Le pire boulot qui soit
Blackrock city
Six semaines avant le bal des Brinsley
*Penny*
S’il existe une tâche plus désagréable que de choisir la femme qui épousera l’homme que j’aime, je ne vois pas laquelle. En huit ans comme secrétaire de l’Alpha de Brinsley, j’en ai vu, des corvées pénibles. J’aurais dû m’y habituer. Pourtant, celle-ci remporte la palme.
Me voilà assise à mon bureau, dans mon petit bureau de sa résidence de Blackrock city. J’utilise le coupe-papier au manche de marbre vert qu’il m’a offert un Noël pour ouvrir efficacement une nouvelle enveloppe.
Je préfère garder le sceau de cire intact. Je sors le parchemin épais et le déplie, ajustant mes lunettes avant de parcourir les mots. Une jeune louve naïve et célibataire a soigneusement rédigé sa réponse à l’annonce récente de l’Alpha, cherchant une louve noble pour le mariage et la procréation. Il avait fait la même chose l’an dernier, et ça s’était soldé par un désastre.
Il avait fait lui-même la sélection, annonçant son choix lors d’un bal que j’avais organisé et supervisé. Je me tenais dans l’ombre, attendant qu’il révèle son choix. Je ne savais pas qui il avait choisi jusqu’à ce que sa voix résonne dans la grande salle, prononçant le nom : Miss Kiona Surefoot.
Pendant près d’un an, il l’a courtisée. Mais au final, elle l’a rejeté pour un homme sans titre et à l’hérédité douteuse. Brinsley aurait dû en tirer une leçon : trouver une compagne digne de ce nom demande une approche plus personnelle.
Mais non. Deux jours seulement après le rejet de Miss Surefoot, il a publié une nouvelle annonce dans l’Alpha Times, cherchant une solution facile à son problème compliqué. Il voulait une louve qui le rende heureux. Sans même daigner ouvrir les soixante-douze enveloppes reçues, il m’a refilé la tâche.
Malgré mon agacement, je prends mon travail au sérieux. J’ai créé un tableau sur du papier kraft qui recouvre presque tout le plateau de mon bureau en chêne. J’y ai noté les noms des louves et les qualités que je pense que l’Alpha recherche chez une compagne, même s’il n’a précisé aucune exigence, si ce n’est vouloir une Luna discrète, présente quand il le faut et absente quand il ne le faut pas.
Toute louve rêve d’un homme qui sait quand elle a besoin de lui, un homme charmant et perspicace. Un homme qui ne rechigne pas à être dérangé, ne serait-ce que pour lui rappeler sa valeur.
Kingsley Norton, neuvième Alpha de Brinsley, n’est certainement pas cet homme-là.
Et pourtant, malgré tout, je suis tombée amoureuse de lui. Maudite soit mon cœur irréfléchi.
Il n’a jamais encouragé mes sentiments, et je n’avais pas réalisé à quel point ils étaient profonds jusqu’à ce qu’il prononce le nom d’une autre louve. Ce fut comme un coup de poing en pleine poitrine. J’ai découvert avec stupeur l’ampleur de mon attachement pour lui. Peut-être est-ce parce qu’il me fait confiance pour gérer ses affaires en son absence. Il voyage souvent à la recherche d’opportunités d’investissement, laissant peu de temps pour une cour convenable. Il doit gérer plusieurs domaines, comtés et une vicomté, ainsi que le bien-être de ceux qui en dépendent. Avant de travailler pour lui, je pensais que l’aristocratie était gâtée et paresseuse, mais il m’a montré la vérité : leurs obligations pèsent lourd sur leurs épaules. Mon respect pour lui est sans limites, et mon cœur a suivi.
« Mademoiselle Pettifur ? »
« Bon sang, qu’est-ce que c’est ? » Je relève brusquement la tête pour fusiller du regard le pauvre valet qui m’a interrompue. Puis je me sens coupable, car ses yeux s’écarquillent, horrifiés, comme s’il venait de tomber sur une grosse araignée hideuse et réalisait trop tard qu’elle n’appréciait pas d’être dérangée en plein tissage de sa toile. « Mes excuses, Harry. En quoi puis-je vous aider ? »
« L’Alpha vous demande dans la bibliothèque. »
« Merci. J’arrive dans une minute. »
« Très bien, mademoiselle. »
Il s’éclipse aussitôt et sans un bruit. Je mets de côté la lettre qui énumère une liste de talents : jouer du pianoforte, chanter, jouer au croquet et faire de l’escrime… Une compétence que personne d’autre n’a mentionnée jusqu’ici, ce qui nécessiterait d’ajouter une colonne, et pourrait bien se solder par une blessure pour l’Alpha quand la dame réalisera qu’il n’a pas le temps de profiter de ses talents. Saisissant un presse-papiers en marbre noir sur lequel est gravé en lettres dorées *« L’oiseau matinal attrape le ver »* – un cadeau de l’Alpha après ma première année à son service –, je le pose sur la lettre pour indiquer que je n’ai pas encore fini d’envisager son auteure comme future Luna.
Je repousse ma chaise, me lève et vérifie d’un geste rapide que pas une mèche ne s’est échappée de mon chignon strict. J’optimise chaque minute de chaque journée, faisant toujours plusieurs choses à la fois quand c’est possible.
Satisfaite de mon apparence – sans même avoir besoin de me regarder dans un miroir –, je me dirige d’un pas décidé vers ma destination, le long du couloir qui mène aux cuisines, passant devant le mur où sont alignées les sonnettes – une pour le personnel, une pour moi – indiquant les pièces où l’on a tiré le cordon, puis devant l’escalier menant à ma petite chambre dans les quartiers des domestiques.
Je continue ensuite dans un autre couloir jusqu’à l’escalier usé que les valets empruntent pour servir les repas, le majordome pour ouvrir la porte d’entrée, la femme de chambre qui s’occupe de la douairière Luna quand elle est là, et le valet de l’Alpha. Un escalier que j’ai le droit d’emprunter pour accéder à la partie principale de la résidence, car je m’occupe aussi de l’Alpha, même si ce n’est pas de manière aussi personnelle que son valet. Pourtant, je soutiendrais que mes tâches sont bien plus importantes. Tout le personnel de la maison serait d’accord, sans doute, car ma présence permet à tout de tourner rond. Jamais le majordome ne s’est plaint que je m’occupe de l’Alpha quand il est de mauvaise humeur.
J’aurais préféré que mon bureau soit plus près de son lieu de travail, mais il ne m’a jamais demandé mon avis. Malheureusement, il ne le fera probablement pas plus pour sa future compagne. Son attention est étroite, rarement tournée vers autre chose que l’empire qu’il a bâti. Cet homme ne se soucie guère de plus que de gagner de l’argent et d’assurer son succès, quel qu’en soit le prix.
Pourtant, la perspicacité, l’habileté et la rudesse avec lesquelles il gère ses affaires me laissent souvent sans voix. C’est un spectacle à voir, et j’ai beaucoup appris à ses côtés. Assez pour avoir, comme beaucoup de femmes, investi mes revenus dans des entreprises privées et des titres d’État avec un succès étonnant. Plus jamais je ne serai forcée de faire l’impensable pour survivre.
En approchant de la bibliothèque, un domestique en livrée posté devant la porte me fait un petit signe de tête avant de l’ouvrir. Je redresse les épaules, tiens mon dos bien droit, et me prépare mentalement.
J’entre d’un pas décidé, sans laisser transparaître à quel point la simple vue de l’Alpha me fait flageoler les genoux. Ce n’est pas son physique diaboliquement séduisant – j’en ai connu, des hommes beaux. C’est l’assurance qui émane de lui, la franchise de son regard fixe, le pouvoir et l’influence qu’il manie avec aisance. C’est la façon dont il me regarde, sans la moindre trace de lubricité. Il me considère comme il considérerait un homme qu’il respecte, un homme dont l’opinion compte. Et pour moi, qui n’ai jamais connu ça avant lui, c’est un aphrodisiaque.
Ses cheveux bruns, un demi-pouce plus longs que la mode – il faudra que j’en touche un mot à son valet –, appellent mes doigts agiles à repousser la mèche rebelle qui tombe sans cesse sur ses yeux noisette. Il se lève, dépliant ce corps long et souple que n’importe quel vêtement aurait la chance de draper. Son tailleur veille à ce que chaque couture soit parfaite, ce qui ne fait que le rendre plus élégant.
Je l’ai bien sûr vu au petit-déjeuner. Il insiste pour que je me joigne à lui, car des idées, des réflexions et des choses à vérifier lui viennent souvent pendant son sommeil ou au réveil, et elles déterminent parfois comment je passe ma journée.
Il m’arrive aussi de me réveiller en sursaut, des solutions me venant à l’esprit pour des problèmes que nous cherchons à résoudre, et je les lui expose pendant le repas. C’est une belle façon de commencer la journée, même quand nous n’avons rien à nous dire et que nous lisons simplement nos journaux respectifs, que le majordome repasse et dépose à côté de nos couverts. L’Alpha estime qu’il est dans son intérêt que je sois aussi informée que possible.
« Pettifur, parfait, vous êtes là. » Sa voix grave et veloutée me réchauffe le ventre comme le brandy que je sirote avant de me coucher. « Permettez-moi de vous présenter M. Lancaster. »
Je hoche la tête en direction du gentleman à la veste en tweed mal ajustée. « Monsieur. »
« Lancaster, voici Mademoiselle Pettifur, ma secrétaire. »
« Enchanté, mademoiselle. »
Il doit avoir deux ou trois ans de plus que moi, qui en ai vingt-huit. Il y a en lui une faim, une avidité dans son regard gris, comme s’il savait qu’il est à deux doigts de faire fortune. Mais je perçois aussi une méfiance, car il comprend que tous ses espoirs pourraient s’effondrer avec deux petits mots de l’Alpha : *« Pas intéressé. »*
« Mademoiselle Pettifur prendra des notes pour que je puisse étudier la question plus en détail plus tard. J’aime bien ruminer les possibilités d’investissement, voyez-vous. »
Une façon polie de dire qu’il va fouiller dans la vie de M. Lancaster jusqu’à connaître le jour et l’heure exacts où il a perdu sa virginité, et bien avant ça, combien de temps il a tété le sein de sa mère.
Aussi discrètement que possible, je sors de ma poche le crayon et le petit carnet en cuir que je porte toujours sur moi, me glisse vers un fauteuil à oreilles en bordure du coin salon, ajuste mes lunettes sur l’arête de mon nez et m’assois. Les deux hommes reprennent place.
« Alors, Lancaster, impressionnez-moi avec ce projet qui est censé me rendre encore plus riche que je ne le suis déjà. »