Chapter 1: Bear
L'air est saturé par les effluves de la bacchanale, comme chaque vendredi soir au club. Ça sent le fruit trop mûr, sucré et poisseux. Cette ambiance vibre dans nos veines, une invitation à la débauche qui enivre mes frères. À minuit trois quarts, la nuit est encore jeune ; le bordel est parti pour durer jusqu’au petit matin.
Une grande blonde aux longues jambes s'affale entre mes genoux. C’est l'une de ces « soul suckers », ces filles qui courent après les bites en espérant qu’une d’elles leur décroche un écusson d’Angel. Elle n'est pas mon genre, loin de là. Trop pâle, trop grande, et beaucoup trop blonde. Mais je n'ai pas l'habitude de refuser ce qui est offert sur un plateau, alors je ne l'empêche pas de faire courir ses mains sur mes cuisses avant de les glisser dans mon jean.
Je crois qu'elle marmonne son nom : Lani, Leoni, Lena ? Impossible de l'entendre avec le heavy metal qui hurle dans tout le club. Peu importe, je ne le retiendrai pas et je n'en ai pas envie. Demain, elle aura déjà jeté son dévolu sur un autre frère qui a envie de se faire sucer.
Sa main remonte jusqu'à mon cut, ce qui déclenche une étincelle de rage en moi. Je saisis son poignet pour l'écarter du cuir et la ramener sur mon jean. Elle perd l'équilibre sous le coup, mais elle se reprend vite et continue, imperturbable.
Sa langue bouge avec habileté, comme si elle voulait prouver quelque chose, et ma bite se contracte. Ça fait du bien, mais je sais que ça s'arrête là ; ce n'est qu'une sensation passagère. Au moins, ça calme temporairement ce bruit incessant qui pollue mon esprit, et c'est tout ce qui m'importe, putain.
Une main lourde sur mon épaule m’arrache à la tête blonde qui s'agite entre mes cuisses.
Je tourne la tête pour voir qui exige mon attention, nullement gêné par l'interruption. Je me fiche royalement de devoir laisser tomber ces « soul suckers ». Leur contact me démange la peau, même si mon envie de me vider la queue l’emporte sur le dégoût qu’elles m'inspirent.
Le visage sévère du Pres se penche au-dessus de moi. Son seul regard suffit à me faire comprendre qu'il ne plaisante pas.
Ses yeux sombres m'observent une seconde avant qu'il n'incline la tête vers un coin plus calme, près de la porte de son bureau. « Range ta bite, j'ai un boulot pour toi. »
« Dégage, putain », je tire légèrement la blonde par les cheveux en me réajustant dans mon jean. Elle fait la moue. Je dois me faire violence pour ne pas lever les yeux au ciel devant ce petit jeu : avec son maquillage bavé et ses lèvres gonflées, elle est pathétique.
En me dirigeant vers le Pres, je m'arrête au bar pour avaler un shot de tequila, espérant que la brûlure de l'alcool fasse oublier la frustration d'une pipe bâclée.
« Désolé de casser l'ambiance », ricane le Pres, une cigarette au bec. Il s'arrête pour l'allumer, prend une bouffée, son visage disparaissant derrière un nuage de fumée. « Mais ça ne peut pas attendre. On a une livraison dans une heure, je veux que tu sois sur place pour t'assurer que tout se passe bien. »
Le président des Soul Reapers, Snake Eyes, est un homme impressionnant. Il est plutôt grand, sans doute plus d'un mètre quatre-vingt-dix, même s'il ne me dépasse pas. Musclé, avec des traits sombres, il suffit d'un coup d'œil pour savoir qu'il ne vaut mieux pas l'emmerder. Le club sait qu'il est en train de devenir un leader redoutable.
Il balaye la pièce du regard. Ses dreadlocks, soigneusement tressées en queue-de-cheval, révèlent le côté de son crâne rasé. Il finit par trouver celui qu'il cherche. Sans même se retourner vers moi, il fait un signe de tête dans cette direction : « Emmène Razor avec toi. »
« Tu penses vraiment que c'est un boulot pour deux, patron ? »
« Non, mais après notre dernière embrouille avec les Vipers, je ne prends aucun risque. » Le visage de Snake Eyes s'assombrit en repensant à ce sanglant règlement de comptes avec le MC rival. Fidèles à leur nom, ils ont tenté de s'approprier impitoyablement notre territoire et nos affaires. On a failli perdre quelques hommes à cause d'eux. « En plus, t'as déjà quelques verres dans le nez. T'as besoin de quelqu'un pour surveiller tes arrières sur la route. »
« D'accord, comme tu veux, Pres. » Je m'adosse au bar et je regarde le Pres tapoter l'épaule de Razor pour l'arracher à son propre plaisir, alors qu'il est en train de lécher une traînée de sel sur le torse presque nu d'une des « soul suckers ». Snake Eyes a au moins la courtoisie d'attendre qu'il ait fini, même s'il ne le laisse pas traîner.
Il croise mon regard et je lui fais un signe de tête. Il se penche pour murmurer quelque chose à l'oreille de la fille, qui semble déçue de voir Razor partir. Je ne perds pas une minute, je sors, mes bottes lourdes craquant sur le gravier alors que je me dirige vers ma bécane.
J'enfourche ma moto, avec une envie folle d'allumer une clope. Razor, comme beaucoup de mes frères, est un tombeur. Ce n'est peut-être pas le pire, mais il est toujours prêt à sauter sur tout ce qui bouge. Même avec un ordre direct du Pres, il lui faudra peut-être un moment avant de se détacher de sa distraction passagère.
La nuit est fraîche, la chaleur de la flamme de mon briquet caresse mes doigts. Une minute passe, puis deux. Juste au moment où je m'apprête à retourner à l'intérieur pour traîner ce connard dehors moi-même, Razor sort du bar avec une démarche assurée.
« T'as mis le temps, putain », je grogne en enfilant mon casque. La bête de métal et de cuir entre mes cuisses rugit quand je fais monter le moteur dans les tours.
« Hé, c'est pas ma faute si je suis un aimant à chattes ! » Razor lève les mains au ciel en montant sur sa propre bécane.
Je ne prends même pas la peine de répondre, je relève la béquille et je démarre. Un instant, j'envie presque son insouciance. En tant que bras armés du club, on se tape le sale boulot. Bien sûr, n'importe lequel de nos frères se battrait pour le club, mais nous… nous sommes ceux qui n'hésiteront pas à torturer, mutiler ou planter un couteau dans le ventre de quiconque se mettra en travers de notre chemin.
Le sang qui tache, les fantômes qui vous hantent, le prix à payer pour les dettes qu'on réclame ; ce ne sont pas des fardeaux faciles à porter.
Je suppose que Razor et moi sommes la preuve qu'il n'y a que deux façons de gérer ce genre de poids. Soit tu essaies de noyer ça dans la chatte, l'alcool et la fumée de cigarette, soit tu laisses ça te transformer en acier froid et sans âme. Razor maîtrise la première option comme un pro.
L'air frais de la nuit caresse mon visage. Le métal chante quand j'accélère, son rugissement est de la musique pour mes oreilles. Ça, c'est ce qu'il y a de plus proche du putain de paradis.
L'entrepôt est à près d'une heure du club, et comme Razor et moi ne sommes pas d'humeur bavarde, on roule dans un silence complice.
Ça ne me dérange pas plus que ça. Le ronronnement de ma moto est assez fort pour couvrir mes pensées ; c'est le seul moment où je n'ai pas à m'entendre réfléchir.
On est encore à cinq minutes de route quand j'aperçois une lueur orange à l'horizon, une fumée qui commence à monter vers le ciel sombre.
« Putain. »
J'accélère, le vent me fouette le visage alors que je tourne dans l'allée. Razor est juste derrière moi. Il lâche une bordée d'insultes en s'arrêtant à ma hauteur.
Il suffit d'un regard. Comme une machine bien huilée, on bosse en duo. Il dégaine son arme de son cut et contourne l'entrepôt en feu.
Je me glisse sur le terrain, ombre parmi les ombres, vers la façade. J'entends les voix arrogantes de ceux qui ont fait ça. Leur accent du Sud me vrille les oreilles immédiatement.
Vipers.
« Ces putains de Reapers, c'est vraiment des connards de première. Ils vont payer. » La voix est rocailleuse, pleine de haine.
J'ai presque envie de bondir et de faire goûter mes poings à cet enfoiré pour avoir insulté mes frères, mais je ne peux pas. Pas tant que je ne sais pas combien ils sont.
« Ils vont même pas comprendre ce qui leur arrive. Bande de débiles mentaux. » Une autre voix répond. Je peux sentir la fumée de sa clope alors qu'elle dérive autour du bâtiment. « Avec ce président de merde qu'ils ont, ils vont être complètement à la ramasse. »
« Après avoir failli tuer Smithy... c'est le moins qu'ils méritent, ces enculés. » Le premier homme reprend.
Puis le second à nouveau : « Badger a dit que ça pourrait prendre des mois avant qu'il puisse remonter sur une bécane. »
J'attends un instant, écoutant attentivement le moindre bruit. Quelques minutes se sont déjà écoulées, alors j'imagine que Razor est déjà en position pour me couvrir si ça tourne mal.
La chaleur du bâtiment en feu me fait transpirer ; entre ce mur de braises et l'odeur entêtante d'essence, je commence à avoir la nausée.
Des pas approchent. Je fonce tête baissée sur l'un des bâtards de Viper. Je sors mon couteau de son étui sur ma cuisse, prêt à parer son retour.
Le chaos s'installe d'un coup.
L'autre type crie. Je le sens derrière moi, prêt à frapper, mais Razor l'atteint avant. Je me concentre sur celui qui est devant moi. Mes phalanges s'écrasent sur sa bouche, une dent entaille ma peau.
Le mec se défend bien. Il me décoche un coup de poing en plein nez ; je ne sens pas la douleur, mais j'entends le craquement. Je rugis, le feu en moi brûlant plus fort que les flammes tout autour ; une brume envahit mon esprit, et la seule chose qui me rattache à la réalité, c'est la sensation de mes poings qui rencontrent sa chair.
D'autres cris se font entendre, plus loin sur le terrain. Même si ça me semble lointain, je vois des silhouettes arriver au coin du bâtiment.
Je réalise alors qu'on a merdé. Qu'on a été trop impatients, trop en colère, trop excités en voyant cet enfer qui était autrefois notre entrepôt.
Un des types arrive sur ma droite. Il est rapide, mais je le suis plus. Le couteau semble né pour épouser la forme de ma paume ; la lame siffle alors que je tranche l'air et rencontre le visage du sac à merde.
Je lui laisse une balafre diagonale, partant de sa tempe gauche pour finir sur sa mâchoire droite. Chaque fois qu'il se regardera dans une glace, il se souviendra de ce moment. Il se souviendra de moi.
Peut-être qu'à l'avenir, il réfléchira à deux fois avant de cracher sur les Reapers, ou sur notre président.
Razor m'appelle, mais je n'entends pas sa voix. Pas avec le crépitement des flammes, les cris des Vipers et le sang qui martèle mes oreilles.
Une détonation retentit dans la nuit. Un Viper, à ma droite, tient une arme encore fumante.
Je sais que j'ai été touché. La balle traverse mon épaule, tranchante comme un couteau chauffé à blanc dans du beurre. Je me sens léger, vide, une coupe qu'on a trop remplie. Un fourmillement engourdit mes doigts, et je n'arrive plus à dire si quelque chose est gravement endommagé ou si mon cerveau a décidé de faire une pause.
Les Vipers s'éparpillent. Razor tire quelques coups avant de se précipiter vers moi. Ses yeux se fixent sur mon épaule, où une tache de sang sombre s'élargit sur mon tee-shirt noir.
« Merde, mec, je m'attendais pas à ce que ces connards aient des flingues. »
Je grogne, mais il a raison. Les Reapers font affaire avec les Jackals, le gang du quartier. On écoule leur came pour un prix correct, et en échange, ils nous fournissent des armes.
Alors d'où sortent-ils ces flingues, putain ?
L'adrénaline commence à redescendre, et avec elle, ce vide euphorique qui prend le dessus pendant une bagarre. Mon épaule hurle à chaque micro-mouvement.
« Faut que tu voies un médecin. » Razor me regarde. Il n'y a pas vraiment de rang entre nous, mais je porte mon patch depuis bien plus longtemps que lui. On sait tous les deux ce qui est en jeu : le club passe avant tout. Mon épaule peut attendre.
Je regarde l'entrepôt en feu, inquiet qu'un voisin n'appelle les pompiers avant qu'on puisse gérer la situation.
« Appelle le Pres, mets-le au courant. Il enverra des prospects pour nettoyer. » Je parle, tout en fouillant dans la poche de mon cut pour sortir mon téléphone. « Dis-lui que j'appelle Pyro. J'espère qu'il pourra régler ça vite et discrètement. »
Pyro, notre expert maison en matière d'incendies, est un membre retraité du club et un pompier en activité. C'est l'un des fondateurs des Soul Reapers avec le vieux de Snake Eyes. Il m'a pris sous son aile et m'a élevé avec son fils, Rooster. On a tous été patchés en même temps.
Il ne vit plus au club-house, préférant une vie plus calme avec son Angel, Blue, dans une petite maison pas très loin d'ici.
Il prend des nouvelles du club de temps en temps et garde toujours un œil sur les Reapers. Ses contacts à la caserne de la ville lui permettent de faire jouer ses relations. Avec un peu de chance, il pourra arranger ce bordel.
L'appel ne dure pas longtemps. Il me dit que Razor et moi, on doit foutre le camp. Il appelle ça un « signalement anonyme », il s'occupe du reste de son côté.
« Hé Razor, dis au Pres d'oublier l'équipe de nettoyage, Pyro s'en occupe », je lance, la douleur à l'épaule commençant à me rendre agressif. « On se casse. »
J'enfourche ma bécane. Mon épaule hurle à chaque mouvement forcé. Mes doigts fourmillent quand j'empoigne le guidon. Le trajet retour dure une heure, c'est déjà assez la galère de conduire avec un bras en vrac ; savoir si je vais tenir jusqu'au bout, c'est une autre paire de manches.
On arrive sur la route, on s'arrête à la première cabine téléphonique juste le temps pour Razor de signaler un feu incontrôlé en tant que « citoyen inquiet », avant de raccrocher quand l'opérateur demande son nom.
Mon bras est devenu complètement insensible, un poids mort le long de mon corps. Je ne veux pas passer pour une mauviette devant Razor, mais l'idée de lésions nerveuses et de ne plus jamais pouvoir rouler me traverse l'esprit. Ce serait une torture.
Je fais un écart quand mon épaule s'élance ; au moins, c'est une sensation bienvenue comparée à l'engourdissement total. J'arrive à reprendre le contrôle de la moto, mais tout juste.
« Ça va, frère ? » Razor me regarde, les yeux fixés sur mon épaule où la tache de sang ne cesse de grandir.
« Faut que cette putain de balle sorte. Maintenant. »
Impossible d'éviter le centre-ville, mais Razor et moi, on n'a aucun problème avec ça. Même avec une balle dans le bras, quiconque voit le cut des Reapers dans notre dos sait qu'il ne faut pas nous chercher – et peu de gens en ont envie.
Barnestow est une ville de taille correcte avec son lot de problèmes, mais ici, le nom des Reapers pèse lourd. Les gens nous respectent ou nous craignent.
Pourtant, par une nuit pareille, les Reapers ne sont pas les seuls à vouloir faire la fête. Les pubs crachent leur musique, remplis à craquer de clients bruyants et avinés. Ça ne m'étonnerait pas de tomber sur un idiot bourré qui veut tester sa bravoure.
On traverse sans incident, on se gare dans un quartier résidentiel, dans une allée entre deux maisons. Elles ont l'air fières, un peu à l'écart du centre-ville, mais on entend encore le brouhaha des gens qui s'amusent.
« C'est quoi le plan ? » demande Razor alors qu'on se faufile à l'arrière de la maison la plus proche. Ma main passe au-dessus du portail pour le déverrouiller, et on se glisse dans le jardin comme des ombres.
Je ne réponds pas. En partie parce que je cherche désespérément un truc pour briser la vitre de la porte arrière, mais aussi parce que je n'ai pas vraiment de plan. Je sais juste que je ne peux pas conduire dans cet état et que je ne peux pas rentrer au club à pied.
Je trouve une grosse pierre. Même avec ma main valide, je réussis à la fracasser contre la vitre. Le bruit résonne comme un cri à mes oreilles, mais je prie pour que les lumières éteintes et le jardin en friche signifient que les proprios ne sont pas là.
Razor et moi on se glisse à l'intérieur, dans une petite cuisine. On fouille rapidement, aussi silencieusement que possible, à la recherche de quoi soigner mon bras.
Le craquement d'une latte de plancher attire mon attention. Ma tête se tourne vivement juste au moment où elle apparaît dans l'encadrement de la porte.
Mon regard parcourt sa silhouette menue : la première chose que je vois, ce sont ses seins généreux, et elle ne porte définitivement pas de soutien-gorge. La nana est petite, elle porte juste un anneau au nez, un tee-shirt trop grand et des chaussettes en moumoute.
Ses yeux rencontrent les miens au même moment. Ses billes marron clair s'écarquillent comme celles d'un lapin pris dans les phares. Le mug qu'elle tenait lui échappe des mains et explose sur le sol, répandant du café froid sur le lino brillant.
« C'est qui, bordel ? »