Viktor & Jayce - Ouverture 1
Par maladresse, sans doute, Jayce les appelait « victimes du progrès ». Des pertes tragiques, assurait-il. Viktor savait sa peine sincère. Il connaissait l’affection que portait son ami au genre humain malgré le peu d’estime qu’il cédait aux individus. Non par malveillance, par habitude probablement. Telle est la charge qui incombe maître. Veillant ses sujets, il s’émeut de leurs pertes et de leurs peines. Mais bientôt, leurs disparitions répétées le lasse. On s’accommode si bien de la mort lorsqu’on y assiste depuis le poste de supervision.
« La science est une mère impitoyable. » Un homme qui avait autrefois été son enseignant répétait souvent cette phrase. C’était un grand homme à la barbe épaisse, aux épaules trapues et aux jambes étroites qui descendait parfois à Amaraï pour y dispenser ses savoirs — des connaissances qui, dans ces quartiers désolés, ne servaient que l’ego.
Viktor soupira alors que son regard courait sur les dépris qui tapissaient le sol. Des morceaux de verre fondu qui avaient été un jour des pichets et des éprouvettes, du plastique boursouflé, des pieds de tabourets brisés… Du bout de sa canne, il dégagea une boule colorée qui disparut dans la bouche béante d’un tableau éventré. Les cadavres avaient été évacués rapidement. Le service d’entretien était d’une efficacité remarquable pour éliminer les déchets organiques. Il fallait se prémunir des contaminations cette exiguïté du centre de recherche. Mais les laboratoires abîmés, désertés par la mort, restaient encombrés jusqu’à ce qu’une nouvelle équipe, dans un autre laboratoire, succombe à un empoisonnement au zaryne ou à une explosion acide.
— Ne t’en veux pas, intervint la voix de Jayce.
L’hésitation. Personne ne connaissait Jayce comme Viktor le connaissait. Cette vibration timide qui tremblait sur sa langue à la fin de sa phrase, de la honte.
— Je ne m’en veux pas, répondit Viktor.
Il ne s’en voulait plus. Il était las de la mort, des échecs, des essais infructueux, des soupires qui coulaient sur ses lèvres à chaque fois qu’une explosion emportait une nouvelle équipe scientifique.
Sacrifice, disait Jayce. Il s’en persuadait avec l’assurance tranquille de ceux qui n’avaient jamais manqué de rien. Jayce était un enfant de la cour, comme on disait à Amaraï. C’était un gamin vagabond qui avait un jour tiré la sympathie d’une petite héritière. Si la misère lui avait tenaillé le ventre jusqu’à ses huit ans, l’opulence qui avait succédée fut telle qu’il peinait désormais à comprendre que le mythe du sacrifice pour la science n’était guère plus que cela, un mythe. Si les petites mains souriaient derrière leur enclos de verre feuilleté, ce n’était que par courtoisie.
Il faut bien manger, hein.
Jayce se racla la gorge. Viktor promenait ses doigts maigres sur les paillasses brunies. Sans le voir, il devinait la nervosité de son camarade à la manière saccadée dont ses pas écrasaient le sol.
— Tu as pu trouver quelque choses ?
Viktor resta silencieux, ravalant le soupire qui roula dans sa gorge et franchit ses narines dans un souffle si ténu que Jayce n’en devina rien. La question était futile, ils le savaient tous deux. Jayce supportait péniblement ce silence incriminant. « Jayce, c’est toi, le responsable ! » Hurlait-il. Il pointait son doigt diaphane sur lui.Et accroché à ce doigt, le bras vacillant de son acolyte. Parce que c’était bien son silence qui l’accusait.
— Je ne t’en veux pas, intervint Viktor.
Alors même qu’il ignorait leur crispation, les muscles de Jayce se détendirent. Nul ne le comprenait comme Viktor. Nul ne l’apaisait comme lui. L’assurance tranquille de son partenaire chassa ses angoisses. La voix claire, il reprit :
— L’expérience n’est pas concluante.
Soulagé par l’estime renouvelée de son ami, Jayce ordonnait enfin ses pensées. Non, Viktor n’avait rien trouvé, parce qu’il n’y avait rien à trouver. Aujourd’hui encore, ils enterreraient des morts qui ne s’étaient sacrifiés pour rien. Il s’y était opposé mollement, au début, lorsqu’ils avaient perdu leur deuxième équipe. « A quoi bon ? » Avait-il questionné. Jayce n’avait pas répondu immédiatement. Ses sourcils avaient tressauté nerveusement et Viktor devinaient les maux qui se précipitaient derrière ses yeux sombres. « Mais pour toi. » avait-il finalement explosé, effaré.