Pierres dorées et matins rieurs
Il y a quelque chose de magique dans les matins d’Illéora. Une douceur dans l’air, un éclat doré sur les murs de pierre, une musique lointaine faite de rires, de pas sur les pavés et du clapotis de l’eau qui court dans les canaux. Chez nous, le temps ne se presse pas. Il danse.
Ma maison est plus que magique, elle est exceptionnelle.
Je suis sortie tôt, comme toujours. Les premières lueurs du soleil jouaient déjà sur les façades couleur miel, recouvrant les arches et les balcons de lumière. Les maisons du village sont à l’image de ses habitants : chaleureuses, solides, et pleines de charme. Certaines, comme celle de mon oncle, ont de petits bassins bordés de pierres blanches où flottent des nénuphars et des lanternes en verre soufflé. D’autres sont entourées de jardins suspendus, de plantes grimpantes et de passerelles en bois poli.
Chez nous, l’eau est partout. Elle coule entre les maisons, serpente sous les ponts arrondis, miroite au soleil. On l’entend, on la sent, on la vit.
— « Mamaaa, je passe chez Léna avant d’ouvrir la boutique ! » ai-je crié depuis les marches de notre maison, tout en enfilant mes sandales.
— « Et prends une brioche chez Mathéo, il a mis du miel dedans ce matin ! » m’a répondu ma mère, sans même lever les yeux de ses poteries.
Je suis partie en courant, mon panier au creux du bras, le cœur léger. Sur le chemin, j’ai salué Léonard, le fleuriste au sourire timide, qui déposait des bouquets de lavande dans des vases en céramique. Plus loin, des enfants jouaient dans un petit bassin en criant de joie, éclaboussant les murs beiges d’eau turquoise. Les arches des maisons jetaient des ombres douces sur les pavés, et des rideaux blancs flottaient aux fenêtres ouvertes.
Illéora est un bijou. Un mélange parfait entre ancien et nouveau, entre raffinement et nature. Rien à voir avec la froideur pompeuse du palais, là-haut sur la colline.
Quand je suis arrivée devant notre boutique – une petite bâtisse ornée de piliers sculptés et de volets couleur sauge – j’ai ralenti le pas. Comme toujours, mes yeux ont été attirés vers le sommet d’Illéora. Le Palais Royal.
Perché comme un mirage au-dessus du village, il dominait tout, imposant et presque irréel. Marbre clair, toits rouges, fontaines grandioses… Et quelque part là-dedans, il y avait Kael.
Le prince.
Rien que d’y penser, j’ai grimacé. Lui et moi, c’est une vieille histoire. De celles qui commencent mal et empirent avec le temps. On se déteste. C’est comme une règle non écrite du royaume : Gloria et Kael, c’est la guerre. Toujours.
— « Comme si ce type pouvait comprendre ce que c’est, la vraie vie. » ai-je marmonné en levant les yeux au ciel.
Le palais, c’est peut-être joli, mais c’est froid. Détaché. Là-bas, on vit derrière des murs épais et des rideaux brodés. Ici, chaque porte est ouverte, chaque voisin est une épaule, un rire, un souvenir.
J’ai soupiré, mais un sourire m’est revenu presque aussitôt. Parce qu’aujourd’hui, rien – pas même un prince arrogant – ne viendrait gâcher cette journée. J’ai pris une grande inspiration, j’ai levé le menton, et j’ai poussé la porte de la boutique.
Aujourd’hui allait être une belle journée.
Et si Kael descendait un jour de sa foutue colline… il verrait ce que ça fait de vivre, vraiment.
La clochette de la boutique tinta doucement quand j’ouvris la porte. L’odeur familière de bois ciré, de fleurs séchées et de cire fondue m’enveloppa aussitôt comme une couverture chaude. Avant même que je ne dise un mot, une tête brune surgit de derrière le comptoir.
— « Tu es en retard. »
Je levai les yeux au ciel. Léna.
— « Bonjour à toi aussi, mon rayon de soleil. »
Elle m’adressa son sourire mi-moqueur, mi-affectueux, celui qu’elle me réservait quand elle était à moitié agacée et totalement ravie de me voir. Léna, c’est le genre de fille qui t’organise ta vie mieux qu’un carnet, mais qui cache des dessins dans tous les tiroirs et t’offre du thé quand tu ne sais pas que tu en as besoin.
— « Tu as l’air… radieuse. Quelqu’un t’a complimentée ou tu t’es juste encore disputée avec un souvenir de Kael ce matin ? »
Je pouffai en déposant mon panier sur le comptoir.
— « Il ne faut même pas qu’il ouvre la bouche pour m’énerver. Il existe, et c’est déjà beaucoup trop. »
Léna éclata de rire, un rire franc et contagieux.
— « Je crois que t’as développé une allergie au marbre poli et aux regards arrogants. »
— « Tu veux dire à Kael tout court ? »
Elle haussa les épaules, un éclat joueur dans les yeux.
— « Il paraît qu’il est revenu hier de son voyage à Cindaria. »
Je levai un sourcil, pas franchement impressionnée.
— « Super. Un prince de plus avec de nouvelles manières de me toiser. »
Mais au fond, une petite étincelle – de colère ou de curiosité, qui sait – s’était allumée. Il était donc de retour. Depuis six mois qu’il avait quitté Illéora, je m’étais habituée à son absence. J’avoue, c’était… paisible.
Léna me tendit une petite boîte recouverte de soie.
— « C’est la commande pour Madame Aléria. Les bougies aux herbes qu’elle voulait. Tu pourras lui livrer ce soir ? Elle m’a dit que son fils – tu sais, celui qui travaille au Palais – a parlé d’un grand bal organisé prochainement. »
Je fronçai les sourcils.
— « Un bal ? Sérieusement ? Comme si le village avait le temps de danser en robe longue alors qu’on prépare la Fête des Lanternes. »
— « Justement. C’est peut-être un moyen de faire redescendre un peu les nobles sur terre… » dit-elle en arquant un sourcil suggestif.
Je lui lançai un regard noir. Elle adorait insinuer des trucs.
— « Léna. Ne me dis même pas que tu rêves que j’y aille. »
— « Et pourquoi pas ? Imagine… toi, une robe splendide, des lanternes suspendues dans la salle de bal, et Kael qui te voit et regrette chaque seconde où il a osé t’ignorer. »
— « Ce n’est pas un conte de fées, c’est une guerre. Et j’ai ni l’intention d’être une princesse, ni celle de danser avec l’ennemi. »
Elle sourit, malicieuse, avant de prendre ma main.
— « D’accord. Mais promets-moi une chose : si jamais le destin te pousse à danser un jour avec lui… écrase-lui les pieds. Fort. »
Je ris, incapable de résister plus longtemps à son enthousiasme.
— « Promis. »
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Gloria




