La Louve du Temps - Oubli

All Rights Reserved ©

Partie II : Périple de rancune

J’abandonnais Athènes lorsque mon fils atteint l’âge de seize ans, laissant ainsi ma fille, Ethra, à ses côtés. Thésée fut un grand roi après mon départ.

Je quittais quelques années plus tard la Grèce pour visiter son ennemie naturelle, Rome fut tout aussi accueillante à mon goût.

Les quelques tribus vivant sur les rives du Tibre étaient en conflit permanent.

Un roi dirigeait piteusement les différents clans, Numitor fut ainsi détrôné par son frère, et pour éloigner tout autre prétendant au trône, il fit des enfants de Numitor des esclaves et des Vestales. L’un de ses fils, Julius Lavinus attira mon attention, le prenant à mon service, notre relation à l’origine platonique devint rapidement sulfureuse, et de nos amours naquit deux enfants, Romulus et Remus.

Suite à cette naissance, Julius fut tué, et mes enfants jetés sur les rives du Tibre.

Figure effrayante d’une immortelle, à la fois divinité et sorcière à leurs yeux, je restais intouchable.

Mais désormais seule, je quittais les terres de la future Rome. Je n’assistais donc pas au massacre que provoquèrent mes fils. Remus fut mon troisième enfant à quitter ce monde.

Le peuple Celte fut le quatrième peuple que j’ai rencontré.

J’étais devenue une âme errante, et je n’avais pas revue Elias depuis une éternité. Son visage restait net dans mon esprit, mais pour mon coeur, son apparence, son apparence restait confuse.

Durant l’un de mes voyages avec le peuple Celte, un homme m’avait paru familier.

Un homme grand, athlétique, et qui contrairement aux autres celtes, avait une longue chevelure acajou, et ses yeux, tout comme les miens étaient tantôt or, parfois améthyste.

Il avait également été déifier, mais lui, sous le nom d’Elias, dieu de la Vie, de la fatalité. Nous étions si contradictoires, mais si proches. A l’image de ce monde, il était le Soleil, alors que j’en étais la Lune.

Et ça, les mortels l’avaient compris, Elias était avare d’offrandes, et d’adoration, et beaucoup lui apportaient cela. Il avait ainsi vécu, sans moi.

Les terres celtiques furent le premier lieu de notre sourde bataille. Une bataille muette, sans morts, et dépourvue de sang dans un premier temps, c’est ce qu’il en fût avant l’événement qui causa cette rupture. La quête silencieuse, d’adoration, une quête d’offrandes..

Du moins c’est ce que je pensais être à cet instant, évidemment, il en était tout autre.

L’esprit d’Elias, ou du moins sa conscience n’était plus la même, malade, malsain et tortueux voilà comment je le décrirais aujourd’hui. Même si pendant de longues années, mon déni avait nié son changement, gardant l’espoir de retrouver le frère avec qui j’avais partagée une éternité.

A cette époque-là, j’étais devenue la conseillère d’un roi celte, le Roi Klervi était encore un enfant, un adolescent n’ayant pas plus d’une quinzaine d’années. Je veillais alors sur lui depuis près d’une dizaine d’années. Lui et son peuple me vouaient un profond respect, un genre différent de vénération. Je considérais ce peuple comme le mien, et je pense qu’il en sera toujours ainsi dans un sens.

Lors du seizième anniversaire de Klervi, j’avais décidé de rejoindre la clairière au menhirs pour cueillir des plantes aromatiques destinées au banquet qui aurait lieu le soir même.

Et ce n’était qu’une demi-journée de cheval plus tard, que j’avais atteint les fameuses plantes. Il fallut une demie-journée supplémentaire pour retourner auprès de celui que je considérais comme un fils adoptif.

Arrivant dans le village, j’avais constaté de l’étrange anormalité de ce silence, un silence qui n’était pas digne d’un village préparant l’anniversaire de son roi.

Et alors que j’avais lentement avancé entre les maisons, le soleil, lui, terminait sa course avec douceur dans le ciel. Et lorsque la nuit fut finalement là, j’avais finalement atteint la demeure de Klervi.

Celle-ci, également silencieuse, tenait encore au-dessus de sa porte les deux habituels flambeaux.

Je m’étais alors rendu avec une lenteur tétanisante dans la salle du trône, avant de finalement apercevoir une tache sombre sur le sol.

La lourde porte de bois avait été conservée close. Mon panier à la main, je me souviens encore de la lourdeur de la porte.

L’odeur âcre du sang avait assailli mes poumons. Et il m’arrive encore parfois de ressentir encore cette odeur...

Dans une mare de sang, plusieurs dizaines de corps étaient empilés les uns sur les autres. Je me souviens y avoir vu la main de Myrna dépasser du tas de corps.

Reconnaissant son poignet grâce au bracelet que je lui avais offert pour nos deux ans.

Ce fut un premier choc, abominable, je me souviens sans peine et de la douleur tordant mon ventre...

Et sur son trône, Klervi était assis, les poignets tranchés, dont le sang s’écoulait toujours à flot.

Serpentant sur le long de ce trône, le liquide était en train de terminer sa course dans deux bols en bois.

Lâchant mon panier, je m’étais ruée vers mon protégé. Passant mon oreille contre son torse, je me rappelle y avoir décelé une mince respiration erratique.

Déchirant la manche de ma chemise, j’avais tenté du mieux que je le pouvais de mettre fin au flot d’hémoglobine s’écoulant de ses poignets dans le mince et triste espoir de le sauver.

J’avais alors pris son visage entre mes mains, le serrant contre mon corps. Et j’étais restée là, le temps me paraissant infini. Puis un maigre râle s’était échappé de sa gorge, et de sa voix brisée, il avait tenté de s’exprimer :

« Elaé… ils… pour vous… sacrifice… votre honneur... »

Non, reniant cette idée, je n’avais pu croire en cela à l’époque.

Je l’avais interrogée avec hystérie. Il avait inspiré maladroitement, ses joues qui d’habitude étaient si colorées étaient désormais aussi blanches que de la craie. Ses lèvres étaient sèches, couvertes de sang séché, il avait simplement dit trois mots. Suffisants pour me faire perdre foi en tout retour à la normale :

« Prêtres… vie… Elias. »

« Elias n’était pas un meurtrier, c’était le dieu de la vie. Mais ses prêtres ne pouvaient pas avoir agi seuls. Il n’était pas chargé de reprendre les vies, c’était mon rôle. Elias était censé être le Soleil bienveillant. »Voilà comment j’avais tentée de nier l’évidence

Mettant fin à mon tourment, Klervi avait toussé, expulsant une quantité importante de sang. Preuve qu’il n’avait pas été uniquement blessé aux poignets.

Je l’avais bercé dans mes bras, j’avais parlé, une infinie litanie, peut-être avais-je été en train de chanter finalement. Je ne m’en rappelle toujours pas clairement à ce jour. Et puis une à une, les larmes s’étaient mises à dévaler le long de mes joues. Cette sensation ne m’étais que peu familière : le meurtre d’un fils. J’avais pleuré, c’était la deuxième fois de ma longue existence que la tristesse prenait le pas sur ma fierté.

Mais cette fois, je ne comptais pas le laisser quitter le monde des vivants sans lui faire de véritables adieux. Je n’avais pas eu cette chance avec Remus.

« Je suis désolée Klervi, ce carnage est de mon fait… Je t‘ai vue grandir, t’épanouir, je t’ai vue devenir roi. Après la mort de tes parents, c’est moi qui fut chargée de t’élever comme mon fils. Et tu l’es devenu, tu est mon fils. Je ne veux pas te laisser partir, si je pouvais te sauver, je le ferais. Mais tu le sais, je ne suis pas la Vie. Et la mort prend la vie, elle ne la sauve pas. Je te vengerais, je tuerais les responsables. Je tuerais chacun d’entre eux. Je t’accompagnerais de l’autre côté. »

J’avais alors renifler bruyamment, avant de lui demander le coeur lourd :

« Veux-tu que j’abrège ton agonie ? »

Ses yeux larmoyants m’avaient fixés quelques instants, et il avait lentement hocher la tête.

Déposant un baiser sur son front, ignorant les larmes dévalant mes joues, j’avais attrapé mon canif, le plongeant difficilement dans la poitrine de celui qui avait été mon fils. C’est ainsi que Klervi avait laissé échapper son dernier soupir.

J’étais restée là plusieurs heures, fixant le corps froid de celui qui avait été mon fils pendant onze ans.

Puis je m’étais levée comme muée par un être extérieur, et j’avais enterré tous les corps.

Les celtes enterraient leurs morts avec leurs richesses, ils croyaient en l’âme immortelle. Alors j’enterrais Myrna avec les bijoux qui avaient été miens. Et j’enterrais Klervi à ses côtés, peut-être qu’ainsi, si leurs croyances s’avéraient vraies, que Myrna pourrait veiller sur Klervi pour moi.

Le lendemain aux premières aurores, j’avais quitté la bâtisse.

Cette nuit-là, quelque chose s’était brisé en moi. J’avais perdu mon frère, j’avais perdu un fils : la vengeance était devenue maîtresse de mon esprit à partir de ce moment.

Et alors que je levais les yeux vers le ciel, l’étoile polaire avait attirée mon regard. Mes yeux étant fixés sur l’astre, j’eut ma première vision du futur.

Le futur m’ouvrait ses bras, et j’espérais en voir le visage.

La bataille n’était plus une simple bataille, c’était une guerre, qui serait loin d’être silencieuse, ou sans victime. Ainsi débuta mon long périple, un périple plein de rancune.

Continue Reading Next Chapter

About Us

Inkitt is the world’s first reader-powered publisher, providing a platform to discover hidden talents and turn them into globally successful authors. Write captivating stories, read enchanting novels, and we’ll publish the books our readers love most on our sister app, GALATEA and other formats.