(h.)EMINGWAY

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H

[h.] : nm. 1. Huitième lettre de l’alphabet. 2. Symbole d’une multitude d’abréviations dont le prénom du narrateur.


h. dit :

« Ma présence sur cette planète Terre est une absurdité sur grand écran. Un collage démentiel. Un story-board inachevé. Un film muet de mes souvenirs. Enfin, mon existence est un cliché pris avec un polaroïd. Dessus, on y verrait un mec qui s’est durement cassé la gueule dans un virage. Si fort, qu’il en est devenu moche. Au lieu de prendre la moto, il emprunte désormais le métro. »


STATION PORTE DAUPHINE

En cette foutue journée anodine, j’abaisse légèrement ma capuche devant mes yeux, que je prétends être noirs mais qui sont en réalité marrons. Il n'y a rien de mieux que de faire semblant de pioncer dans le métro, la tête calée contre la vitre gravées d'écritures grotesques.

On me piétine dans le métro : elle est belle la vie. Et tous ces gens se croient beaux. J’utilise leurs chaussures comme modèles, les photographiant avec mon téléphone à leur insu.

Cependant, quand l’agitation se fait trop grande, je gueule afin d’exprimer mon mécontentement. Je ne sais que gueuler, dit souvent Claude, mon père.

On me dit souvent que je ne sais rien faire, et que je ne sers à rien. Ils ont raison sur un point : je reste souvent immobile mais j’observe le monde. Il s’agit de ma première qualité. Sans doute mon seul atout. Et ce que vous ne savez pas encore, c’est qu’à mes yeux il s’agit de l’unique chose qui importe…

Hemingway, l’authentique, disait d’ailleurs : « J’ai beaucoup appris en écoutant attentivement. La plupart des gens ne sont jamais à l’écoute. »

Il existe une différence fondamentale entre hemingway et Hemingway. Parce qu’un prénom est avant tout un héritage. Et ce type, ce sacré Ernest, m’a tout donné, sauf son don pour l’écriture. A la place, il m'a légué un talent plus pur encore : un sens inouï de l'observation. Alors, j'ai décidé de mettre un H majuscule à mon prénom lorsque je serai devenu un grand homme. C’est une affaire entre personne et moi-même.

J’emprunte la ligne 2 et j’ouvre les yeux. Je regarde les gens se presser dans le métro, tous soucieux de leur misérable petite vie. Je crois pouvoir dire sans trop m’avancer qu’on est tous des xénophobes cachés. Le souci c’est que nous sommes étrangers partout où nous allons. Le métro y comprit. Toujours à observer les autres et à juger sans connaître, même innocemment. C’est le principe même des regards de travers, dits Scarface dans le langage populaire.

Et avant que la boîte de ferraille ne s’anime, j’entreprends mon analyse.

Le cri strident d’un gamin tend à recouvrir celui de la sirène annonçant la fermeture des portes. Il est là, dans son véhicule trois étoiles ne s’imaginant pas à quel point s’est un sacré veinard de pouvoir être traîné sans avoir à demander quoi que ce soit. De se faire nourrir, aimer, sans rien donner en retour. Passer des heures devant la télé à se gaver de jus d’orange. De crier à en perdre la tête. De faire chier le monde et que celui-ci nettoie notre merde sans broncher.

Je l’imaginais comme ça la vie, la vraie. Dépendant et libre à la fois de faire ce que l’on voulait. J’ai commencé à me rendre à l’évidence quand la puberté est venue me déloger de mon berceau d’innocence… Alors je dis « profite » à celui qui possède encore une poussette. « Profite tant que tu le pourras, gamin. »

Il est habillé tout en bleu histoire de bien souligner les stéréotypes.

"Votre fils deviendra gay, Madame" je pense avec un sourire en coin.

Et s’il y a quelqu’un d’omniscient dans ce métro, je suis un homme mort. L’enfant me regarde. Peut-être est-ce la campagne du Lapin Rose collée près de mon oreille ? Je me retourne légèrement afin d’être certain qu’il s’agit de moi. Oui, c’est bien moi et non pas le Lapin Rose. Il sourit. En fait, je crois que le môme se fout carrément de ma gueule ! On se sent mal à travers les yeux d’un inconnu, davantage avec l’œil franc d’un enfant. Je détourne le regard et rabat mon col.

Petit fainéant merdeux.

Il m’arrache un sourire. Je crois que sa maternelle l’a intercepté car elle ne peut s’empêcher de me regarder. Sait-elle seulement que je n’aime pas les gosses ? Il faut être soit fou, soit désespéré, soit optimiste pour en faire un. Et je ne suis dans aucun de ces cas. Juste un fou désespéré aux tendances optimistes. Nuance.

Le môme n’est pas très grand. Il regarde un peu partout, battant la cadence avec ses petits pieds. Il fixe un couple d’ados en train de s’embrasser sur la banquette juste en face. La fille semble avoir trop de neurones valides pour le garçon. Le garçon trop d’hormones pour la fille. Peut-être l’inverse. Leurs Converses s’emmêlent. Elle a limite une jambe sur son genou.

Je me souviens alors de Xia, une sublime nana rencontrée au lycée. Son côté femme-supermarché que j’avais adoré puis qui m’avait fait souffrir. C’était un juste retour des choses. Et Xia n’était pas plus pute que moi. Alors je n’ai rien dit, ni même chialé. On ne pleure pas pour des jambes de rêve.

Je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil à mon téléphone portable. Xia doit certainement s’amuser avec un autre paumé. Paumé comme ce mec adossé aux portes. Il ne détache pas son regard du sol crasseux et ses cheveux mi-longs cachent son visage. Il a un sac faisant un bruit de ferraille au fur et à mesure des bringuebalements du wagon. Encore un de ces types qui transportent des déchets pour la cause écolo. Il a un Métropolitain Vert sous le bras.

Station Victor Hugo. Il descend. Le monde monte. Et un petit jeu d’enfant naît dans ma tête. Deviner la vie des personnes que je croise dans le métro. Il est peut-être médecin ou entraîneur de hand.

Avouez. Vous en avez déjà rêvé. Tout individu prenant les transports en commun se pose au moins une fois cette question :

Que fait cette personne dans sa vie ?

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