Chapitre 1: Narrration Aëlis
Narration Aëlis
Entre deux pluies, je prends mon courage à deux mains et sors affronter le temps de la côte vendéenne. C’est jour de marché aujourd’hui. Depuis que je suis revenue m’installer dans le coin avec mon mari, je ne rate pas cet événement local.
En fait, je n’y vais pas pour les courses. Je n’ai jamais compris l’intérêt d’aller d’étalage en étalage, de jouer des coudes et compter les piécettes. Bien que je sois une fervente utilisatrice des courses en Drive, le jour du marché reste néanmoins sacré, car c’est là que je peux discuter avec René .
Maraîcher à la retraite, René est pourtant toujours dans les pattes de son fils qui a repris l’affaire. René est ce qu’on pourrait appeler un grand père de cœur. Il m’a écoutée, accompagnée, grondée, réconfortée. Sécher mes larmes de jeune femme n’était pas une mince affaire il y a une dizaine d’années, pourtant il n’a jamais baissé les bras. Lorsqu’il me voit aujourd’hui, je perçois dans son regard qu’il est fier de moi. Mariée, bientôt maman d’une petite fille, historienne, je fais partie de la famille de René. Cette partie de famille rapportée, celle qu’on choisit avec soin au fil des années et qu’on chérit du plus profond de son cœur. Moi aussi je suis fière de tout le chemin parcouru.
— Ma petite fleur !
— René !
Je me faufile entre les passants et me glisse derrière son stand. Une bise affectueuse et je prends le temps de le dévisager. Chaque semaine, je le regarde ainsi, me disant qu’il ne vieillit pas et que son regard sur moi est l’une des plus belles choses qui existent. Il est rempli d’amour, de fierté, mais aujourd’hui, quelque chose d’autre y brille. De la nostalgie ?
— René, pourquoi tu me regardes toujours comme ça, je murmure avec émotion.
Le vieil homme sourit, sert ma main dans la sienne et ne dit rien. Il hésite. D’un coup, les pires idées me polluent l’esprit, et il me faut beaucoup de sang froid pour lutter contre mes vieilles habitudes. S’est-il passé quelque chose de grave ? Une mauvaise nouvelle à m’annoncer ? Non, les pensées anxieuses ne gagnent pas. Je ne dois pas me laisser emporter par l’angoisse. En plus, c’est néfaste pour mon bébé alors… Respire, Aëlis. Laisse-le s’expliquer. Il évite la question, il tend la main, presse la mienne dans la sienne. Un triste sourire se dessine sur son visage, celui que je connais depuis mon adolescence. Celui qui montre que le temps passe, et que malgré toute notre bonne volonté, parfois la vie nous joue de sales tours.
— Non je vais bien. Mais j’ai appris un truc, ça m’a fichu un de ces coups...
— Quelqu’un est mort ?
C’est très perturbant de poser ce genre de question mais lorsqu’on fréquente des personnes d’un certain âge, malheureusement cela finit par faire partie du cours de leur vie. René s’essuie les mains sur un torchon. Il réfléchit à ses prochains mots, et puis, parce qu’il a vraiment besoin de s’épancher, il ose :
— Est ce que tu as un peu de temps pour moi, ma petite fleur ?
— Bien sûr. Toujours.
René confie le stand à son fils. Il glisse son bras sous le mien et m’entraîne vers une terrasse de café. La distance jusqu’à la table est courte, pourtant, j’ai l’impression que le temps ralentit. Il est perdu dans ses pensées. La mine froissée, il paraît perturbé.
— René...
Ma poigne le ramène au moment présent. D’un revers de main, il chasse les larmes qui affluent dans ses yeux. Tête basse, en un murmure, il avoue son tracas :
— C’est Jonathan.
Voilà, ça le fait encore.
C’est toujours pareil. L’air se bloque, mes oreilles se bouchent, et je regarde partout autour de moi … Comme s’il allait apparaître. C’est toujours la même chose. Des années après, je m’attends toujours à le voir surgir lorsqu’on prononce son prénom. Je soupire et me laisse tomber sur une chaise inconfortable de bistro. René me suit et commence à s’excuser. Notre accord tacite est de ne jamais parler de Jonathan.On pourrait dire que René nous connaît depuis toujours, il a été témoin de notre rencontre, de toute notre histoire aussi. Je me suis souvent demandé ce qu’on pouvait mettre derrière “histoire”, est-ce qu’il faut de l’amour, de l’interaction, du désir, des faux semblants ? À quel moment deux personnes créent réellement quelque chose ? Faut-il le même degré de réciprocité ? Perdue dans mes pensées, je laisse René commander pour moi. Le serveur qui apporte les boissons me tire de mes pensées Je tourne les yeux vers mon papy de coeur. Il me regarde, je peux voir les souvenirs flotter entre nous et à sa réticence à briser l’instant, jusqu’à ce qu’il lâche enfin :
— Il a eu un grave accident de voiture. Il est en fauteuil roulant en ce moment, il ne sait pas s’il pourra remarcher un jour.
— Et c’est arrivé avec combien de grammes dans le sang ?
— Aucun.
— Aucun, je répète en un souffle.
— Aucun, il est sobre depuis 5 ans. Mais oui, c’est lui qui était au volant.
Je me tords les mains, je regarde partout sauf le visage de René. Je ne veux pas y lire les sentiments que je peine à refouler. Pourquoi ? Pourquoi cet accident est arrivé ? Qu’attend-il de moi ? Ne m’a-t-il pas assez répété que c’était un sale type et que je serais beaucoup mieux loin de lui ? N’est-il pas devenu qu’un vague souvenir de jeunesse ?
— Pourquoi tu m’en parles, René ? Tu ne fais jamais rien sans raison.
— Oh, ma petite fleur.
Je souris timidement et accepte la main qu’il tend. Autrefois, au club de hand, c’était ainsi que tous m’appelaient : “la petite fleur”. Ils disaient que j’avais un prénom de fleur, et que j’étais fragile comme une jeune pousse. Si pour certains le surnom était méprisant, ça n’a jamais été le cas pour René. Le vieil homme prend une nouvelle fois le temps de me regarder avant de répondre. À son âge, le temps défile, et tout peut s’envoler en un instant. Lorsqu’il baisse les yeux sur nos mains jointes et qu’il n’ose plus me regarder en face, je sais que la réponse ne va pas me plaire. Mais pour cet homme qui a tant fait pour moi, je reste, écoute, et ne crie pas lorsqu’il demande :
— Pourrais-tu lui écrire ? Juste un peu.
Je fais une fausse route avec ma gorgée de grenadine, et attire tous les regards vers moi. Il ne faudrait pas qu’une femme enceinte claque avant un petit vieux, ça ne se fait pas ! Je jette un regard noir à tous ces inconnus pour qu’ils retournent à leurs affaires. Les larmes aux yeux, je regarde René sans réellement comprendre. Je suis enceinte pas débile, mais…
Écrire ? À Jonathan ?
Écrire au garçon que René m’a empêché de côtoyer ?
Envoyer une lettre, un email, un pigeon voyageur ou je ne sais quoi à cet homme qui a brisé mon cœur de jeune femme ?
Est-ce qu’on est le premier avril ?
Non.
Je ne le ferai pas.
Oh non, René me regarde comme si ce service était l’ultime chose que je devais faire pour lui.
Comme s’il…
Non, personne ne meurt aujourd’hui et personne n’écrira à personne.