Chapitre 1 - Haley
Il était vraiment magnifique. Assise dans mon coin sombre, je le regardais faire le tour de la salle. J'avais une margarita devant moi, mais j'y avais à peine touché. Je ne buvais jamais, je n'allais jamais dans les bars et je ne reluquais jamais les hommes. Mais ce soir, j'étais enfin libre. Je voulais faire tout ce que je m'étais interdit jusque-là. Je me suis calée contre le vieux dossier en vinyle de ma banquette et j'ai fermé les yeux. Il y a un an, l'idée même d'être ici m'aurait terrifiée, et encore plus d'y être seule. J'avais fait du chemin en un an. J'ai entrouvert les paupières pour observer les jeux de lumière sur ses cheveux d'un noir de jais. J'admirais ses mouvements souples. J'étais fascinée par la fossette qui creusait sa joue quand il souriait à une femme à côté de lui. Hypnotisée, je me suis détendue et j'ai laissé mes pensées dériver. Je me suis autorisée à me souvenir…
Mes règles avaient du retard. J'étais assise sur la table d'examen en attendant les résultats des analyses, pleine d'espoir et d'excitation. Après quinze ans de mariage, Brad avait enfin décidé que c'était le moment de fonder une famille. J'en avais envie depuis si longtemps. J'avais peur qu'on ait laissé passer notre chance ou que mon horloge biologique s'arrête. Mais il semblait que mon corps en ait décidé autrement. J'avais fait un test de grossesse dès que j'avais remarqué le retard. Il était négatif, mais je me disais qu'il fallait sûrement attendre une semaine de plus. J'avais pris rendez-vous chez ma gynécologue. Aujourd'hui, j'allais avoir la confirmation que j'étais enceinte.
L'impatience me faisait gigoter sur la table d'examen. La docteure est entrée avec mes résultats. Elle m'a souri en haussant un sourcil. « Alors, Haley, je ne sais pas si c'est une bonne nouvelle pour vous, mais vous n'êtes pas enceinte. »
Le souffle m'a manqué et des larmes de déception ont brûlé mes yeux. Ça n'allait pas être facile. Mon cerveau tournait en boucle : tomber enceinte prend du temps, on a le temps, on peut continuer d'essayer. Le docteur Snow a coupé court à mes pensées sombres.
« On dirait que ce n'est pas ce que vous espériez », a-t-elle dit doucement. « Mais au fond, c'est une bonne chose. Il vaut mieux être en parfaite santé avant de débuter une grossesse. »
« En parfaite santé ? » ai-je répété. Je suis restée bouche bée quand elle a répondu : « Vous n'avez pas encore de symptômes, mais vos analyses montrent que vous avez la gonorrhée. »
J'avais la gonorrhée ? C'était impossible. J'ai secoué la tête, persuadée d'avoir mal entendu.
Le docteur Snow a continué : « J'ai préparé une ordonnance. Une fois l'infection soignée, vous pourrez tout à fait retenter d'avoir un bébé. Mais vous devriez vous protéger ou éviter tout rapport sexuel jusqu'à ce que l'IST soit guérie. »
La gonorrhée... comment était-ce possible ? Je ne couchais que rarement et avec une seule personne : mon mari. J'ai commencé à avoir mal au ventre. J'avais mal au crâne. Puis c'est tout mon corps qui a souffert quand j'ai compris ce que les paroles de la docteure impliquaient. Dévastée, j'ai secoué la tête pour m'éclaircir les idées et j'ai refoulé mes larmes. J'avais envie de hurler. À la place, j'ai remercié poliment la docteure et je suis partie chercher mes médicaments.
J'avais la gonorrhée. Il n'y avait qu'une seule façon de l'attraper. La personne qui me l'avait transmise ne pouvait l'avoir chopée qu'en ayant un rapport sexuel avec quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui n'était pas sa femme.
J'ai chassé ces souvenirs de mon esprit. Je me suis perdue dans la vision de ce mec superbe qui dansait, se frottant entre deux femmes tout aussi jolies. J'enviais leur spontanéité et le plaisir évident qu'ils prenaient ensemble. Je me sentais un peu lésée de n'avoir jamais connu un tel lâcher-prise. J'ai porté mon verre à mes lèvres et j'ai bu une gorgée. Le besoin de m'évader devenait de plus en plus fort. Une seule gorgée ne suffisait pas alors que les souvenirs m'assaillaient à nouveau.
Ordonnance en main, assise dans ma voiture, j'ai tapé un message rapidement avant de l'envoyer : « J'ai besoin de toi. Je peux passer au bureau pour te parler ? »
La réponse est arrivée en quelques secondes : « Bien sûr ! Mais je fais du télétravail aujourd'hui. Je ferai une pause déjeuner quand tu arriveras. »
Les mains tremblantes, j'ai roulé jusqu'à chez mon meilleur ami. J'étais soulagée qu'il habite tout près. Jamie a ouvert la porte avant même que je frappe. Ça m'étonnait toujours qu'il puisse deviner mon état d'esprit avec un simple SMS. Pas besoin de sous-entendus, il savait, c'est tout. Mes larmes ont coulé quand il m'a attirée à l'intérieur pour me prendre dans ses bras. Il m'a laissée sangloter un moment avant de me relever le menton pour me regarder dans les yeux.
« Dis-moi tout », a-t-il dit tendrement.
Mes sanglots ont redoublé. Je pleurais comme une madeleine contre son torse. Il a attendu un peu, puis m'a redemandé de parler. J'ai lâché entre deux hoquets : « J'ai une IST », avant de fondre en larmes de plus belle.
Jamie s'est raidi. Son corps vibrait d'une colère soudaine. « Je vais le tuer », a-t-il lâché entre ses dents.
Skyler, le mari de Jamie, est entré dans la pièce en murmurant : « Qu'est-ce qui se passe ? » Son ton inquiet a brisé le peu de contrôle qu'il me restait. Je continuais de pleurer pendant que Jamie expliquait brutalement : « Son connard de mari est allé voir ailleurs. Il lui a refilé une putain d'infection. »
« Oh, ma belle, c'est moche ! » Skyler m'a entourée de ses bras, me prenant en sandwich entre eux deux. Ils m'ont serrée fort, m'ont laissée pleurer et m'ont tendu des mouchoirs. Quand j'ai été assez calme pour parler, Jamie m'a conduite au canapé. Il m'a installée entre lui et Skyler. Jamie me tenait contre lui et Skyler me serrait la main.
« Tu veux nous en parler ? » a demandé Skyler. « Ou tu préfères juste vider ton sac encore un peu ? »
J'ai senti un petit sourire pointer. Il était tellement génial. Je me suis tournée vers Jamie : « Tu sais la chance que tu as ? »
Un sourire en coin a étiré ses lèvres. « Ouais, je sais », a-t-il répondu. Skyler a secoué la tête en nous regardant et a haussé un sourcil vers moi.
« Je peux parler », ai-je dit.
J'ai repris mes esprits en réalisant que l'homme superbe devant moi ne dansait plus. La musique continuait, mais lui s'était arrêté. Ses yeux étaient fixés sur les miens. Gênée, j'ai baissé le regard. J'étais sûre qu'un mec de vingt ans n'avait aucune envie de se faire mater par une femme de trente ans passés. Je n'avais pas prévu de le fixer ainsi, c'était plus fort que moi. J'ai compté jusqu'à cinquante avant de relever les yeux. Il n'était plus là. Sa présence me manquait déjà. J'ai balayé la piste de danse du regard. Il commençait à être tard, mais je n'avais pas envie de rentrer. J'ai repris mon verre. J'étais surprise qu'il soit plus qu'à moitié vide et moins écoeurant qu'au début. Quelques instants plus tard, mon verre était vide et je sentais une douce ivresse monter. Mes pensées sont reparties en arrière une fois de plus.
Évidemment, le divorce était la seule solution. Je pense que si je n'avais pas attrapé cette gonorrhée, j'aurais peut-être essayé de sauver les meubles. On aurait pu faire une thérapie de couple. Mais là, c'était d'une cruauté sans nom. On essayait d'avoir un bébé, merde ! Non seulement Brad baisait une autre femme, mais il le faisait sans capote avant de revenir me baiser, moi. Ma voix montait au fur et à mesure que ma rage sortait. Jamie et Skyler m'ont calmée, puis Skyler a exposé un plan.
« Tu dois rentrer chez toi », a-t-il dit.
« C'est quoi ce bordel ? » Jamie a tout de suite sauté à la gorge de Skyler. « Elle ne retourne pas là-bas. Elle reste ici. »
« Non. » Skyler était ferme. « Écoute-moi. Haley, tu vas divorcer, mais tu vas démolir Brad au passage. »
Il a pris mon téléphone et a enregistré un nom et un numéro, puis un deuxième. « Appelle le premier. Vois ça avec Jensen. Le cabinet d'avocats de mon père travaille avec lui depuis dix ans. C'est le meilleur détective privé qu'ils aient jamais eu. Il découvrira qui a refilé l'IST à Brad, et il verra s'il y a d'autres femmes. »
J'ai eu un hoquet d'étouffement et Jamie m'a pris la main.
« Je sais que c'est dur », a continué Skyler, « mais c'est nécessaire. On est là pour toi, quoi qu'il arrive. Une fois que tu auras les infos, tu appelleras le deuxième numéro. C'est Rick Jordan, il bosse aussi au cabinet de mon père. C'est le meilleur avocat que je connaisse. Il utilisera tout ce que Jensen trouvera pour que ton divorce se passe très bien pour toi. »
Je savais que Skyler avait raison. Jamie m'a serré la main et j'ai composé le numéro.
« Je t'en offre un autre ? »
Surprise, j'ai levé les yeux pour croiser le regard de l'homme désormais assis sur ma banquette. Il a souri, et cette fossette n'était apparue que pour moi cette fois-ci. J'ai remarqué que ses yeux, bordés de cils noirs, étaient d'un bleu très profond.
« Alors ? » Il a regardé mon verre vide.
« Oh ! Pardon ! » Bien sûr, je le fixais. C'est ce que je faisais depuis le début de la soirée. « J'étais perdue dans mes pensées. Tu t'es installé quand ? »
« Je suis là depuis quelques minutes. Je voulais voir si tu allais me remarquer. »
Je ne l'avais pas vu. Mes souvenirs m'avaient totalement absorbée. « Je, euh... » ma voix s'est perdue.
Est-ce que je voulais un autre verre ? Je ne buvais jamais, mais là, je me sentais détendue, plus calme que je ne l'avais été depuis une éternité. Et le spectacle me plaisait énormément.
« Merci - » j'ai hésité. Il ne faut jamais accepter de verre d'un inconnu. Mais ça ne s'appliquait sûrement qu'aux jolies jeunes filles, ce que je n'étais plus. Mais bon, on n'est jamais trop prudente. Mes yeux ont croisé les siens et son sourire s'est élargi.
« Allez, viens. » Il a lu dans mes pensées, m'a pris la main et m'a aidée à me lever. « On va aller au bar. Comme ça, c'est moi qui régale, mais tu ne prends pas un verre d'un inconnu. »
J'étais restée assise trop longtemps. Mes jambes étaient flageolantes. C'était peut-être l'alcool. Ou alors lui. À ce stade, tout était possible. Il n'a pas lâché ma main en se faufilant entre les gens sur la piste. « Je m'appelle Haden. »
J'ai hoché la tête en le suivant. Il m'a regardée, attendant une réponse.
« Oh ! Moi c'est Haley. » Gênée, j'ai essayé de dégager ma main. Il fallait vraiment que je retrouve mes esprits.
Haden a ri. Il a lâché ma main pour poser la sienne dans le bas de mon dos et m'a guidée vers le bar. « Je suis ravi de te rencontrer, Haley. »
Haden a commandé quelque chose pour moi. J'étais tellement occupée à le dévorer des yeux que je ne savais pas si c'était la même chose que mon premier verre ou une nouveauté. Il a commandé pour lui, a attendu que le barman nous serve, puis nous a ramenés à ma table.
« Alors, Haley, c'est quoi ton histoire ? Tu ne danses pas et tu n'as bu qu'un verre. Tu es sexy à mort, mais tu es là toute seule depuis deux heures. » Il a haussé un sourcil. Son visage était vraiment trop beau. « Raconte-moi tout », a-t-il ordonné.
« Je ne crois pas, non », ai-je répondu. Il était trop jeune pour s'intéresser aux raisons de ma présence ici. « Tu devrais retourner danser. »
« J'aimerais vraiment savoir », a-t-il dit avec sérieux, ce qui m'a fait rire.
« Merci pour le verre. C'est gentil. Va danser. »
Haden a sifflé son verre cul sec, m'a serré la main, puis il a disparu dans la foule sur la piste de danse.
Jensen était assis en face de moi. Un dossier était posé sur la table toujours collante du restaurant. « Je pense qu'on a tout », a-t-il dit.
J'ai ouvert le dossier, feuilletant les documents et regardant les photos, luttant pour ne pas pleurer. J'avais réussi à éviter de coucher avec mon mari, qui n'était d'ailleurs pas très demandeur, pendant les trois semaines qu'il avait fallu à Jensen pour tout rassembler. Il n'y avait pas qu'une seule femme. Il y en avait plein. L'enquête de Jensen montrait que Brad n'avait jamais été fidèle. Ni quand on sortait ensemble, ni quand on était fiancés, ni au début du mariage. Je ne savais pas ce qui était le pire : avoir fait confiance à ce sale menteur ou savoir que tous nos amis, dont beaucoup avaient balancé les infos à Jensen, étaient au courant et n'avaient jamais rien dit. J'étais avec Brad depuis mes dix-neuf ans. Pendant seize ans, j'avais choisi d'ignorer les signes et de croire ses excuses. J'avais fermé les yeux sur ce qui crevait les yeux de tout le monde. Je me sentais idiote.
« Je ne dis pas ça d'habitude », m'a dit Jensen en me voyant blêmir de honte et de tristesse, « mais ne vous sentez pas stupide. Je n'ai jamais vu quelqu'un couvrir ses traces comme votre mari. Il était vicieux et il impliquait vos amis. Ils n'aimaient pas ça et ils étaient presque soulagés de répondre à mes questions. Ça ne dit rien sur vous, mais ça dit tout sur Brad. Votre mari est une vraie ordure, et vous avez clairement besoin de nouveaux amis. »
J'ai lâché un rire nerveux, surprise et soulagée par ses paroles. « Jensen, vous n'imaginez pas à quel point ça me fait du bien. »
« Ça va aller ? » a-t-il demandé.
« Je pense que oui. » J'ai refermé le dossier, je l'ai payé et j'ai quitté le resto. Une fois dans ma voiture, j'ai appelé l'avocat conseillé par Skyler. Ensuite, je suis rentrée, j'ai fait un sac et je me suis installée dans la chambre d'amis chez Jamie et Skyler.