Chapitre 1 : Le présent
Mon frère jumeau était mort.
Parti.
Décédé.
Disparu.
Foutu.
Aucun mot ne rendait la chose moins horrible.
Nous étions arrivés dans ce monde ensemble, et nous voulions le quitter de la même manière. Zig et Zag, comme nos parents nous avaient surnommés avec tendresse, formaient un duo inséparable, des complices de toujours, des « R&R », des terreurs jumelles et les meilleurs amis du monde.
Et maintenant, je n'étais plus que Zig sans mon Zag. Regan, sans Riley. Fini les R&R.
Juste moi.
Le brouhaha des voix qui montaient du rez-de-chaussée m’irritait. Ma famille partait d'une bonne intention, mais j’en avais tellement assez de les voir dans ces conditions. C’était notre troisième enterrement en autant d’années, et à ce stade, tout cela semblait routinier. Nous exécutions les gestes obligatoires quand un membre de la famille meurt. Mon rôle de premier plan dans tout ce cirque consistait à verser quelques larmes, serrer dans mes bras tous ceux qui se présentaient, évoquer quelques souvenirs sans importance, puis à persévérer. Triompher de la tragédie.
Et la merde avec ça.
J’étais anesthésiée. Mon deuil pour ma mère, puis pour mon père, m’avait presque tout pris. Mes fondations, déjà affaiblies par la mort de ma mère, s’étaient effondrées quand nous avions perdu notre père. Si j’avais tenu le coup, c’était uniquement parce que Riley était à mes côtés. Il m’avait guidée, prenant les choses en main et rendant, tant bien que mal, les deux pires jours de nos vies un peu plus supportables.
« Putain de merde, Riley », ai-je lâché, en arrachant une de nos vieilles photos de foot, scotchée sur le miroir de sa commode. J’ai dû plaquer le dos de ma main sur ma bouche pour étouffer mes sanglots.
Nous avions environ douze ans sur la photo. On était assis sur les marches du perron, en train de rire, couverts de boue, dans nos uniformes de foot assortis. Nos genoux étaient écorchés, les pansements se décollaient, et on faisait des pouces en l'air vers l'objectif. On ne pouvait pas être plus heureux. Je ne me rappelais plus exactement ce qui nous faisait rire, mais quand on était ensemble, on passait notre temps à faire des conneries et à semer un joyeux chaos.
Je me suis éloignée de la commode et j’ai fermé les yeux.
Me cacher dans sa vieille chambre ne faisait qu'aggraver ma peine. Elle était restée exactement comme au moment où nous avions fini le lycée, avec ses posters de femmes à moitié nues et de groupes de musique douteux. Mon cœur se brisait à la vue de toutes ses affaires. Ses photos de bal de promo avec sa première petite amie sérieuse, Renee, étaient scotchées en haut du miroir. Les verres à shot qu'il collectionnait lors de nos vacances en famille étaient alignés sur la commode. Tout cela me forçait à me remémorer nos jeunes années — nos meilleures années — passées ensemble.
J’ai lutté pour retenir mes sanglots. Mes dents se sont plantées dans ma lèvre inférieure si fort qu'il était miraculeux que je ne sois pas en train de saigner.
Inspire.
Expire.
Répète jusqu’à ce que je meure.
Sa voix résonnait dans ma tête, rejouant nos derniers mots, échangés ici même. C’est pour ça que je n’arrivais pas à quitter cette pièce. Il y a à peine six jours, il était debout là, mort de rire en me voyant le surprendre avec une fille dans une position plutôt équivoque.
Riley était revenu en ville pour m’aider à vider la maison de notre enfance. Après le décès de nos parents, il était temps de vendre. Sauf qu’il avait été trop occupé à courir la jupe pour vraiment m'aider. Riley était une petite célébrité locale, alors quand la nouvelle de son retour s'est ébruitée, toutes les femmes se sont soudain trouvé des excuses pour roder autour de lui et attirer son attention.
Trois soirs de suite, il avait ramené une fille différente, et c’en était trop pour moi. Furieuse, je suis montée en trombe et j’ai fait irruption, sans m'attendre à ce qu’ils soient déjà à poil. Elle a hurlé et s'est barrée, s'habillant à la va-vite tout en dévalant les escaliers pour sortir.
« Tu sais vraiment comment gâcher une fête, Zig », avait-il ri en enfilant son pantalon avec nonchalance.
En me couvrant les yeux avec les mains, traumatisée, je lui avais crié : « C’est pas drôle, Riley ! Tu as dit que tu rentrais pour m’aider. Au lieu de ça, tu fais la pute ! »
Mon frère était ce que les filles appelaient souvent un « canon ». Avec ses cheveux auburn, son physique d'athlète et son sourire facile, je suppose qu'il était attirant. Mais en tant que frère, c’était juste un connard qui se laissait constamment distraire par le premier morceau de cul qui s'offrait à lui.
J’ai soupiré et secoué la tête, exactement comme notre père quand il nous grondait. « Retourne à Boston. T’es inutile ici. »
« Oh, allez, ne sois pas comme ça. J'essaie juste de m'amuser un peu. »
« Non ! Tu essaies de te distraire pour ne pas avoir à affronter la réalité : Papa est mort. Pendant ce temps-là, c’est moi qui nettoie tout et qui gère la vraie vie ! »
Il s'est renfrogné en enfilant son t-shirt. « Je sais très bien qu’il est mort. Comme maman. T’as pas besoin de me le rappeler sans arrêt comme si j’étais un idiot. »
« T’es un idiot. » J’ai fait la moue jusqu’à ce qu’il vienne me prendre dans ses bras. « Je peux pas faire tout ça sans toi, tu comprends ? »
« Je ne ramènerai plus de filles, promis. Et t’as raison, j’évite un peu la réalité. » Il m’a embrassé rapidement sur le front. « Laisse-moi juste m’assurer que machin-chose rentre bien chez elle et je reviens t’aider. »
« Tu ne connais même pas son nom ? »
« Elle me l’a dit. J’ai juste été distrait par d’autres choses. »
« Ouais, genre son cul à l’air. » Je lui ai donné un coup de poing dans le bras alors qu’il continuait de rire.
« Je te jure que je reviens tout de suite. » Il a attrapé ses clés sur la table de chevet et a ébouriffé mes cheveux en passant.
« Ouais, c’est ça. Garde ton pantalon pour une fois, tu veux ? »
« Seulement parce que tu demandes si gentiment. » Il s’est arrêté à la porte avec un sourire en coin. « Ne m’attends pas, Zig. »
C’étaient ses derniers mots pour moi.
Quand il n’est pas rentré, j’ai supposé que son pantalon n’était pas resté en place. Ce n’est que le lendemain matin – très tôt – quand les flics ont frappé à la porte, que j’ai su ce qui lui était arrivé. En raccompagnant machin-chose chez elle, quelqu’un avait essayé de les braquer. Mon frère avait refusé, essayant de se défendre, sans savoir que le type avait une arme. La balle l’a atteint en plein cœur, le tuant sur le coup.
Rien de tel n'était jamais arrivé dans notre ville. Le pire crime que la police avait eu à gérer, c’était des ados qui volaient dans les magasins ou qui faisaient la course sur la ligne droite à la sortie de la ville.
J'avais l’impression qu'ils étaient tragiquement incompétents pour traiter l'affaire. La police n’avait aucune piste et impossible de localiser la fille avec qui il était. Le seul témoin était un voisin qui avait entendu la bagarre depuis son balcon. Il n’avait rien vu. Et je n’arrivais pas à leur donner une description assez précise. Avec mes détails vagues — cheveux bruns, mince, un peu plus grande que moi — personne dans la résidence n’avait pu l’identifier.
Je serrais la photo dans ma main, sans me soucier des plis que j'y faisais. J’avais juste besoin de m’y accrocher aussi longtemps que possible. La douleur du papier qui s'enfonçait dans ma peau m’aidait à noyer le bruit qui venait d'en bas. Un enfant pleurait, quelqu’un le grondait, puis une voix plus grave reprenait le grondeur. Probablement ma cousine Ann Marie et son gamin, en train de se faire sermonner par mon oncle Rob. Son gosse était une vraie plaie.
Des pas ont résonné dans l’escalier et dans le couloir, s'arrêtant juste devant la porte. Quand elle a grincé, je n’ai pas eu besoin de me retourner. Il n’y avait qu’une seule personne qui savait que j’étais là.
Beth est entrée et s’est mise à côté de moi, passant un bras autour de mes épaules pour me serrer contre elle. Ma tête est tombée sur son épaule, et elle a joué doucement avec mes cheveux pour tenter de m’apaiser.
« Tu veux que je les vire tous ? Je le ferai, sans poser de questions. J’ai fait du karaté quand j’avais sept ans, je peux leur casser la gueule à tous. »
Malgré mes larmes, j'ai réussi à rire et j’ai secoué la tête. « Tu étais nulle au karaté. »
« Peut-être, mais je sais très bien griffer les connasses. »
En soupirant, j’ai relevé la tête pour offrir un sourire à ma meilleure amie. Elle était ma protectrice depuis la maternelle. Un garçon horrible m’avait fait tomber pour me voler mes chaussures parce qu’il y avait des cœurs dessus. Il disait que les cœurs c’était débile, alors il allait les jeter à la poubelle. Quand Beth m’a vue lui courir après, elle lui a fait un croche-pied et il s’est étalé sur le béton. Tout en sang et en larmes, il m’a rendu mes chaussures pendant qu’elle lui tordait le bras dans le dos en le forçant à demander grâce.
« Qu’est-ce qu’ils veulent, au juste ? C’est pas comme si c’était une première pour nous. » Mes pleurs ne pouvaient masquer mon amertume. « Je veux dire, l’enterrement est fini, mon frigo est plein de bouffe bizarre... »
« Ta tante Cathy a encore ramené ses cookies à l’avoine dégueulasses », a interrompu Beth en fronçant le nez.
« Riley est dans la… terre. » Ma voix s’est brisée et son bras s’est resserré sur mes épaules. « Ils ne peuvent pas me laisser seule pour faire mon deuil ? »
« Je pense qu’ils partiront dès qu’ils t’auront vue. Ils n'ont pas pu t'apercevoir à la cérémonie tout à l'heure. »
C’était vrai. Je m’étais cachée dans une aile de l’église, arrivant juste avant le début du service et m’éclipsant par l’arrière à la fin. Riley aurait compris. On avait plaisanté à l’idée de faire exactement ça à l’enterrement de notre père six mois plus tôt. Comme l’inhumation était privée, juste moi, Beth et l’oncle Rob, j’avais pu continuer à éviter les gens.
J’avais dit adieu à Riley la veille. Notre pasteur n’avait rien dit quand je suis restée là pendant qu’ils préparaient tout, y compris le cercueil. C’était paisible de pouvoir m'asseoir avec lui dans la pénombre du sanctuaire ; il n’y avait que le pasteur et le croque-mort qui disposaient les fleurs en discutant à voix basse du déroulement du lendemain. J’avais parlé à Riley du foot, de son obsession stupide pour le catch et les jeux vidéo, de tous ses choix de merde avec les femmes, et de ma promesse de retrouver celui qui lui avait fait ça.
« Je vais leur demander de partir. » Beth s’est écartée, hochant la tête en voyant mon silence. J’ai levé la main pour l’arrêter, en soupirant.
« Non, je vais descendre. Mais ils n’ont que quinze minutes. » Je me suis redressée et j’ai lissé ma robe noire. « Je ressemble à quoi ? »
Beth a esquissé un sourire. « Ton mascara est complètement étalé, t’as le visage tout taché, et je m’inquiète un peu parce que t’as pas dû te laver les cheveux depuis quatre jours. »
« Parfait, on y va. »
Bras dessus, bras dessous, nous sommes descendues dans la folie familiale qui avait envahi ma maison. On nous a immédiatement accueillies avec des regards choqués qui se sont vite transformés en pitié en me voyant essayer de garder contenance. Un par un, j'ai traversé la foule, recevant des câlins et des excuses, certains éclatant même en sanglots en me parlant. Je ne sais pas s'ils étaient tristes pour Riley ou s'ils avaient juste pitié de moi.
Inspire.
Expire.
Répète.
Au moment où je pensais que c’était fini, j’ai entendu la porte d’entrée s’ouvrir. Une rafale d’air froid a soufflé sur l’ourlet de ma robe et je me suis figée. Mon cerveau, déjà surmené, paniquait à l’idée que ce soit Stephen. S'il m'avait retrouvée et osait se montrer ici, je le tuerais. Je briserais le cadre photo sur la table de l’entrée pour l’égorger avec le verre. J’étais devenue douée pour ça : repérer des armes potentielles dans mon entourage au cas où je devrais me défendre. Une des rares choses positives issues de ce psychopathe.
Prenant mon courage à deux mains, je me suis retournée pour voir qui osait me forcer à continuer cette mascarade. En les voyant, mes doigts se sont enfoncés dans le bras de Beth. Elle a sifflé de douleur.
« Bordel, Regan. Tu essaies de me faire saigner ? C’est quoi ce… » Ses mots sont morts dans sa gorge quand elle a levé les yeux et vu ce qui, ou plutôt qui, me faisait paniquer. « Oh putain. »
Trois paires d’yeux étaient rivées sur moi : une bleue, une marron, et une noisette. Respirer est devenu presque impossible alors qu’ils se tenaient là, à me fixer, tandis que mon regard oscillait entre eux dans une incrédulité totale.
Maleko, Joshua, et… Noah.
Noah, putain de Spencer.
J'ai dû murmurer ça tout haut, car Beth a répété les mots avec une amertume évidente.
« Noah, putain de Spencer. »
Des mains sur mes hanches.
Quelqu’un qui m’embrasse dans le cou.
Un doux murmure à mon oreille.
« Tu veux ça, Regan ? On te veut. »
Chaque toucher, chaque murmure, chaque baiser — mon corps s’en souvenait comme si c’était hier. J’avais passé tant d’années à essayer d’oublier, à essayer de les repousser, ainsi que cet été passé ensemble gravé dans ma mémoire. Pourtant, alors qu’ils me regardaient lutter contre ces pensées en échouant lamentablement, la bouffée de chaleur qui m’a envahie a révélé à quel point j’avais échoué à les effacer.
Mes beaux garçons étaient devenus des hommes absolument dévastateurs.
Noah fut le premier à faire un pas en avant. « Reggie », a-t-il dit en penchant le menton pour me saluer. Il a pris ma main doucement, avançant prudemment comme s’il craignait de m’effrayer.
Il me dominait, semblant tellement plus grand. Plus imposant. Il était toujours svelte, mais son corps musclé était évident, même sous son costume bleu marine. Alors qu’il passait la main dans ses cheveux bruns, le tissu s’est tendu sur ses larges épaules et ses biceps. Mes yeux se sont fixés dessus, mon esprit luttant pour refouler le souvenir de ses bras puissants enroulés autour de moi. La façon dont mon corps s'ajustait parfaitement au sien quand il me tenait, quand il m'embrassait et me touchait… Son pouce a commencé à tracer des cercles paresseux sur le dos de ma main, m’incitant à m’approcher de lui.
« Les gars », a lâché Beth, me tirant de ma stupeur. « Quelle surprise. »
Maleko et Joshua s'étaient apparemment avancés aux côtés de Noah pendant que je restais là à le regarder comme une idiote amoureuse. J’ai arraché ma main, et la colère a commencé à surpasser tout le reste.
Les cris de fureur de Riley résonnaient dans mon esprit.
« Cassez-vous, putain ! »
« Riley, laisse-moi juste t’expliquer… »
« Si je te revois, je te tue ! Je te bute, putain ! »
« Regan ? » Joshua a fait un pas hésitant vers moi.
« Vous m’avez abandonnée », ai-je sifflé.
« On n'a jamais… » a commencé Mal.
Il n'a pas pu finir sa phrase. Je lui ai mis une gifle si violente que sa tête en a basculé. Puis j’ai couru. J’ai fui, fuyant ces pensées qu'ils m'imposaient et, surtout, fuyant mes sentiments pour eux.