Prologue
Galway, Irlande,
Il y a vingt-deux ans.
LORIC
— Róisín ! Róisín, où est-ce que tu es ?
Du bout de mes doigts, je balaie les branches devant mon passage. Ma petite sœur reste introuvable dans cette clairière. Je n’entends que les craquements des feuilles sous mes pieds et le vent qui se faufile entre les arbres.
Aujourd’hui, un brouillard glacial encercle la forêt. Tout est très sombre autour de moi. Après l’école, j’adore explorer Barna Woods en cachette. J’avais l’habitude d’y aller seul, mais ce soir, Róisín voulait m’accompagner. Je n’ai pas pu résister quand je l’ai vue qui essayait de se chausser dans l’entrée de notre maison, alors je l’ai aidée à faire ses lacets. Papa m’a appris à nouer les miens le jour de mes neuf ans.
— Je suis là, Loric ! Viens ! J’ai trouvé une rivière !
Je reconnais le bonnet rouge de ma sœur devant un gros chêne. Soulagé, je la rejoins avec de grandes enjambées pour ne pas salir mon pantalon. Nos parents vont bientôt finir le travail. On doit rentrer, sinon, ils vont s’inquiéter et nous chercher.
— Par-là ! crie-t-elle avant d’empoigner ma manche.
Je rouspète, mais elle me tire plus loin. Des feuilles fouettent mon visage, ce qui l’a fait rire. Je frotte mes paupières et rouvre les yeux au moment où je perçois un bruit d’eau. Il y a bien une rivière, ici. De gros rochers forment un barrage et des insectes volent par-dessus le courant puissant. Je me demande s’ils cherchent leurs amis pour jouer près de la rive.
— T’as vu ? C’est trop joli ! Je veux monter sur les cailloux ! s’excite Róisín.
Je secoue la tête.
Surtout pas.
— C’est pas une bonne idée ! On peut glisser et se blesser ! réponds-je.
— Mais non ! Si on se donne la main, ça va aller !
Elle enroule ses doigts fins autour des miens. Mon cœur bat très vite. Je suis son grand frère, c’est à moi de la surveiller quand papa et maman ne sont pas là. C’est à moi de cacher les bêtises qu’on fait dans leur dos. Je ne peux pas la laisser grimper sur les rochers toute seule et elle va pleurer si je l’oblige à rentrer…
Les lèvres pincées, j’observe les petits tourbillons qui attaquent les racines plongées sous l’eau.
— Bon, si tu veux. Mais pas longtemps.
Ses joues rougies rebondissent dans son sourire. Avec prudence, elle m’emmène vers les premières pierres. On prend de la hauteur. Le courant devient plus fort et des éclaboussures jaillissent sur nos pieds.
— Oh, regarde ! Il y a des poissons !
Ça glisse. Je serre les dents.
— Ne te penche pas trop !
Elle se moque de ce que je raconte et rigole en sautillant sur place. Mon corps se tend. Elle est trop mignonne, mais elle n’a pas conscience du danger. C’est peut-être normal. Elle n’a que six ans.
— Il faudra qu’on revienne avec les cannes à pêche de papa !
— Si tu veux, mais là, on doit partir, répliqué-je.
— D’accord.
On rebrousse chemin. Dans ce sens, le barrage ressemble à un toboggan trempé. Je ne suis pas rassuré, mais voir Róisín aussi courageuse me pousse à passer d’un rocher à un autre. Le prochain est plus loin. Un creux avec du vide se forme devant nous. Je propose de compter jusqu’à trois en irlandais avant de sauter.
— A haon, commence ma sœur.
— Dó, continué-je.
— Trí ! crions-nous.
J’atterris sur la pierre lisse. Mon bras s’arrête, comme s’il restait bloqué en arrière.
— Loric !
Róisín n’a pas pris assez d’élan. Nos mains se séparent et je n’ai pas le temps de rattraper la sienne. Je ne peux pas la sauver. Elle tombe dans le trou que j’ai réussi à enjamber.
— Non !
Crac. C’est le bruit que fait son dos quand il tape le rocher, en bas.
Non, non, non !
C’est pas possible !
— Róisín ! hurlé-je.
L’eau mouille ses chevilles. Je me mets sur le ventre et tends les bras vers elle sans arriver à la toucher. Sa tête se secoue dans tous les sens. Son corps, lui, ne bouge pas. Ses yeux se fixent au ciel et perdent leur éclat.
Elle ne va pas bien. Mon petit ange ne va pas bien. On dirait qu’elle a tellement mal qu’elle ne sait pas comment le montrer.
— Róisín !
Elle tousse. Je pleure et l’appelle encore une fois :
— Tu m’entends ?
A haon.
Dó.
Trí.
Elle ne répond pas. Ses paupières semblent lourdes. Je vois qu’elle veut les fermer et, tout d’un coup, je me redresse. Des larmes griffent mes joues, mes jambes tremblent, mais j’ai la force de trouver quelqu’un.
Les adultes ont toujours une solution.
— Je vais chercher de l’aide. Je reviens !
Dès que je ne suis plus sur les cailloux, je file à travers la forêt. Une branche érafle mon cou et vole mon écharpe. Ce n’est pas grave. Je peux saigner. Je peux tout perdre tant que ma petite sœur retourne à la maison.