Chapitre 1
Si tu continues à interférer dans mes plans, tu découvriras bientôt que même les ombres tremblent en ma présence… choisis bien tes prochaines actions, Alexy, car la colère des dragons est une tempête que peu survivent…
Allongé sur ce tapis d’herbe, je me réveille en sursaut de cette sieste qui a duré plus longtemps que je ne le pensais. Pour une fois, ce n’est ni mes sœurs, ni ma mère, mais bien mon meilleur ami qui me sort de ce rêve… Cette voix résonne profondément dans ma tête, telle une mélodie sombre. Chaque mot est comme un grondement lointain d’un tonnerre menaçant… je me redresse, sentant ma respiration s’accélérer rapidement.
- Rien qu’un cauchemar… affirme une voix en s’asseyant à côté de moi. Ce n’était qu’un cauchemar, respire calmement
Je me retourne rapidement vers cette personne, me reculant légèrement, entendant encore cette voix qui me glace le sang. Heureusement pour moi, ce n’est qu’Erik
- C’était sûr quoi cette fois ?
- Je ne sais pas… j’assure en soufflant calmement. C’était une voix… je ne l’ai jamais entendu auparavant
- Le solstice te monte à la tête, je faisais des cauchemars aussi… ne t’inquiète pas Alexy
En cette fin de juin, je profite du calme avant la tempête… Du haut de mes 21 ans, je vis mes derniers moments “d’humaine”. Pour chaque habitant de notre monde, à l’âge de 22 ans, nous arrêtons de vieillir. Cela dépend des personnes, mais nous atteignons une vie extraordinairement longue. Nous arrêtons même de compter notre âge, se souvenant seulement de nos anniversaires respectifs. Pour ma part, je redoute ce moment… j’ai peur de passer ce cap, futil soit-il. De ne plus me voir vieillir, du moins, pas comme un enfant.
Pour moi, ce changement va se dérouler dans la nuit du solstice d’été. Je suis né tard dans la nuit, de la journée la plus longue de l’année. D’après ma mère, elle n’avait jamais vu une nuit telle que celle de ma naissance. Déjà par la douleur du travail, mais aussi par la beauté du ciel. Mon père me porta pour la première fois dans ses bras, sous un ciel parsemé d’étoiles. En plus de cela, je suis née le jour d'une éclipse lunaire, lorsque la nuit était plus sombre que les entrailles des enfers.
Je me rallonge finalement, sentant mon cœur cesser de battre comme si ma vie en dépendait. Je laisse les rayons du soleil se poser sur ma peau, profitant de cette chaleur si douce.
- Dans quelques jours, tout sera terminé, j'explique pour me convaincre dans mes paroles. Je deviendrai comme toi, moche pendant des années et des années…
Erik est mon meilleur ami depuis aussi loin que je me souvienne. C’est mon père qui l’a, en quelque sorte, élevé quand ses parents ont disparu. J’envie beaucoup Erik… j’aimerais avoir son caractère intrépide, loyal et courageux qu’il a avec les gens. Je suis une tache à côté de lui. Je suis le genre de fille à foncer tête baissée dans les ennuis et à toujours ouvrir sa bouche dans les moments où il faudrait se taire… Il est le cygne et moi, je suis le vilain petit canard… c’est peut-être pour ça que nous sommes inséparables. Il a besoin de moi et j’ai vraiment besoin de lui à mes côtés.
- Très drôle, grogne-t-il en déchiquetant une herbe entre ses doigts
- Tu préfères le terme laid ? Disgracieux ? Quel synonyme nous qualifierons le mieux ? Toi et moi, les deux laiderons du village…
Sans me répondre, Erik se lève et me pose sur son épaule sans la moindre difficulté. Erik est grand, bien plus grand et athlétique que moi, arborant des cheveux bruns en bataille. Ses yeux d’un bleu éclatant pétillent de malice, soulignant sa nature taquine envers moi. Un sourire triomphant s’étire sur ses lèvres au fur et à mesure qu’il nous amène au bord du lac. Malgré mes supplices, il me jette sans aucune grâce dans l’eau claire… Ses éclats de rire résonnent alors, le laissant dévoiler son sourire que j’aime tant. J’émerge de l’eau, riant moi aussi aux éclats.
- La prochaine fois, essaye de la noyer, s’écrie une voix derrière lui. On n’aura plus à supporter son rire
Je perds presque instantanément mon sourire face à cette remarque provenant de ma sœur, Calla… Son double maléfique, Talie, n’est jamais très loin d’elle. Je n’ai jamais réellement compris leur méchanceté envers moi. Ces deux petites garces sont mes petites sœurs. Les personnes que je déteste le plus au monde… et dire qu’un jour, j’ai dû leur nettoyer les fesses ! Je ne comprends pas leurs comportements, mais je peux vous dire que mes réactions sont bien trop gentilles pour des personnes comme elles. Si nous n’étions pas du même sang, cela aurait fait bien longtemps que mon épée ou l’une de mes dagues serait plantée dans leurs orbites ou bien profondément dans leurs gorges. Certes, c’est peut-être exagéré, mais je suis certaine qu’elle ne mériterait pas mieux supplice ! L’avantage avec les deux démons, c’est que je ne suis pas la seule à vouloir leurs morts…
Erik, irrité par la remarque déplacée de cette petite peste, décide de répliquer en silence et d’une manière plus violente que celle que j’avais en tête. Alors que j’essaye tant bien que mal de retourner vers la rive afin d'étrangler la jumelle qui reste, Erik s’avance vers les filles, un sourire froid et méchant sur le visage. Il prend, sans grande difficulté, mes deux sœurs et malgré leurs hurlements et leurs excuses, il les projette dans l’eau avec une violence déconcertante. Leurs éclaboussures se mélangent aux échos de nos rires moqueurs, créant une tension palpable. J’observe la scène avec intensité, sentant une bouffée d’indignation monter en moi… Si elles veulent me voir noyer, pourquoi ce n’est pas moi qui les noierai là maintenant ? Ces deux pestes ne méritent pas ma gentillesse, et ça, tout le monde, mis à part ma mère qui les surprotègent, le remarque. Je ne compte plus le nombre de fois que mon père me regarde avec insistance, me disant de laisser couler avec toutes leurs remarques blessantes qu’elles me disent. Il sait mieux que quiconque que je suis capable de les égorger sans aucuns remords. Personne n’arrive à comprendre pourquoi elles s’acharnent aussi ardemment contre moi… Je pense que ma mère le sait, elle est pareille qu’elles et je sais qu’elle les encourage par moment . Enfin, ce genre de moment qu’Erik m’offre, me confirme mes doutes. Ce n’est pas moi le problème, mais bien ces deux vipères.
Rapidement, je sors de l’eau avec l’aide d’Erik, encore un regard froid dans les yeux. Nous laissons les deux démons dans l’eau, sachant qu’elles auront du mal à ressortir de l’eau et surtout, qu’elles détestent ça. Main dans la main, nous nous éloignons jusque chez moi. Je ressens encore la tension dans ma main, ne sentant presque plus mes articulations
- Merci d’avoir fait ça, j’affirme en essayant de détendre l’atmosphère
- Si elles me l’avaient fait, elles seraient déjà mortes
- Si ça devait arriver, nous serions obligés de fuir jusque dans le pays du Nord… Les meurtres sont des crimes punissables ici et bien sûr, je dis nous parce que je serai obligé de fuir avec toi, tu ne survivras pas sans moi et ça tout le monde le sait. Et comme tout le monde sait à quel point je les déteste, ils penseront que je suis dans le coup aussi… Ils penseront même que c’est moi qui les ai tués.
- Tu ne survivrais pas dans un pays où il n’y a même pas de soleil, sourit-il en se détendant enfin. Et puis, je ne te vois pas remplie de boue, courant dans des marécages et fuyant pour sauver nos vies.
Je ne réponds pas à ses remarques. Il est vrai que chaque enfant du Sud connaît les légendes du Royaume du Nord, l’ambiance morbide qui y règne. Sans parler des démons et autres créatures du Roi Draegan qui y vivent librement et sans règles… Frostgaard et son architecture sanglante et ténébreuse… non, jamais, je pourrai vivre dans un endroit comme celui-ci
Nous retrouvons finalement mon père dans le jardin. Il nous regarde arriver en souriant et venant vers nous, les mains remplies de fleurs. Je repense aux nombreuses histoires que mon père me racontait quand je n’étais qu’une enfant, des contes sur ses monstres et ce pays voisin, si sombre et ténébreux… Jamais je ne veux y mettre les pieds, pour rien au monde !
- Tu as raison, vas-y tout seul ! Je reste ici… Je vivrais ma vie ici, je me marierais sans doute avec Asher Herions, nous aurons des enfants aussi énervants que l’étaient mes défuntes sœurs. Ma mère sera déjà morte, au vu du manque que mes sœurs laisseront dans son cœur, et mon père, se pendra le jour de mon mariage, te maudissant d’être parti sans moi.
- Crois-moi Erik… affirme mon père en rigolant au vu de ce que je viens de dire. Je te retrouverai et te tuerai pour avoir laissé ma fille se marier avec un abruti comme ce Asher
Erik regarde mon père avec aisance, sa colère contre mes sœurs s’était évaporée. Je sais, O combien, il déteste Asher. Je ne pourrais pas vous dire lequel des deux , entre Erik et mon père, détestent le plus ce type… Personnellement, je le trouve plutôt attirant. Il est aussi bête que ses pieds, mais comme il est beau à regarder…
Je m’empresse de récupérer quelques fleurs, sentant leurs odeurs que j’apprécie tant… voilà l’une des choses que je ne pourrais pas retrouver si je venais à me retrouver dans le nord. La simple odeur d’une fleur fraîchement coupée.
- Comme Alexy vient de le dire, je ne survivrai pas sans elle ! Un pas hors de notre Royaume et je serais déjà mort entre les griffes d’un Sylvestre
Rien qu’à l’écoute de ce nom, je sens mon sang frémir dans mes veines, se glaçant à l’idée de me retrouver devant un de ces monstres… Les sylvestres sont des créatures qui hantent les forêts du Royaume du Nord. Mon père en a déjà vu un, lorsqu’il a été envoyé à cause de la guerre, défendre le nord… c’est un sylvestre qui lui a fait cette marque à son cou, une cicatrice parmi les autres. Quand j’étais petite, il adorait me raconter ses histoires, les choses qu’il a vécues et qu’il a vu lors de ces voyages sombres… les sylvestres m’ont toujours terrifié
- Ne vous inquiétez pas… répond mon père en voyant mon expression changer devant eux. Vous ne risquez rien en restant sous le soleil du Royaume du Sud. Notre reine veille sur nous chaque nouveau jour que la vie nous offre
Notre discussion touche finalement à sa fin, au vu de Calla et Talie, fonçant vers nous comme deux lionnes prêtes à nous sauter à la gorge. Lâchement, je me tourne vers mon père en prenant sa main rugueuse dans la mienne. Mon père regarde mes sœurs fondent sur nous jusqu’à croiser mes yeux verts, l’implorant presque
- Elles m’ont encore menacé alors Erik les a jetés à l’eau… j’explique en essayant de me défendre du mieux possible. Je n’ai rien fait, je te le jure papa
Sans me demander de me justifier, mon père pose son regard sur Erik, nullement accusateur ou froid, il voulait juste savoir si c’était vrai ou non. Mon ami acquiesça d’un hochement de tête. Le visage de mon père se durcit alors à la vue des filles qui se rapprochent de nous. Erik m’entraîne à l’écart, m’enlevant une algue de mes cheveux. Nous regardons mon père sermonner mes sœurs d’une autorité ferme et rigolons silencieusement. Après quelques minutes de supplice intense pour ne pas rigoler, mes sœurs s’en vont en hurlant presque, allant pleurer surement dans les bras de notre mère.
- Je crois que je vais devoir me préparer seule ce soir… je souffle en regardant ma mère depuis la grande fenêtre de la cuisine
Ce soir, c’est la fête de la Lune… notre dernière fête officielle avant le solstice d’été, avant mon anniversaire. Dans notre région, nous avons une importance assez dévolue envers les fêtes que certains organisent. C’est notre façon à nous de vivre pleinement notre liberté dans notre royaume solaire. Ce soir, lors de la fête de la Lune, nous allons danser et célébrer une éclipse lunaire. Dans nos contes, on raconte que la lune se voile et laisse son ancienne apparence pour se préparer, elle aussi, au solstice. Pour moi, c’est juste un soir comme les autres où je pourrais danser librement, sans gêne…
- Je te proposerais bien mon aide pour te coiffer-
Alors qu’il allait continuer de parler, nos regards respectifs se posent sur ma mère. Le mien ne l’avait plus quitté depuis que mes sœurs se sont jetées pathétiquement dessus… le regard froid et noir qu’elle nous lance en dit long sur les prochaines heures que je vais passer jusqu’à la fête de ce soir.
- Tu veux que je reste ? me demande tristement mon ami
Je secoue ma tête de droite à gauche, souriant pour ne pas l’inquiéter plus que ça. Il connaît si bien la gentillesse de ma mère qu’il redoute lui aussi le moment de rester seul avec elle… Après une légère bise et s’être promis de danser ensemble ce soir, je me dirige avec appréhension vers la maison.
- Alexy, affirme durement la voix de mon père depuis le jardin, m’arrêtant juste avant que mes pieds ne passent le pied de la porte. Entraînement. De suite.
Je regarde mon père et soupire au vu de son regard dur quand il pose enfin son regard sur moi. Je sais pourquoi il réagit comme cela et justement, je ne cherche pas à le contredire. Bien au contraire, je suis soulagée…