Chapitre 1
Note de l'auteur
Ceci est un premier jet non corrigé. Thèmes matures.
Merci de donner une chance à cette histoire.
Chapitre 1
L'écran du téléphone affiche une page Instagram. Le nom est Rainn Holton.
Rainn.
Rainn, putain de Holton.
Je dévisage mon téléphone avec irritation. Ça m'agace de me retrouver à faire un truc qui ressemble vaguement à du harcèlement. Apercevoir des fragments de sa vie n'est qu'un inconvénient de plus. Le pire, bien sûr, c'est de devoir regarder son visage après avoir passé des années à essayer de l'oublier, tous mes efforts ayant été vains.
Malheureusement, je n'ai pas le choix. J'ai perdu son numéro il y a une éternité. Perdu, supprimé, effacé de ma mémoire, les détails n'ont plus d'importance.
En ignorant la pointe de regret, froide et brève, qui me serre la poitrine, je m'autorise à parcourir une fois de plus les photos les plus récentes. C’est un bien piètre substitut à la réalité, même si mon corps, qui n'en fait qu'à sa tête, n'est pas d'accord. Quelle cruelle ironie, je me désole, de voir que certains hommes – Rainn en est le parfait exemple – ne font que se bonifier avec l'âge. Ils ont ce don presque reptilien de laisser tomber leur apparence de petit garçon, telle une vieille peau, pour révéler leur véritable nature, encore plus dévastatrice : un homme tel que la nature et des éons d'évolution l'ont voulu ; magnétique, majestueux, monumental. Un homme dont les ancêtres ont survécu, conquis, multiplié. Ce n'est que par la main ferme des règles sociales relativement récentes qu'il a été entravé, dompté, privé du droit de répandre sa semence à tout va.
À notre époque, il ne sera probablement pas un seigneur de guerre ; certainement pas un gladiateur ou un Viking. Il pourrait être athlète, musicien, star de cinéma. Il pourrait être soldat, soudeur, astronaute. Il pourrait être étudiant, prof, barman.
Il pourrait être architecte.
Ça ne change rien. Peu importe ce qu'il fait, quel que soit le moment de sa vie où il se trouve, votre instinct féminin le reconnaîtra. Vous réagirez à lui au niveau moléculaire. Vos préférences soigneusement élaborées pour un partenaire, pour un compagnon, pour quelqu'un qui vous convienne, se dissoudront comme un sucre dans l'eau dès que vous croiserez sa route. Cette impulsion initiale, profondément primitive, de vous prosterner sous lui saisira toutes ces idées bien polies par la gorge et les écrasera sans ménagement.
Bien sûr, ça ne veut pas dire que vous le ferez. L'esprit est une chose puissante. Il peut, et il le fait souvent, reprendre le dessus sur le corps. Mais vous ressentirez quand même cet appel dans votre sang, en tant que descendante d'une femme qui, il y a très, très longtemps, a été prise par un homme comme lui.
Même maintenant, en contemplant ses traits à la fois rudes et élégants, je suis à deux doigts d'oublier l'impact dévastateur qu'il a eu sur ma vie amoureuse. C'était involontaire, bien sûr. Personne ne savait, et moi moins que quiconque, à quel point il serait difficile de trouver quelqu'un d'autre capable de rivaliser avec lui. Cette malédiction qu'il m'a laissée, j'espère toujours m'en débarrasser un jour.
« Ça suffit », me dis-je en détournant les yeux de l'écran. « Tu as un boulot à faire, alors fais-le. »
Une nouvelle photo apparaît au moment où je m'apprête à cliquer sur le bouton de message. C'est lui, au volant, les longs doigts de sa main gauche négligemment posés sur le bas du volant. Il regarde droit devant lui, vers la route, ce profil acéré, d'une masculinité frappante, quelque peu adouci par son sourire. Comme hypnotisée, j'agrandis l'image pour mieux voir, passant mon doigt sur les contours de son visage. Mais très vite, mon cerveau prend le dessus sur le sortilège qu'il exerce encore sur moi, et je lâche mon téléphone en gémissant. Puis, une pensée irrationnelle s'empare de moi : il est sans doute conscient de mon trouble émotionnel, et ce sourire, c'est pour se moquer de moi.
Quand je ferme les yeux, je peux presque entendre sa voix chuchoter de façon séduisante à mon oreille : « Allez, Beth, jette un autre coup d'œil. Marche un peu plus près du bord. Ne regarde pas en bas. Mieux encore, ferme les yeux. Fais juste un tout petit pas et… »
« Tu es devenue complètement cinglée, Beth », je lance au plafond en secouant la tête vigoureusement pour chasser cette voix. Ce n'est pas un sorcier. Il ne peut pas deviner cette merde. Imaginer qu'il le pourrait est totalement dément. Arrête ça, tout de suite. Tiens-t'en au plan et envoie-lui ce message. Plus vite ce sera fait, plus vite tu pourras retourner à ta vie sûre, ennuyeuse et confortable.
Après m'être fait craquer les doigts, je rouvre sa page et tape le message le plus neutre possible qu'on puisse envoyer à son ex.
MOI : Salut. J'ai entendu dire que tu es à Londres. J'aimerais récupérer mon livre, si tu as le temps ? Beth
Je dirige mon doigt vers le bouton d'envoi, je ferme les yeux comme une totale lâche et j'appuie. Une minute plus tard, j'ouvre un œil pour vérifier que c'est bien parti, puis je me laisse retomber sur mon canapé, aussi calme que si une bombe atomique venait de s'abattre sur mon système nerveux.
Tout ce stress pour un livre. Mais Jules en a besoin, et si Jules a besoin de quelque chose, je remuerai ciel et terre pour le lui donner. Si elle ne m'avait pas demandé de le lui prêter, je n'aurais même pas réalisé qu'il manquait. Au début, j'ai cru l'avoir perdu pendant mon déménagement, et ça m'énervait à un point, de ne pas le retrouver. Évidemment, mon cerveau avait commodément oublié qu'il l'avait pris, ce qui m'a fait tourner en rond un moment.
C'était mon ultime recours. J'ai essayé de le remplacer. Dieu m'est témoin que j'ai tout fait pour éviter cette situation dès que j'ai compris qui l'avait. Mais c'était une vieille édition, un cadeau de mon parrain, et elle coûte largement plus de cent livres sur eBay actuellement. Le fait qu'un objet précieux pour moi prenne la poussière dans son appartement me dérangeait. C'était un morceau de moi-même, oublié. Eh bien, je me suis dit que je voulais récupérer tous mes morceaux, là où est leur place. Pas chez lui.
Finalement, je vais à la cuisine me préparer un petit gin tonic. Je le ramène à mon bureau et j'ouvre mon ordinateur portable. M'installant dans ma chaise de bureau jaune, je lance une playlist de smooth jazz et commence à répondre à mes e-mails professionnels. Il faut occuper mon esprit, sinon je ne ferai rien d'autre que de m'inquiéter de sa réponse.
Un "ping" sans équivoque retentit une quinzaine de minutes plus tard. Malheureusement, ça me fait sursauter. En me grondant, je vais chercher le téléphone sur le canapé.
RAINN : Salut Beth ! Ouais, je suis là. Quel livre ?
Je réponds presque furieusement.
MOI : Le livre de Billy Baldwin que je t'ai prêté. Tu avais dit que ta mère voulait le lire ? J'en ai besoin pour quelque chose et je ne trouve pas d'exemplaire de remplacement.
Bon, Jules en a besoin. C'est la même chose.
Je tape du pied, attendant qu'il réponde. Il ne le fait pas, alors je retourne à mon travail en posant le téléphone à côté de l'ordinateur. Alors que je termine le dernier e-mail, il répond.
RAINN : Je viens de lui demander. Elle pense qu'il est chez elle. Je te tiens au courant.
MOI : Ok. Merci.
Quand mes yeux commencent à me faire mal à force de fixer l'écran, je décide qu'il est temps d'aller au lit. Vingt minutes plus tard, je suis douchée et bien bordée. Distraitement, je remarque que la pile de livres sur ma table de chevet est trop haute et menace de s'écrouler. Il serait temps de reprendre ma routine d'au moins deux chapitres avant de dormir. Assez procrastiné.
Mon téléphone sonne à nouveau. Je regarde l'heure. Il est bien après minuit. Ce ne peut pas être lui. D'un autre côté, qui d'autre ? Peut-être Kate, encore en train d'envoyer des textos en étant ivre. Je saisis le téléphone.
RAINN : J'ai récupéré le livre. Tu veux passer le prendre ou tu veux que je te l'apporte ?
Sans ciller, je fixe l'écran. Voilà un scénario auquel je n'avais pas pensé. Dois-je aller chercher le livre dans cet appartement redouté, plein de souvenirs, ou dois-je oser le faire venir ici ?
Ici. Hmm, ici.
S'il vient ici, je peux juste le retrouver en bas. Si j'y vais, il risque de m'embarquer avec une excuse innocente, genre, m'offrir un verre et discuter. Je suis polie à en crever, donc je ne refuserai pas. Et là, derrière des portes closes, il pourrait dire : « Ça faisait si longtemps, Beth. On ne s'est pas vus depuis que je t'ai quittée. Au fait, comment tu as vécu cette expérience ? »
Non, non, je ne peux pas supporter ça.
MOI : Ce serait super si tu pouvais passer me le déposer. Dis-moi quand tu es libre. J'habite dans la même rue, au 48.
RAINN : Pas de problème. Je passerai sûrement demain soir. 18h-19h, ça te va ?
MOI : Parfait. Sonne à l'interphone au nom de Marr et je descendrai.
RAINN : Ok. Donne-moi ton numéro de téléphone.
Je suis à deux doigts de taper « pour quoi faire ». Ensuite, je tente de répondre juste par un « non » tout simple. Mais j'imagine déjà qu'il me demande « pourquoi » ou « vraiment » ou qu'il ajoute « comme si j'allais t'appeler un jour, Beth », alors je le lui donne.
RAINN : À demain, Beth.
MOI : À demain.
Le téléphone glisse de ma main moite sur le matelas. Oh, mon Dieu, il va venir ici. Je vais voir mon stupide ex. Pire, je vais devoir lui parler. Il pourrait croire que c'est une excuse pathétique pour essayer de le récupérer. « Tu crois être rusée avec tout ça, Beth ? » diront ses yeux. « Je vois toujours clair à travers ton jeu. »
« Mais mes intentions sont pures », je dis tout haut, comme pour me convaincre moi-même. Il n'y a aucun arrière-pensée ici. Et c'est pourquoi il est de la plus haute importance d'être directe demain. Ne laisser absolument aucune place à l'interprétation. Je dirai : merci, même si tu as gardé mon livre prisonnier pendant des années, et au revoir. Bonne continuation. Au fait, tu as pris un peu de poids et tes cheveux se clairsement. »
OK, non. Je devrais m'arrêter avant ça. Il est toujours beau gosse. Il a probablement une petite amie canon pour aller avec.
Calme-toi, Beth. Tu te fais des nœuds au cerveau. Avec sa nonchalance habituelle, il ne va pas se creuser la tête là-dessus. Respire, et dors.
Je regonfle mes oreillers, repousse ma lecture pour demain, et je ferme les yeux. Oui, dormir. Dormir et ne pas y penser. Ne pas penser à lui.