Chapitre 1 - C'est reparti...
Morgaine « Morgan » Roberts
Je soupire en fixant l'écran. Si je n’étais pas aussi têtue, j’aurais déjà laissé tomber mon objectif de terminer cette liste de films que j’ai trouvée. Elle était présentée comme « cinq cents films incontournables » ; comme si le fait de passer à côté d'un seul d'entre eux allait gâcher votre existence.
Jusqu’ici, quelques-uns étaient géniaux, la plupart se laissent regarder, mais une bonne partie est franchement ennuyeuse. Comme celui-ci. C’est un vieux film de guerre des années quatre-vingt et les personnages m'indiffèrent totalement.
Mais j’ai pris ma décision, alors je continue de regarder.
Quand j’entends quelqu’un devant mon dortoir, je suis soulagée que cette monotonie soit brisée.
Kat discute avec Brick au moment où ils ouvrent la porte.
« Morgan. Tu as teint tes cheveux. »
Elle a l’air si heureuse. Je me lève pour la serrer dans mes bras. Kat me fait penser à une fleur délicate. Ses cheveux blond foncé sont toujours parfaitement coiffés et elle porte juste assez de maquillage pour avoir un teint frais et éclatant. Elle est quelques centimètres plus petite que moi et, contrairement à moi, elle adore porter des robes colorées.
« Tu es de retour. C’était comment, ce voyage ? »
Brick entre avec ses bagages et les pose. Brick est son petit ami, gardien de hockey, qui n’a d’yeux que pour elle. Il est beaucoup plus grand et costaud, mais n’importe qui doué d’un minimum de bon sens comprend tout de suite que c’est elle qui mène la danse.
« C’était génial. » Kat sourit à Brick sous ses longs cils et je manque de lever les yeux au ciel devant leur démonstration d’affection. « C’était tellement sympa de voir où Brick a grandi, et sa mère est adorable. »
« Elle t'a vraiment beaucoup aimée », dit Brick en lui embrassant le sommet du crâne. « Ils t'ont tous aimée. »
« Et j'espère que mes parents t'apprécieront tout autant quand ils te rencontreront. »
« Quand ils seront prêts », répond-il avec décontraction.
Kat voulait ramener Brick à la maison pour Noël, mais JD et ses parents n’ont rien voulu savoir. Pour faire un compromis, elle a pris l’avion pour passer le réveillon du Nouvel An avec la famille de Brick.
« Comment s’est passé ton Nouvel An ? » demande Kat.
Je ris. « Tu sais très bien que je l'ai passé avec ma famille. Je t'ai envoyé des photos. »
Kat m'avait envoyé des photos aussi. Je n'avais aucune idée que la famille de Brick était aussi riche. L'immense cheminée, l'escalier incurvé et la taille des pièces chez ses grands-parents m'avaient laissé bouche bée. Quelqu'un avait pris une photo de Kat et de toute la famille sur un balcon, surplombant un lac où se reflétaient les feux d'artifice.
Et elle y avait parfaitement sa place.
« Mais tu ne m’as pas envoyé de photos de ça. » Elle tend la main pour toucher mes cheveux désormais bleus.
« Tu me croirais si je te disais que le rose m'ennuyait ? J'avais besoin de changement. » Je vérifie ma coiffure dans le miroir. C'est tout nouveau et je suis absolument fan de ce bleu cendré foncé.
« Ça te va super bien. J'adore la couleur. »
« Merci. Je pense que je vais garder ça un moment. Mais quand j’achetais le nécessaire, j’étais à deux doigts de tenter un truc style arc-en-ciel. »
Elle secoue la tête. « Tu es courageuse. »
Impossible d’empêcher mon rire. « Ce n’est pas du courage quand il n’y a rien ni personne pour me retenir. C’est juste du changement. »
Le téléphone de Kat vibre. Tandis qu’elle consulte ses messages, je me tourne vers Brick. « Alors, tu n’avais jamais dit que tu avais grandi dans un manoir avec un lac privé ? »
Il rougit un peu. « Le lac n’est pas privé. Il y a plusieurs propriétés tout autour. »
« Je suis quand même jalouse. C’était magnifique. »
« C’était mon endroit préféré. » Il regarde Kat, et je sais déjà que je vais regretter d’avoir posé la question.
« Ce ne l’est plus ? »
« Non, c’est elle, maintenant. » Il a un sourire si niais que je lutte contre l'envie de faire un bruit de haut-le-cœur.
« JD arrive », annonce Kat. Manifestement, elle a raté la remarque. « Donc je suppose que tu devrais y aller. » Elle lève les yeux vers Brick, qui hoche la tête.
« Je t’envoie un message plus tard. » Il l’embrasse et s’en va.
« C’est toujours aussi tendu au point que tu ne veux pas qu’ils soient dans la même pièce ? » demandé-je en m’asseyant sur mon lit.
« Ça s'améliore. » Kat commence à vider ses sacs. « Brick dit qu’il ne s’en est pas pris à lui pendant le hockey, alors j'imagine que c'est déjà ça. »
« Ouais, parce que tu l'as menacé de ne plus jamais lui adresser la parole. Ton frère reste un connard. »
« Il est juste protecteur. »
« Tu continues de lui trouver des excuses. Mais il connaît Brick. Ils sont dans la même équipe. Je ne comprends pas comment il peut encore croire qu’il a le droit de contrôler ta vie. »
Elle arrête de secouer une robe et m’observe. « Morgan. Je veux vraiment que cette année soit moins conflictuelle que la précédente. Tu peux être sympa ? »
« Je vais essayer. Mais je maintiens que c’est un misogyne fini. Il faut qu’il comprenne que les femmes ne sont pas si faibles qu’elles aient besoin d’être protégées. »
« C’est faux », répond Kat. « Il a beaucoup de respect pour les femmes. C’est juste que je suis sa petite sœur. »
« Son “respect” pour les femmes est douteux. Il passe son temps à baiser à droite et à gauche. »
« Morgan. » Kat a l’air exaspérée.
Je lève les mains. « Ok, d’accord. Je serai sage. Je ne remettrai pas le sujet sur le tapis. »
On frappe à la porte.
« Merci », dit Kat en le laissant entrer.
« Pourquoi Brick sortait de ta chambre ? » demande JD immédiatement. Il a une façon de froncer les sourcils qui lui donne l’air d’un méchant dans un roman de fantasy.
« On allait faire un plan à trois », je lance d'un ton fort depuis mon lit. « Mais il a oublié la chèvre pour le sacrifice et la tronçonneuse, donc on a dû remettre ça. »
Kat me lance un regard noir et je lui fais une petite grimace. C’est vrai, j’étais censée être sage.
« Ravi de te voir aussi », dit-elle à JD.
« Il ne devrait vraiment pas être dans ton dortoir. » Le froncement de sourcils de JD se tourne vers moi. C’est trop tentant de le provoquer.
« Pourquoi pas ? » je demande. « Tu crois qu’il va lui sauter dessus devant moi ? »
JD renifle. « Qui sait ce qu’il est capable de faire ? »
« Moi je sais », répond Kat avec colère. « Et là tout de suite, j’ai beaucoup plus confiance en lui qu’en toi. » Elle lui tourne le dos et je vois bien qu’elle est agacée. Alors, je me lève et je passe devant elle pour le confronter.
J’baisse le ton. « Tu sais qu’ils sont en couple, hein ? » je dis en me tenant si près de JD que je pourrais toucher son ventre plat et les abdos en béton sous son t-shirt. « C’est son mec. »
« Ça ne veut pas dire... »
Je hausse un sourcil. « Qu’ils ne vont pas coucher ensemble. Tu sais très bien qu’ils le font. Ici ou ailleurs. Je parie qu’ils l’ont même déjà fait à la maison des hockeyeurs avec toi dans la chambre d’à côté. »
JD devient livide. « C’est ma petite sœur. »
« Et la petite amie de Brick. » Je claque des doigts. « Ah, c'est vrai. Toi, tu ne t'encombres pas de petites amies. Une petite amie, c’est une femme avec qui tu veux coucher plus d'une fois. Quelqu’un que tu aimes, que tu respectes et à qui tu veux être fidèle. Je comprends que ce concept puisse être difficile pour toi. »
« Morgan », soupire Kat.
« Je sais ce qu’est une petite amie », crache JD entre ses dents serrées.
« Oh, je me disais que ça pouvait être confus pour toi, vu que tu sembles les ignorer dès que tu as couché avec elles. »
« J’aimerais pouvoir t’ignorer, toi. » Il vire au rouge, alors je considère que mon travail est fait et je retourne sur mon lit. J’attrape un livre et réalise trop tard que c’est celui de Kat. Je feuillette les pages.
« Les seuls à avoir leur mot à dire sur la présence de Brick ici, c’est Morgan et moi », déclare Kat. « Pas toi. Alors si je veux qu’il soit là, il sera là. »
Une bouffée de fierté m’envahit face au ton assuré de Kat. Il lui a fallu des mois avant de commencer à tenir tête à son frère. Maintenant, elle sait ce qu’elle veut et elle se donne les moyens de l’obtenir.
« C’est entièrement ta faute », dit JD en me lançant un regard mauvais.
« Ah bon ? » je dis, sans chercher à cacher mon sourire.
« Elle n’était pas comme ça avant. »
« Une personne à part entière, tu veux dire ? J’ai travaillé dur pour révéler la vraie Kat. Tu devrais me remercier. »
JD renifle et se tourne vers Kat.
« À ton avis, qu’est-ce que grand-mère penserait de ton comportement ? »
Je vois le coup bas atteindre Kat plus qu'elle ne veut le montrer et je me relève. Elle a fait beaucoup de progrès, mais JD est un sacré connard d’avoir ramené leur grand-mère, décédée récemment, dans la conversation.
« Tu penses qu’elle aurait eu des conseils pour la vie sexuelle de Kat ? » demandé-je en me plaçant devant elle, ce qui me rapproche dangereusement de JD. « Pour autant que je sache, elle voulait que Kat soit indépendante. Alors, je pense qu’elle aurait été ravie. Et qui sait, peut-être que ta grand-mère aurait pu lui donner des astuces pour attacher quelqu'un. »
JD me dévisage, ses lèvres pulpeuses légèrement entrouvertes.
« Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi tu t’intéresses autant à la vie sentimentale de ta sœur. Tu n’as pas des groupies de hockeyeurs qui se bousculent devant ta porte ? »
« J’aimerais bien t’attacher, toi », murmure-t-il, juste assez fort pour que je l’entende.
Pendant une seconde, les mots flottent entre nous et j'oublie de respirer.
« Tu devrais peut-être partir avant que j’oublie ma promesse à Kat et que je te recasse le nez. »
Sa main tressaille comme pour protéger son visage, mais il la laisse retomber le long de son corps.
« Tu as de la chance que je ne t'aie pas fait payer la visite aux urgences. »
Mon estomac se noue. Je ne suis ici que parce que ma grand-mère paie mes frais de scolarité. Contrairement à la plupart des étudiants de l’UNI, je n’ai pas de fonds fiduciaire ou d’héritage sur lequel me reposer. Mes parents ont du mal à m’envoyer assez pour vivre. Ils ne veulent pas que je prenne un prêt ou un boulot qui me détournerait de mes études, mais n’importe quelle dépense imprévue me mettrait dans une situation très difficile.
Je ne sais pas combien coûte une visite aux urgences, mais je galère déjà à tout payer tout en essayant d'avoir une vie sociale.
J’essaie de chasser cette pensée. « Tu as de la chance que je n’aie pas cassé plus que ton nez. »
« Personne ne va rien casser du tout », intervient Kat en glissant ses bras entre nous, me forçant à reculer. « Et personne ne va faire payer quoi que ce soit à personne. Elle ne t’a cassé le nez que parce qu’elle me protégeait, alors si tu veux, je paierai la visite. »
« Non, c’est bon », dit JD, l'air légèrement penaud.
Peut-être que Kat lui a aussi fait promettre de se bien tenir. Ça ne m'étonnerait pas. Et maintenant, je me sens mal de ne pas faire plus d’efforts pour m’entendre avec JD. Il y a juste quelque chose chez lui qui me met hors de moi.
« Dis à maman que je vais bien », dit Kat en poussant JD vers la porte.
« Elle veut une photo. » JD attrape son téléphone et Kat se rapproche pour qu’il puisse prendre un selfie.
« Salut. » Kat le pousse à l’extérieur et détend ses épaules en se tournant vers moi.
Je me mords la lèvre. « Désolée. J’essaierai de faire un effort la prochaine fois que je le vois. »
Elle lève les yeux au ciel. « Raconte-moi tes vacances pendant que je défais mes sacs. Crois-le ou non, je suis contente d'être revenue. »