Chapitre 1
- Hey Gioia, c’est Francesco… Écoute je …, je suis désolé. Vraiment. Je dois bientôt repartir à Rome pour les affaires, mais est-ce qu’on pourrait parler avant ? Tout pourrait redevenir comme avant ... Rappelle moi s'il te plaît. Ti amo sorellina ...
- Pour réécouter, tapez 1, pour effacer, tapez deux, pour… Message effacé, fin des nouveaux messages.
Je soupire. Deux minutes. J’ai deux minutes pour reprendre mes esprits avant de devoir aller travailler.
Un sentiment bizarre flotte dans ma poitrine ; j’ai à la fois envie de rire et de pleurer, mais surtout je suis surtout dégoutée. Mon frère pense-il réellement que ses pathétiques excuses peuvent me faire revenir à ses côtés ? Que m’appeler par le surnom qu’il me donnait autrefois, alors que tout allait encore bien, ou même que son ton suppliant va changer l'opinion que j'ai de lui ?
Un message d’excuse de la part de mon frère était la dernière chose que j’attendais aujourd’hui. En fait, j’aurais plutôt espéré un message de bon anniversaire. Sauf que, et ce comme beaucoup de choses me concernant, cet abruti ne s’en souvient même pas, ce qui renforce le fort ressentiment qu’il m’inspire depuis deux ans maintenant.
Tout est parti d’une légère divergence d’opinion. C’est pourtant courant dans les fratries, non ? Mais quand cela concerne la façon de gérer son deuil, les choses s’enveniment très rapidement. Étonnant ? Nope. Enfin bref, mon grand frère peut bien allez se faire foutre sur ce coup là.
Et maintenant je suis en retard. Merde.
Je saute donc de mon lit en hauteur, tente d’enfiler mes cuissardes en sautillant (qui a inventé ça ?), attrape mes clefs puis sors en trombe de chez moi. Je verrouille la porte et dévale les marches quatre à quatre.
***
L’hiver est déjà bien entamé, et en ce début de mois de janvier, les rues de Manhattan sont recouvertes d’une bonne couche de neige.
Une bise glaciale m’accueille quand je sors de mon immeuble. Je frissonne quand le vent touche la peau sensible des mes joues. Une chose est sûre, mon épais manteau ne sera pas de trop. Heureusement, le petit restaurant dans lequel je travaille à mi-temps se situe près de mon appartement.
J’habite depuis deux ans dans le quartier de Little Italy, et malgré le fait qu’il soit au dernier étage sous les toits, mon 15m² a dû coûter une petite fortune lors de son achat. L’immeuble est propre et calme, je n’ai jamais eu de problème avec un voisin.
Il est le compromis que j’ai réussi à trouver avec mon frère : je le laissais me trouver un appartement dans un quartier où il connaissait pas mal de monde et il quittait ma vie. Parce que j’ai beau être en colère contre lui et refuser de me faire entretenir par son argent sale, le prix du mètre carré dans ce secteur est peut-être légèrement au-dessus de mes moyens. Peut-être.
Mais il n'était pas question que je le laisse m'enfermer dans une des villas de luxe que possède notre "famille" dans les alentours de Rome, Venise ou encore Milan. Être surveillée 24H/24 et avoir la sensation de tout lui devoir ? Très peu pour moi ... je préfère ma liberté actuelle, mes plats de pâtes et mes cours à la con.
Comme ma mère me disait toujours : "Ma fille, soit forte et indépendante. Et si un homme juge bon de te dire quoi faire, fait lui un grand bras d'honneur, prouve lui qu'il peut aller se faire voir et que tu n'as pas besoin de lui".
Je sourie malgré moi à ces souvenirs. Ma mère me manque parfois. Voire même souvent. Bon d'accord, tout le temps. C'était une femme forte, avec un caractère bien trempé, qui défendait sa famille à n'importe quel prix mais savait se montrer tendre. Je l'admirais énormément et son absence a laissé un vide dans ma poitrine que rien ne pourra combler.
Mais c'est comme ça que se passe un deuil. On n'oublie pas la personne aimée disparue, la douleur ne s'effacera jamais complétement. La seule chose que l'on puisse faire est accepter son absence et attendre que la douleur s'atténue.
***
Mes semelles crissent sur la neige. Les rues sont calmes ce soir, surtout pour un samedi. Il faut dire que le nouvel an n’est passé que depuis deux jours. Les gens sont donc soit occupés à décuver (oui, oui, ne sous-estimez pas les cuites du nouvel an), soit n'ont plus de budget resto après les fêtes de fin d’année.
Je branche ma musique tout en marchant le plus rapidement possible. Lana del Rey est sans doute ma meilleure amie. La profondeur des paroles de ses chansons me touchent toujours. Ne vous méprenez pas, je ne suis pas une pauvre petite ado orpheline déprimée. Je suis heureuse. Ma vie est bien remplie et j’ai beau travailler dure, j’en tire une certaine fierté et un sentiment d’indépendance, de liberté. Je suis plutôt une fille de type introvertie, mais parfois ( je dis bien parfois ), la solitude me pèse. Un peu.
Mes parents ont été assassinés deux ans auparavant et mon grand frère était trop accaparé à ce moment là par son propre chagrin et ses petites affaires pour s’occuper de sa sœur cadette, alors que c’était le moment de ma vie où j'avais le plus besoin de lui. Du coup je me suis forgée une carapace assez solide pour résister à un peu près n'importe quelle situation chiante ou triste.
Après avoir marché cinq petites minutes, j’arrive enfin au café Alfredo, un petit bistro plus fréquenté par les habitants du quartier que par les touristes qui visitent la ville en masse. Enfin, par habitant, j’entends surtout une certaine partie de la population du quartier. En gros, tous ceux qui trempent, de près ou de loin, dans les petits business illégaux de mon frère, ou plus précisément dans ceux de son chef et grand ami, Luca. Luc pour les intimes. Un type charmant capable de vous découper en morceaux avec une simple feuille de papier.
J’entre dans le café et la douce chaleur familière qui règne dans le lieu me réchauffe les doigts et le cœur. Alfredo me fait signe en souriant depuis le bar, où il est occupé à préparer des cafés. La soixantaine, les cheveux maintenant blanc, cet homme pourrait être mon grand-père et possède un cœur en or. Il a dû faire le deuil de sa femme, qu'il aimait profondément, il y a quelques années et m'a donc aidé à faire le mien du mieux qu'il pouvait.
Je le rejoins au comptoir avant de poser mes affaires sur le porte-manteau.
- Buanasera Gioia. Buon compleanno !
- Grazie Alfredo ! Et vraiment désolée pour le retard, tu as besoin d’aide avec ça ?
Il rit doucement et me sourie, ce qui met l'accent sur les petites pattes d'oie qu'il a au coin des yeux.
- Respire tesoro, tu as trois minutes de retard. Mais je veux bien que tu portes ça à l’étage. Tu as cinq cafés et deux décas. Il n’y a qu’eux en haut, tu ne peux pas les louper.
Le restaurant n’est ni grand en largeur, ni en longueur, mais s’étend sur deux étages. Je monte les vieilles marches en bois avec mon plateau et me dirige vers la table où sept hommes sont attablés. Ils doivent tous avoir entre vingt-cinq et trente ans, bien bâtis et en costume. J’en reconnais six, des habitués de longue date et des sous-fifres de mon frère. Ou de Luca. Ou des deux. J'ai arrêté de chercher à comprendre l'organisation du réseau.
Je distribue rapidement les commandes, essayant de ne pas relever le regard insistant du septième connard. Sur mon cul.
Trois. Deux. Un ...
- Hey, bambina, tu as un numéro ?
Je retiens un soupir et la sérieuse envie de lui en coller une pour effacer son expression dégoulinante de confiance en soi et de supériorité.
Les hommes sont prévisibles. Je me suis toujours considérée comme banale, voir mignonne dans les bons jours, mais sans plus : je suis grande pour une fille, avec de jolies courbes au niveau des hanches et une poitrine ni vraiment petite, ni vraiment opulente. Mon visage est fin, encadré par des mèches châtains qui s’échappent de ma longue queue de cheval haute. Mon nez est légèrement en trompette et bien proportionné, mes yeux d’un marron si foncé que beaucoup pensent qu’ils sont noirs. Lorsque j’ai commencé à travailler ici, j’avais encore l’air d’une jeune fille, mais en l'espace de deux ans, mes formes se sont affirmées et j’ai commencé à avoir l’habitude de devoir gérer ce genre de situation. Surtout quand je suis à l'étage, réservé aux crétins arrogants. Croyez moi, les petits papis qui jouent aux cartes en bas sont bien plus sympathiques.
Mais avant que je n’ai eu le temps de finir de me décider entre un coup de pied dans couilles ou un un poing dans la tronche, Julien, un bon ami à mon frère, intervient.
- Je ne ferais pas ça si j’étais toi.
Et c'est reparti pour un tour ...
- Scusa ?
- C’est la petite sœur de Francesco. Et elle est …
- Mineure, je le coupe. ( Petit tips, j'ai horreur qu'on utilise le nom de mon frère pour me protéger, comme si j'étais une petite chose fragile ). Alors range ta bite avant que je te colle une balle entre les couilles.
Je plante mes yeux noirs dans les siens pour lui montrer que je suis on ne peut plus sérieuse ; il pâlit légèrement avant de lever les mains en l'air en signe de paix. Un garçon intelligent si vous voulez mon avis.
Là-dessus, je le fusille une dernière fois du regard avant de tourner les talons et redescendre, pendant que les autres se payent sa tête. Connard.