, c’était pas si difficile.

Alva dit : Grmf.

Draco dit : Je parierai également que c’est en partie à cause de la recherche de cet objet que tu es venue à Poudlard. Je pourrais également supposer que ton laconisme prouve que tu as trouvé la cachette, ou que tu en a une bonne idée, raison pour laquelle tu m’as rendu la cape. Mais comme tu es toujours à Poudlard et que tes habitudes n’ont changé en rien, je considère que tu n’as pas réussi à prendre l’objet en question. Juste ?

Draco dit : Ton silence confirme mes soupçons. Je m’aime, tu sais ? Je suis trop fort. Mais dans ma grande bonté je ne chercherai pas à savoir ce que c’est, d’où il vient ni pourquoi tu le cherches. Dis merci.

Alva dit : Crève.

Draco dit : Prévisible.

Alva dit : A mon tour d’exiger. Je veux que tu me montre tous les passages secrets que tu connais.

Draco dit : Qui te dit que je connais des passages secrets ?

Alva dit : Mon instinct. Alors ?

Draco dit : … D’accord.

oOoOoOo

– Asseyez-vous.

Stensenn était assis derrières on bureau, corrigeant ses copies. Il n’avait même pas levé les yeux quand Alva était entrée et avait posé son sac.

La Russe nota distraitement qu’il y avait des parchemins et plusieurs livres sur son bureau à elle. Pas de peaux de sirène cette fois-ci. Elle allait sans doute avoir droit à un contrôle sur les Runes des Tatouages. Il leur avait déjà donné un devoir en DCFM, avec des activités pratiques qui avait envoyé Theodore et Neville à l’infirmerie. A la fin du cours, il semblait que toute la classe émettait des ondes de haine envers l’enseignant.

Alva savoura un instant l’idée de la tête de Stensenn quand le Club entrerait en fonctionnement et que ses élèves ne tomberaient plus sur les rotules à la fin de ses cours. Sale charognard, va. Elle avait hâte de le priver de ce plaisir.

Stensenn griffonna quelque chose à l’encre rouge sur la dernière copie –avec un pincement au cœur, Alva reconnu la copie de Ryan, le seul d’entre eux qui utilisait de l’encre bleu marine–, puis posa son regard couleur acier sur elle.

– Aujourd’hui, Hawking, nous allons étudier le Neuvième Glyphe Rouge.

Alva cligna des yeux. Le neuvième niveau était très ardu, et les Glyphes Rouges, basés sur la guérison, faisaient partis des Tatouages les plus subtils. On étudiait ça en huitième année à Durmstrang. D’accord, Alva avait les bases, grâce à l’enseignement particulier reçu dans sa famille, mais elle n’était théoriquement pas censée connaître les Glyphes rouges au-delà du cinquième niveau.

En fait, le plus élevé qu’elle connaissait était le septième : c’était son père qui le lui avait appris.

– Professeur, je crains ne pas avoir étudié ce chapitre à Durmstrang.

– Je sais, Hawking, répondit Stensenn sans cesser de la fixer. Vos connaissances s’arrêtent au quatrième niveau, si je n’abuse. Mais si vous réussissez à comprendre les Runes du neuvième Glyphe, il nous sera plus aisé par la suite de comprendre les autres Glyphes rouges.

Alva fronça les sourcils et rectifia :

– Je connais jusqu’au cinquième niveau, professeur. Nous avions même commencé à voir le sixième niveau en septième année.

Comme Alva avait sauté sa septième année, elle n’avait pas pu assister à ces cours-là. Mais elle savait que Durmstrang avait suivi ce programme grâce aux livres qu’elle avait emmené de Russie.

Stensenn ne cilla pas.

– Vraiment ?

Alva fronça les sourcils, décontenancée.

– Oui, vraiment.

Les yeux de Stensenn étaient deux gouffres d’un gris glacé, aussi durs et acérés que deux lames.

– Cela me paraît difficile, puisque vous n’êtes restés à Durmstrang que jusqu’à votre sixième année.

Le souffle d’Alva se bloqua quelque part entre ses poumons et sa gorge, et le sang déserta son visage. Non. Stensenn n’était pas censé savoir ça. A Poudlard, tout le monde croyait qu’elle avait passé sa septième année à Durmstrang. Cette fameuse année de ses dix-sept ans, où son père l’avait emmenée de force en Angleterre, parmi les Mangemorts…

– Non, parvint-elle à souffler. Jusqu’à ma septième année.

Les yeux gris de Stensenn brillèrent furtivement. Sa voix restait posée et onctueuse, mais froide, si froide qu’Alva en eut la chair de poule.

– Sixième année, Hawking. Ou devrais-je dire Netaniev ?

Alva se redressa d’un bond, faisant tomber son tabouret dans un fracas assourdissant. C’était comme si quelque chose avait explosé dans sa tête : le sang battait à ses tempes, un monstre rugissait de rage dans sa poitrine, ses mâchoires lui faisaient mal tant elles étaient crispées. Sa baguette était dans sa main, pourtant elle ne se rappelait pas l’avoir saisie. Ses doigts tremblaient, ils étaient même blancs tellement ils étaient serrés sur le manche de bois. A cet instant, si Stensenn avait fait le moindre geste, le moindre commentaire, elle lui aurait jeté un maléfice, le plus noir et le plus cruel qu’elle connaissait. Pour faire mal, pour faire vraiment mal.

Stensenn ne bougea pas.

Un moment, Alva resta figée, haletante et les yeux lançant des éclairs, sa baguette pointée vers son professeur. Mais il ne bougeait pas et, peu à peu, sa fureur destructrice retomba.

Ce n’était pas vraiment de la colère qu’elle ressentait : Alva n’était pas assez bête pour se leurrer là-dessus. C’était de la peur, une peur maladive, corrosive. Son père avait envoyé sa mère et deux de ses frères à la mort, le sort qu’il avait fait subir au troisième était abominable, et il avait forcé sa fille à servir les Mangemorts durant des mois, la privant de ses souvenirs et de sa raison. Alva haïssait son père et tout ce qui se rattachait à lui, mais plus que ça, elle avait peur.

Peur de lui. De l’idée même de son souvenir.

La voix de Stensenn s’éleva, basse et rauque, la reconnectant à la réalité :

– Rasseyez-vous.

– Non.

La voix d’Alva ne tremblait pas. Ça sonnait presque comme un défi. Elle releva fièrement le menton, toisant son professeur, et cracha presque ses mots.

– Comment savez-vous ? Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? Quel est votre lien avec les Netaniev ? Durmstrang ? Les Mangemorts ? En êtes-vous un ?

Le visage de Stensenn se durcit, mais il ne bougea pas. Il attendit. Au bout d’un moment, un long moment, le sang cessa de battre aux tempes de la Russe, son cœur ne tambourina plus comme un fou.

Stensenn inclina légèrement la tête.

– J’ai fait mes études à Durmstrang, comme vous. Puis j’ai longuement voyagé, avant de revenir à la Citadelle pour y devenir chercheur en magie noire.

La Citadelle était le nom que les familiers de Durmstrang donnaient à l’école. Pas seulement à l’école, mais aussi aux laboratoires, dortoirs et autres complexes qui l’entouraient. Pas tout à fait une ville, mais bien plus qu’un château. Une citadelle.

Stensenn avait bel et bien vécu là-bas s’il désignait l’école par ce nom, mais ça ne le rendait pas plus digne de confiance pour autant. Surtout s’il était un mage noir !

– Du moins, officiellement, ajouta l’homme à voix basse.

Alva se redressa soudain :

– Officiellement ?

– Il se trouve que mon… voyage m’avait entraîné en Angleterre. J’y ai rencontré des gens très intéressants. Notamment Albus Dumbledore.

Les rouages se mirent en marche dans l’esprit d’Alva, et elle écarquilla les yeux :

– Vous étiez espion pour le compte de Dumbledore ?

– Ce fut long et compliqué, mais finalement, c’est à cela que je suis arrivé, répondit sèchement l’enseignant. Dumbledore n’a jamais ignoré l’existence de votre père ni son rôle. Je suis revenu à Durmstrang afin de le surveiller, lui et sa famille.

Il esquissa un mince sourire, dépourvu de joie, à la fois cynique et curieusement nostalgique.

– Lors de mon retour, votre frère Vladimir venait d’entrer à l’école.

Le souffle coupé, Alva dut s’appuyer sur la table. Vladimir… Volodia. Son troisième frère. L’aîné. Son préféré. Mort de façon si horrible…

– J’aimais beaucoup ce garçon, poursuivit Stensenn. Très sérieux, la tête sur les épaules, modeste et intelligent. Il est le seul de votre fratrie que j’ai approché. Oswald, Borislav et vous, je me suis contenté de vous voir de loin.

Un horrible soupçon commença à germer dans l’esprit de la Russe. Non, Stensenn ne pouvait pas être celui qui avait…

– Je suis toujours resté en Russie, continua Stensenn. Même lorsque Netaniev a rejoint lord Voldemort. Même lorsque Dumbledore est mort. J’ai…

– Vous avez rallié mon frère à votre cause, murmura sourdement Alva.

Elle n’arrivait pas à y croire. Tout s’emboîtait à merveille. C’était si clair. Elle secoua la tête, incrédule, horrifiée, puis planta son regard bleu dans celui, gris et impassible, de Stensenn.

– Vous l’avez convaincu de ne pas suivre Père. C’est pour ça qu’il a commencé à s’opposer à lui après son entrée à Durmstrang… C’est pour ça que Père ne l’a pas emmené en Angleterre. C’est pour ça que Volodia s’est révolté quand Père m’a emmené ! C’est pour ça qu’il l’a tué ! C’EST A CAUSE DE VOUS QU’IL A TUÉ VOLODIA !

Elle ne réalisa qu’elle s’apprêtait à jeter un sort que lorsque sa baguette lui échappa des mains. Stensenn avait été si vif qu’elle ne l’avait pas vu jeter le sortilège de Désarmement.

Sa baguette atterrit dans les mains de Stensenn, et l’enseignant reprit la parole à mi-voix :

– J’ai effectivement encouragé Vladimir à rester objectif et à ne pas suivre son père…

– Et il est mort à cause de ça !

– Vladimir se serait de toute façon opposé à Andreï Netaniev, fit Stensenn en haussant le ton. Je lui avais dit de ne pas le heurter de front, mais il ne m’a pas écouté.

– Vous pensez que c’est une excuse ?!

– Il voulait vous protéger. Sans l’insistance de votre père à faire de vous une Mangemort, Vladimir ne l’aurait pas combattu et n’aurait pas été tué.

Alva serra les poings, le souffle court. Oui, bien sûr qu’elle le savait. Son père avait voulu l’emmener en Angleterre après la mort de sa mère… Il avait besoin d’une assistante pour ses potions, pour la remplacer. Et Volodia s’y était opposé. Violemment opposé. Sans ça, il serait encore en vie…

– Je ne suis pas une Mangemort, se contenta-t-elle de cracher d’une voix chevrotante.

– Je sais, répondit tranquillement Stensenn. Vladimir disait le plus grand bien de vous. De plus, comme vous possédez un Tatouage Runique définitif, votre père n’a pas pu vous apposer la Marque des Ténèbres. Je sais tout cela. Pourquoi croyez-vous que vous avez été accepté à Poudlard ?

Alva devint pâlit brusquement.

– Vous l’avez dit à la Directrice ?

– Dès que votre dossier d’inscription a été déposé, elle a contacté le Ministre de la Magie, qui m’a écrit. Nous nous connaissions par l’Ordre du Phénix, et je l’ai rassuré quand à votre passé. Je me suis même déplacé en personne à Poudlard pour vous surveiller.

– Me surveiller ? répéta Alva d’une voix blanche. Alors elle ne me fait pas confiance ?

Avait-il découvert, pour sa mission. La chose qu’elle cherchait ? Ou bien avait-il vu la croix noire qu’elle portait avant d’arriver à Poudlard, et avait-il fait le lien avec le métal de l’Abysse bien connu des mages noirs ?

– Vous semblez ne pas comprendre, lâcha Stensenn en posant la baguette en bois d’if d’Alva sur son bureau. La Directrice vous fait autant confiance qu’à n’importe quel membre de famille de Mangemorts, tels que Nott ou Malefoy par exemple. Si je suis venu en Angleterre, ce n’est pas pour protéger les élèves de vous. C’est pour vous protéger vous.

– Moi ?! Mais de qui ? Et pourquoi ?

– Parce que vous êtes l’assistante du génie des Mangemorts, bien évidemment. Vous connaissez ses plans, ses poisons, ses projets et sa manière de fonctionner. Si un mage noir profitait de votre savoir, ce serai une catastrophe.

Alva émit un rire étranglé. Son savoir. Son savoir si parfaitement verrouillé, hors de son atteinte. A tâtons, elle redressa son tabouret et s’y laissa tomber : ses jambes tremblaient convulsivement.

– Mon savoir ? Je n’en ai pas. Mon père me faisait oublier ce qui se passait dans son laboratoire.

– Par le sortilège de Mémoire Scellée, oui. Il annulait le sort à chaque fois que vous entriez dans son laboratoire et le jetait de nouveau quand vous sortiez, je suppose. Mais il est possible de vous rendre vos souvenirs de vos préparations aux côtés de votre père.

Bien sûr. Le sortilège de la Mémoire Scellée pouvait être percé par un puissant Legilimens. Mais… Voulait-elle se souvenir ?

Alva serra les poings pour empêcher ses mains de trembler. Non, elle ne préférait pas. Ses souvenirs de cette année aux ordres de lord Voldemort étaient déjà assez atroces sans qu’elle y ajoute des heures passées à préparer des poisons avec son père. Même si elle en saurait plus au sujet de l’objet qu’elle cherchait… Elle préférait définitivement son amnésie.

Elle avala sa salive et murmura :

– Je ne veux pas me souvenir.

Stensenn hocha lentement la tête, le visage indéchiffrable :

– C’est pour cela que je dois garder un œil sur vous. Pour m’assurer que vous ne vous souveniez jamais de rien. Que personne ne perce jamais les secrets de magie noire que vous possédez.

Les yeux d’Alva s’arrondirent, et Stensenn haussa un sourcil hautain dans une mimique qui le faisait ressembler à Lucius Malefoy :

– Pensez-vous que je l’ignorai ? Salvakya Netaniev… La magie rouge a votre préférence, mais je sais que vous êtes également très douée en magie noire. Je m’étonne d’ailleurs beaucoup que vous n’ayez utilisé ni l’une ni l’autre jusqu’à présent. Je vous en félicite.

L’ironie était presque palpable dans sa voix. Alva, clouée à sa chaise, était toujours muette. Son cerveau lui semblait totalement bloqué.

Les yeux rivés dans les siens, Stensenn ajouta un ton plus bas :

– Ce savoir doit mourir avec vous. Sachez que si je m’y vois forcé, je mettrai fin à vos jours, Netaniev.

Alva émit un hoquet étranglé de stupeur. Stensenn ne cilla pas, mais ses yeux acier étincelèrent d’un éclat qui lui fit froid dans le dos.

– Je préfèrerai avoir votre mort sur la conscience plutôt que l’arrivée au pouvoir d’un nouveau mage noir.

– Je n’en sais pas assez pour ça ! protesta Alva avec épouvante.

Stensenn haussa un sourcil hautain :

– En êtes-vous sûre ?

Alva ouvrit la bouche, puis la referma sans prononcer un mot. Non, elle n’était sûre de rien. Et c’était justement ça le problème.

Elle se leva, prit ses affaires et quitta la classe sans un mot. Stensenn ne la retint pas.

Alva passa une longue journée, taraudée par d’affreux doutes. Au soir, elle toucha à peine à son assiette, et au lieu de rejoindre son dortoir, elle préféra errer dans les couloirs… Au risque de tomber sur Rusard.

Auparavant, elle ne s’était jamais vraiment demandé ce qu’elle faisait avec son Mangemort de père, quel genre de secrets de magie noire il lui confiait, quels pièges et poisons macabres elle préparait. Elle était soulagée de tout oublier dès qu’elle quittait les cachots du manoir où son père vivait. Les seuls éléments qu’elle avait pour lui indiquer ce qu’elle y faisait, c’était l’odeur répugnante des potions et de sang qui collaient à ses vêtements, et les marques de coups qui marbraient son corps.

Son père n’avait jamais été patient quand elle s’opposait à lui.

Elle soupira.

Elle aurait aimé en parler à quelqu’un. N’importe qui. Même Rogue. C’était grâce à lui qu’elle avait pu fuir. Mais Rogue était mort. Tous ses alliés étaient morts… Toute sa famille…

Jadis, elle avait toujours eu Volodia pour se confier. Volodia, Vladimir. Son frère aîné, le dissident de la famille, celui que son père ignorait et méprisait parce qu’il était nul en magie noire et refusait d’obéir. Vladimir, surnommé Volodia. Il avait les cheveux bruns, mélange du noir de leur père et du roux de leur mère, mais il avait les yeux noisette et pétillant de Diane Hawking. Il avait son rire communicatif, sa générosité spontanée, sa farouche détermination. Volodia. Son frère préféré.

Elle ne pourrait plus jamais se confier à lui, à présent. Elle ne pourrait plus jamais s’abriter derrière lui. Volodia était mort. Leur père l’avait tué.

Parce que Volodia n’était pas comme Oswald et Borislav, parce que Volodia ne croyait pas en la légitimité du Seigneur des Ténèbres, parce que Volodia n’était pas un bon fils soumis.

Parce qu’il avait essayé de protéger Alva…

La Serdaigle secoua brutalement la tête, mâchoires serrées et les yeux rivés sur ses pieds, puis elle accéléra le pas, voulant rejoindre la bibliothèque au plus vite. Sauf qu’elle ne regardait pas devant elle, et qu’elle percuta un torse inconnu de plein fouet.

Repoussée en arrière, elle faillit atterrir sur les fesses et releva la tête avec la ferme intention d’incendier le crétin qui s’était mis sur son chemin. Les paroles acides qu’elle avait toutes prêtes moururent sur ses lèvres quand elle vit Draco Malefoy qui la fixait d’un air surpris.

– Alva, on dirait que tu viens de voir un fantôme.

La Russe émit un rire étranglé. Depuis ce fichu cours de Tatouage –où finalement elle n’avait pas touché une seule encre– elle se sentait nauséeuse. Malade de dégoût et de peur.

– C’est à peu près le cas.

Draco la scruta attentivement, puis jeta un coup d’œil au couloir désert. Il était tard. Ils auraient tous les deux du être dans leurs dortoirs. Et il avait bien vu qu’Alva ne desserrait pas les mâchoires de tout le repas.

– Tu veux en parler ? finit-il par demander d’un ton guindé.

Alva eut un sourire tordu. Ah, les Malefoy et leur orgueil… Même proposer leur aide leur était difficile. Un instant, elle fut tentée d’accepter. Elle aimait bien Draco. Mais elle ne voulait pas lui parler de sa famille de Mangemorts alors qu’il avait déjà son propre passif familial à gérer.

Lentement, elle secoua la tête :

– C’est compliqué. Mais merci.

Draco la regarda un long moment sans rien dire, et Alva, soudain, réalisa qu’il était plus du tout l’adolescent effondré et maladif rencontré un jour dans un bar sorcier de Londres. Sa peau pâle avait bronzé, peut-être parce qu’il ne se cachait plus dans ses cachot mais passait plus de temps dehors, avec ses amis de Serdaigle. Et ses yeux gris, qu’elle avait connus vides de toute lumière, le regardaient à présent avec une acuité qui la mettait mal à l’aise, comme s’il passait son âme au rayon X.

– Alva.

La Russe cligna des yeux. Draco ne l’avait pas lâché du regard. Lentement, il lâcha :

– On est amis, non ?

Amis. Alva sentit son cœur se serrer. Des amis, en avait-elle eu ? Et Draco ? Dans leur monde, ce monde éclaboussé de sang prétendu impur, submergé par la haine, la peur et la trahison, était-il possible d’avoir un ami ? Un ami qu’on n’abandonnait pas derrière soi quand on s’enfuyait, un ami qui vous comprenait quand vous vous prépariez à tuer, un ami qui vous tendait la main pour vous relever quand vous avez été jetée à terre pour la énième fois ? Un ami dans le monde des Mangemorts ?

Doucement, Alva hocha la tête.

– Oui. Nous sommes amis.

Parce que ce monde éclaboussé de rouge et de noir, de sang et de ténèbres, ce monde baigné de larmes et d’amers regrets… Ils avaient le même.

Draco sourit, et désigna la cape d’invisibilité qu’il tenait à la main. Il avait dû l’ôter en s’approchant d’elle (même si ça n’avait pas suffit pour qu’elle le voit).

– Je vais me la jouer Potty-le-délinquant et sortir en douce pour admirer les étoiles. Tu veux toujours voir un passage secret ?

Alva considéra un instant la proposition indirecte, puis sourit.

Au fond, Draco ne voulait pas le montrer, mais il était quelqu’un de vraiment gentil. Oui, Draco était un Serpentard, et oui, il avait la Marque des Ténèbres, et oui, personne dans cette école ne se fiait à lui. Mais Alva savait qu’il était fiable, courageux, déterminé, protecteur.

Alva était la fille et l’assistante d’Andreï Netaniev, rien que ce fait aurait pu suffire à la faire condamner et emprisonner. Si Draco parlait, elle était fichue. Et Draco avait de très bonnes raisons de parler, ne serait-ce que pour détourner de sa famille les vautours de la presse et des anti-Purs.

Mais il ne l’avait pas fait. Et il ne le ferait pas, Alva en était certaine.

Ce n’était pas juste parce que Draco, Blaise et Theodore avaient besoin d’elle. Ce n’était pas parce qu’elle se dressait comme un rempart entre eux et les autres. Ce n’était pas parce qu’elle les protégeait, même si ça influençait certainement sa décision…

Non. C’était juste qu’ils étaient amis.

Draco était peut-être un Serpentard, mais quand quelqu’un avait réussi à gagner son amitié, sa véritable amitié, jamais il ne trahissait.

– D’accord. Je viens.

Draco déploya la cape sur eux deux, et ils reprirent leur progression. Ils passèrent sans encombre devant Rusard qui faisait les cents pas en marmonnant des paroles inintelligibles à propos d’élèves qui devraient être fouettés, et parvinrent devant une gargouille adossée au mur, dans un des couloirs principaux.

– L’entrée du passage secret ? interrogea Alva à voix basse.

– Oui, répondit Draco sur le même ton. L’un des plus rapides. Seul problème, Rusard le connait. Il faut être prudent quand on l’emprunte.

Il sortit son bras de la cape et caressa la tête de molosse de la gargouille. Avec un frémissement, celle-ci ouvrit les yeux.

– Salut, chuchota Draco. Je demande droit de passage, gardien.

Le chien les fixa quelques secondes supplémentaires, puis se décala sur le côté. Un passage apparu derrière lui. L’entrée faisait un mètre sur un mètre, et les deux fugueurs durent se plier en quatre pour franchir l’ouverture. Une fois qu’ils furent dedans, le chien repris sa place, et le couloir fut plongé dans le noir.

Lumos, murmura la Russe.

Une douce lumière apparue au bout de sa baguette. Le couloir suivait le mur contre lequel se trouvait chien de pierre, ils pouvaient donc aller à droit ou à gauche. Sans hésiter, Draco alla à gauche.

– Tu connais beaucoup de passages comme ça ? interrogea Alva en le suivant.

– Quatre… Non, cinq, puisque je suis sûr que la Salle sur Demande peut se transformer en passage. Je suis sûr que les jumeaux Weasley… Je veux dire, je suis sûr que Potter en connais bien plus, cet enfoiré. Mais je crois qu’il a un truc.

– Un charme localisateur, peut-être. Qui détecte les gens et les passages. Souviens-toi qu’il savait qu’on était dans la Réserve, quand on l’a croisé après notre escapade chez Slughorn.

Draco haussa les épaules et s’arrêta, manquant de faire trébucher Alva qui le suivait. Une échelle était fixée au mur, et si Draco ne s’était pas arrêté, elle ne l’aurait sans doute pas vue et aurait poursuivit tout droit.

Ils y grimpèrent, et débouchèrent dans une petite salle de forme hexagonale, à l’atmosphère sèche et tiède. Devant la surprise d’Alva, Draco sourit :

– Je n’en suis pas absolument certain, mais je pense pouvoir affirmer que derrière ce mur, c’est la cheminée de la salle commune des Poufsouffles.

– Trop bien !

– Attend de voir la suite.

Draco se dirigea vers un des murs, à l’opposé de celui qu’il avait désigné comme étant mitoyen à la cheminée, et poussa une pierre gravée d’un blaireau. La pierre s’enfonça sans difficulté… Tout comme les pierres autour : c’était une porte cachée.

Un courant d’air froid s’engouffra dans la pièce.

Sans hésiter, Draco entra dans le passage ainsi dévoilé, Alva sur ses talons. Derrière eux, la porte cachée se referma sans un bruit. Le sol était légèrement en pente vers le bas, mais, cent pas plus loin, il commençait à remonter. Encore cent pas après, huit marches achevaient le couloir, menant à une trappe que Draco souleva avec effort.

Cette fois, ils émergèrent à l’air libre.

Ils se trouvaient sur une petite colline, à cent cinquante mètres environ du château. Entre ce dernier et l’entrée du passage se dressait un immense chêne centenaire, qui permettait aux fugueurs de franchir la trappe sans avoir à se soucier d’être vus depuis les fenêtres de Poudlard.

Alva éclata de rire.

– C’est génial !

– Je suis génial.

Alva lui balança une poignée de feuilles mortes, moqueuse, et le Serpentard s’en débarrassa d’un geste blasé. Malgré sa nonchalance, Alva devina à son sourire en coin qu’il était fier de lui.

Elle parcourut les environs du regard. Le lac miroitait doucement, un peu plus loin. La jeune fille caressa l’idée d’une baignade nocturne, avant de se raviser. Ce n’était pas à cause du froid : en Russie, à Durmstrang, on se baignait en cassant la glace sur les lacs. Mais elle n’avait pas particulièrement envie de se déshabiller sous les yeux de Draco.

Son regard tomba sur le chêne planté près de l’entrée du passage, et son regard s’éclaira. D’un geste décidé, elle empoigna une anfractuosité dans l’écorce, puis appui sur une grosse racine, et commença à grimper.

– Mais qu’est-ce que tu fais ? s’affola Draco.

– Je monte.

– Il n’y a plus de feuilles sur cet arbre, tout le monde va te voir !

– Il fait nuit, personne ne me verra. Allez, grimpe !

Elle l’entendit ronchonner pour la forme, puis la lumière de sa baguette s’éteignit et il la suivit. Alva avait déjà atteint la première fourche, et continuait à grimper. Elle fallait perdre l’équilibre à deux reprises, mais se rattrapa à chaque fois. Ça faisait un bout de temps qu’elle n’avait pas pratiqué ce genre d’exercice.

La jeune fille finit par se trouver une fourche confortable, une des plus hautes du chêne, et s’y cala confortablement. Le vent glacé la fit frissonner, et elle jeta machinalement un sort de Chaleur sur ses vêtements. Draco, qui s’installait sur une fourche à la même hauteur que la sienne, fit de même avec un soupir de soulagement.

Un instant, le silence plana sur le parc. Puis :

– Tu viens souvent ici ?

Draco haussa un sourcil :

– Ici dans le parc ou ici dans l’arbre ?

– L’arbre. Tu n’as pas trébuché une seule fois, alors qu’on était dans le noir total. Et tu n’as pas de Runes de la Vigilance, toi.

Malefoy resta silencieux quelques secondes, puis sa main couru sur l’écorce d’un geste machinal.

– C’est mon refuge, en quelque sorte. Depuis ma première année, je m’y… eh bien, on peut dire que je m’y cache. Crabbe et Goyle ne me trouvaient pas, Pansy me fichait la paix, et comme Potter restait près du lac, je ne voyais pas sa sale tête. J’aimais bien être ici. J’étais… Tranquille. Ils arrêtaient de me poursuivre.

Alva esquissa un pauvre sourire.

– Ils attendaient trop de toi, hein ?

Draco grogna et changea de position pour pouvoir s’adosser contre le tronc. Ainsi, Alva le voyait de profil, à peine éclairé par les étoiles du ciel de Novembre.

– Tu n’as pas eu de légende locale en Russie. Tu ne peux pas savoir. J’ai grandit avec le mythe de Potter. Un enfant de mon âge, extraordinaire et très puissant, une vraie légende, et qui n’était même pas moi ! Toute mon enfance a été bercée par son histoire, par l’espoir qu’un jour je puisse le rencontrer, devenir son ami, et à partir de là tout été tracé. Harry Potter, le Seigneur des Ténèbres, l’honneur des Sang-Purs, le nom des Malefoy, tout était intimement lié. Et pour moi, c’était naturel : Potter allait être mon ami, j’allais être le meilleur, et mon père serait fier de moi. Tout simplement.

Il soupira.

– Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Potter m’a détesté dès le premier regard, il a préféré un traître à son sang et une Sang-de-Bourbe. Et j’avais beau le dépasser dans toutes les matières, mon père n’était jamais fier de moi. Serpentard n’était pas auréolée de gloire et mystère, mais de haine et de mépris. Personne ne voulait devenir mon ami, tout au plus les gens devenaient-ils des suiveurs à cause de mon nom. Je me sentais seul. Père était toujours méprisant. Et quand, aux premières vacances, il a su que Granger avait de meilleurs notes que moi, il a torturé mon chat –j’avais un chat, à l’époque– avec le Doloris pour me punir. Jusqu’à ce qu’il en meure.

Draco fit une pause.

– Et ensuite, j’ai commencé à me planquer dans ce putain d’arbre pour échapper à leurs regards.

A nouveau, le silence s’installa. Plus lourd, plus froid. Alva poussa un léger soupir, que la fraîcheur de l’air transforma en bué. Puis elle ôta doucement les arums de ses cheveux.

– Ta mère t’a parlé de mon père, non ?

Le Serpentard ne cilla pas, et ses yeux restèrent rivés sur les étoiles.

– Oui. Andreï Netaniev. Le génie des Mangemorts.

– Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? chuchota Alva comme si elle appréhendait la réponse.

– Que c’était un inventeur, commença prudemment Draco. Un scientifique et un fanatique. Qu’il créait des sorts et des poisons de magie noire, mais qu’il gardait tellement de mystère que seuls quelques Mangemorts connaissaient son existence. Que le Seigneur des Ténèbres le tenait en haute estime.

Alva émit un ricanement désabusé.

– Oui, tout à fait. Mais ta mère ne savait pas tout. Mon père… Ma famille…

Elle secoua la tête, et cassa sans faire exprès la tige d’un de ses arums. Dépités, elle contempla un instant la fleur brisée, puis soupira :

– J’avais trois frères. Vladimir, Oswald et Borislav. Mon préféré, c’était l’aîné, Volodia.

– Volodia ?

– Chez moi en Russie, les Vladimir qu’on aime bien, on les appelle Volodia.

Draco sourit, et la laissa poursuivre.

– Volodia avait dix ans de plus que moi. C’est lui m’a élevé bien plus que mes parents. On avait un jardin sous un dôme de verre, dans le manoir. Ma mère et moi y faisions pousser des fleurs. Volodia, lui, avait un petit coin à lui, tout au centre, où il avait planté un petit chêne. Il ne faisait pas plus d’un mètre quand je suis… partie. Mais Volodia s’en occupait, l’arrosait tout le temps. Avant…Avant qu’il n’aille à Durmstrang.

Elle serra nerveusement les arums entre ses doigts.

– Mon père voulait faire de Volodia son second, son assistant. Mais Volodia n’était pas d’accord. A Durmstrang, il était ami avec plusieurs nés-Moldu… Alors, évidemment, il envoyait Père et ses idées au diable. Et il allait arroser son chêne en bavardant avec moi.

Draco ricana, et Alva se joignit à lui :

– Il a passé son temps à chercher la meilleure façon de détourner Père de lui. Il l’énervait, l’ignorait, le défiait, le décevait sans cesse. Il fréquentait le plus de Sang-de-Bourbes possible, il accumulait les heures de colles et les bagarres. Il était nul en magie noire. Il clamait haut et fort qu’il détestait le Seigneur des Ténèbres. Pour Père, Volodia avait tous les défauts du monde.

Elle marqua une pause, puis sourit faiblement.

– Sauf pour le Tatouage Runique : Volodia était un génie du Tatouage Runique. C’est lui qui m’a appris. Il en savait peut-être même plus que Père lui-même. Il réinventait les runes et les sortilèges, il créait ses propres Encres. Père en était terriblement jaloux, mais au fond, je crois qu’il était fier de son fils. Il espérait que Volodia exploite ce talent plus tard, sans doute.

Elle s’arrêta une seconde. Soupira.

– Il a été déçu… Lorsque Volodia a quitté Durmstrang, il a refusé une carrière au Ministère et il est devenu dragonnier. C’est un métier dur et dangereux, qui n’apporte ni mérite ni richesses. Père était fou de rage. Il ne lui a plus adressé la parole après ça, et l’a déshérité.

Alva resta silencieux une seconde, puis ajouta doucement :

– J’avais neuf ans.

Et toute son enfance avait été bercée par le chaos, les disputes, la rancœur d’un père et la révolte d’un frère, la haine et la méfiance à la place de l’amour et de la confiance. Même Draco avait eut droit à une enfance, des parents qui l’aimaient et le protégeaient. Mais pas Alva. Pas Alva.

Draco retint un instant sa respiration, puis osa murmurer :

– Ton père et Volodia, ils… ?

Ce n’était qu’une intuition. Une impression diffuse que ça ne pouvait pas bien se passer entre deux hommes si différents. Un drôle de poids sur le cœur en entendant le chagrin dans la voix de la Russe.

Alva ferma les yeux et serra les paupières. Fort.

– Oui. Il a tué Volodia. Juste avant de m’emmener en Angleterre.

Ils restèrent silencieux à nouveaux. Longtemps. Loin au-dessus d’eux, les étoiles brillaient doucement à peine visible dans le ciel d’encre. Le vent gelait leurs doigts et leurs visages. Mais ils ne bougèrent pas. Et quand le vent forcit brusquement. Alva lâcha ses arums.

Emportés par une bourrasque, ils tourbillonnèrent brièvement, puis Draco les perdit de vue dans le noir.

– Hey. Alva.

– Hum ?

– Tu ne veux toujours pas en parler ?

La Serdaigle esquissa un petit sourire, fatigué mais sincère.

– Ce n’était rien.

Draco savait qu’elle mentait. Mais il n’insista pas. Fermant les yeux, il laissa le froid nocturne gagner son visage et son cou, et se laissa bercer par le murmure du vent.

Ils allaient peut-être rester encore un peu ici. Loin de tous ces murmures dans leur dos et de cette haine qui couvait dans chaque regard. Ils allaient peut-être rester encore un peu ici, dehors, malgré le vent et le froid, le temps de faire provision de forces et de silence avant de retourner affronter le monde.

Parce qu’ils étaient seuls, maintenant.

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