Chapitre 1 : Prologue
Prologue
Paige — Huit ans
Musique — Asleep - Sleeping At Last
« HIHIHI !!! Arrête, Maman, ça chatouille !! »
« Ah bon ? Tu parles de ça ? »
Les doigts délicats de Maman s'agitent sur mes côtes. J'éclate à nouveau de rire. Elle a un sourire magnifique quand elle rigole avec moi. Je reste fascinée par ses beaux yeux bleus et ses cheveux blonds ondulés, exactement comme les miens.
Elle me dit que je suis son portrait tout craché.
Mes petits bras entourent son cou fragile. Je lui fais un bisou sur sa joue toute chaude. « Je t'aime, Maman !! » Elle me serre fort dans ses bras. « Moi aussi je t'aime, ma chérie. »
« Dépêche-toi, Casie », lance la voix de mon papa par l'entrebâillement de la porte. « Ils vont arriver d'un moment à l'autre. »
« Donne-moi une minute, Dale, j'arrive tout de suite. »
Papa a l'air tendu. Il fronce les sourcils. Ses yeux n'ont pas leur étincelle habituelle.
Il est de mauvaise humeur depuis qu'il est rentré de son dernier voyage d'affaires. Maman m'embrasse le front. Elle me borde sous les couvertures pour me changer les idées.
« Allez, mon petit papillon », dit-elle en tapotant le bout de mon nez. « C'est l'heure de dormir. Ferme les yeux et fais dodo. »
Quand elle se lève pour partir, je l'appelle. « Attends, Maman !! »
Elle soupire d'exaspération : « Quoi encore, Abby ? »
C'est vrai. Je me souviens que Maman m'appelait souvent par le diminutif de mon deuxième prénom, Abby.
Je pleurniche : « Tu sais bien que je ne peux pas dormir sans Ollie. »
Ollie, c'est mon petit chien en peluche. Papa me l'a offert pour Noël. Il est marron avec des taches blanches et des oreilles tombantes. Papa me l'a acheté pour chasser les cauchemars quand il n'est pas là à cause de son travail.
Après avoir bien cherché, Maman le trouve au fond de mon coffre à jouets. « Dieu merci, une autre crise évitée de justesse », marmonne-t-elle.
Sa main élégante me tend la peluche. « Maintenant. Dors. Enfin. » Elle insiste sur chaque mot en haussant les sourcils.
C'est ce que je fais. Je me blottis dans mes couvertures chaudes. Je ferme mes yeux fatigués et je respire un grand coup. L'odeur des draps propres ressemble à un jardin de roses au printemps.
Comme ma maman.
Comme la maison.
Je viens à peine de m'assoupir quand le rugissement de moteurs de motos me réveille en sursaut. Je me frotte les yeux et je cours vers la fenêtre. Je regarde à travers les lattes des stores.
Je vois mon oncle Darin. C’est le frère de Maman. Il est avec ses amis loubards. C'est comme ça que Papa les appelle. Maman et Papa n'aiment pas quand ils viennent nous voir.
C'est sûrement à cause d'eux que Papa est de mauvaise humeur. Il déteste que l'oncle Darin vienne chez nous, surtout avec ses amis sales. Moi non plus, je n'aime pas ça. Ils me font penser aux monstres de mes histoires. Ils sentent la terre et l'huile de moteur.
Un grand boum et un craquement de bois résonnent d'en bas. Je sursaute. Mes yeux s'écarquillent de peur. Je serre Ollie contre moi. Je me demande ce qui a bien pu faire trembler toute la maison. Je veux descendre pour voir, mais je suis terrifiée. J'ai les pieds cloués au sol par la peur.
Ensuite, j'entends Papa, Maman et l'oncle Darin qui crient et disent des gros mots. J'essaie de me boucher les oreilles. J'ai tellement peur.
Je prie en silence : « S'il vous plaît, si quelqu'un au ciel m'entend, faites que ça s'arrête. »
Le bruit de pas dans l'escalier fait bondir mon cœur dans ma poitrine. J'entends des hommes parler, mais je ne comprends pas tout. Ils ouvrent des portes. Ils fouillent les pièces une par une. Puis, je vois l'ombre de leurs pieds sous ma porte. Je comprends enfin ce qu'ils disent.
« Raven a dit de trouver la gamine. Il va s'en servir comme otage jusqu'à ce que Dale et Casie lui donnent les infos qu'il veut. »
« Ça ne me plaît pas du tout !! » grogne l'autre homme.
« À moi non plus, Doc. Mais t'es assez courageux pour tenir tête à Raven ? »
« Non. Je suis peut-être dingue, mais je ne suis pas putain de stupide. Je sais que notre prez n'a aucun problème à buter ceux qui le gênent. Pour lui, on est tous jetables. »
« Assez discuté !! Vous devriez chercher au lieu de bavarder. » La voix sèche d'un troisième homme s'ajoute aux autres. « Trouvez la petite. Raven m'envoie voir pourquoi vous traînez comme ça. »
Oh non ! Ils viennent me chercher. Les monstres de mon oncle sont là pour me faire du mal. Je dois me cacher. Mais Maman dit de ne jamais se cacher sous le lit. Les monstres regardent toujours là en premier. Pas dans le placard non plus. Ils iront voir là-bas aussi.
Paniquée, je regarde partout dans la chambre sombre. La seule lumière vient de ma petite veilleuse. C'est alors que je vois mon coffre à jouets rouge. C'est la cachette idéale. Les monstres ne penseront jamais à regarder là-dedans. Je marche sur la pointe des pieds et je me glisse à l'intérieur avec Ollie.
La porte s'ouvre d'un coup juste au moment où je ferme le couvercle. À travers les fentes, je vois les trois hommes. Ils arrachent mes couvertures et retournent mon matelas pour regarder sous le lit. Maman avait raison. Les monstres regardent toujours sous le lit en premier.
Le troisième homme jette toutes mes jolies robes par terre. Il marche dessus avec ses bottes sales. Maman va être furieuse quand elle verra ce désordre. Elle va le punir pour avoir fait ça.
« Elle n'est pas là », grogne quelqu'un.
« Elle est où alors, Doc ? Elle a huit ans. C'est pas comme si elle était au bar en train de se bourrer la gueule ou à un putain de rencard. Elle devrait être au lit. »
L'homme appelé Doc répond en criant : « Elle y serait sûrement, Scooter, si tu n'avais pas fait une entrée fracassante en défonçant la porte au fusil, espèce de gros débile. »
Les cris d'une femme attirent leur attention. Ils partent tous en courant.
Dès que les monstres sont partis, je sors du coffre avec Ollie. Je descends l'escalier en douce.
J'écarquille les yeux en entendant un autre cri de douleur. Mon cœur tremble. C'est la voix de maman. Papa et les autres hommes crient aussi. Puis, il y a un bruit de fracas et le son d'une gifle. Ma maman hurle encore.
Pendant que tout le monde est occupé, je quitte l'escalier pour me cacher derrière le canapé.
Papa hurle sur mon oncle : « DARIN !! NON… !!! »
Tout semble se passer au ralenti. Je regarde l'oncle Darin depuis ma cachette. Il sort un pistolet, le pointe sur la tête de Papa et appuie sur la gâchette. J'entends le bruit assourdissant du coup de feu. De la fumée sort du canon. C'est tellement fort que ça me fait mal aux oreilles. Ça siffle.
C'est terrifiant. Des larmes coulent sur mes joues. Je serre ma peluche contre moi. Je ne comprends pas ce qu'ils disent à cause de la douleur dans ma tête. Je dois m'approcher.
Ma maman est couverte de rouge. Elle pleure en berçant Papa dans ses bras. La maison sent comme les feux d'artifice du 14 juillet. Il y a un goût de sel et de fer dans l'air. Ça me donne mal au ventre. J'ai envie de vomir.
« POURQUOI ?! » hurle Maman vers mon oncle. Il se tient devant elle, son arme braquée sur son visage.
Lui, il est calme. Il ne crie pas. Mais je vois qu'il est furieux. Il exige quelque chose. Elle dit non de la tête.
Mon Dieu, ils ont tous l'air si jeunes. Je détourne les yeux de cette scène cauchemardesque pour regarder mes petits doigts. Soudain, je sursaute et je lâche Ollie. Quelqu'un m'attrape par derrière. Une femme que je ne connais pas m'entraîne au loin.
Non… attendez… Patty. Ce n'est pas une étrangère.
C'est la femme de Darin, ma tante Patty.
« Tout va bien, ma puce, tu ne risques rien… » chuchote-t-elle. Elle me couvre les yeux avec ses mains pour que je ne voie pas la suite. Mais c'est trop tard. J'en ai déjà trop vu. Un autre coup de feu éclate, faisant tomber de la poussière du plafond.
« BANG ! »
Il ne reste plus qu'un silence de mort.
Paige — De nos jours
C'est le dernier vrai souvenir que j'ai de ma famille. Avant les cris, le vacarme et les coups de feu de la nuit où mes parents sont morts. Quand le brouillard de ce souvenir s'efface enfin, je remarque que nous sommes revenus là où nous étions tout à l'heure.
Le mausolée de mes parents.
La seule lumière dans cette crypte provient des vitraux. Elle dessine des traînées de couleurs sur les tombes en marbre de mes parents.
C'est étrange d'être ici. Je n'aurais jamais cru pouvoir me recueillir sur leurs tombes un jour. Darin a tout fait pour m'empêcher de savoir où ils étaient enterrés.
Il a aussi tout fait pour me cacher du reste du monde. Maintenant, je veux savoir pourquoi. Qu'est-ce que Darin prépare ? Quel est mon rôle là-dedans ?
Mon oncle est un sale manipulateur. Il a toujours une idée derrière la tête. Rien de ce qu'il fait n'est dû au hasard. Il y a toujours un calcul derrière chacun de ses gestes pour obtenir ce qu'il convoite.
La plupart du temps, ses complots tournent autour de la drogue ou de l'argent. N'importe quoi pour faire fructifier ses affaires criminelles.
Qu'est-ce que mes parents possédaient pour que Darin aille jusqu'à les assassiner ? Pourquoi tient-il tant à me garder prisonnière ? Quelle est ma valeur à ses yeux ? Ce sont ces questions qui me hantent.
C'est bizarre, mais ces dernières semaines, des morceaux de mon passé refont surface. Les souvenirs de mes huit premières années n'existaient plus, sauf dans mes cauchemars.
Quand j'étais petite, un médecin avait expliqué à ma tante Patty qu'un choc traumatique peut causer une amnésie temporaire. C'est une protection du cerveau contre la souffrance. Il avait dit qu'un jour, les souvenirs reviendraient quand je serais prête à les affronter.
« Mais je ne suis pas prête ! »
J'aimerais qu'ils ne reviennent jamais. Aujourd'hui encore, la perte de mes parents est une douleur trop lourde pour mon cœur brisé.
Mes doigts suivent les lettres du nom de ma mère sur le marbre. Elle me manque tellement.
Je regarde l'endroit où mon père repose. Ma poitrine se serre en repensant à la dernière fois où je l'ai vu. Des larmes coulent sur mes joues. J'aurais tellement voulu lui dire que je l'aimais, cette nuit-là.
Mason et Luke me serrent contre eux pour me consoler.
Luke — Point de vue
Musique — Heal, Sleeping At Last
Après avoir visité la tombe de ses parents, Paige a pleuré de toutes ses forces avant de s'effondrer, inconsciente, dans les bras de Mason. Je savais que cette journée serait une épreuve pour elle. N'importe qui aurait craqué après avoir vécu de telles horreurs.
Mais le vrai mystère, c'est cet homme qui a payé pour les sépultures de ses parents. Quel est son lien avec Paige ? Et comment Beau Morgan est-il impliqué ? Mason a déjà chargé Gage et ses hommes de mener l'enquête.
Mason et moi sommes très inquiets pour Paige. On a eu beau insister, elle était trop épuisée et a refusé de manger quand nous sommes arrivés à l'hôtel pour commander le dîner.
Une fois que Mason et moi avons fini nos steaks-frites, je sors de l'hôtel. J'ai besoin d'air frais pour remettre mes idées en place.
Voir Paige pleurer ses parents m'a rappelé la mort de mon propre père. Son décès m'a touché plus que je ne l'aurais cru, même si nous n'étions pas proches. J'ai du mal à l'accepter.
« Paige et moi, on a tous les deux besoin de temps pour guérir nos âmes brisées. »