Prologue
L’homme est debout près des portes vitrées du grand hall du centre commercial. Le flux incessant de badauds le contourne comme s’il était un rocher au milieu d’une rivière. On pourrait le croire immobile, mais ça n’est pas le cas. Il n’est pas roche, il est feuille. Quelqu’un qui se soucierait de lui, remarquerait ses mains trembler. Quelqu’un qui se soucierait de lui comprendrait qu’elles ne sont pas seules à s’agiter. Lui ne se rend probablement pas compte de son état. Il a le regard rivé à l’écran géant positionné en hauteur, sur lequel défilent des images de guerre et de massacres dans une ambiance joyeuse de fêtes de fin d’années.
Personne ne fait attention aux actualités sauf lui. Personne n’a envie de plomber ses fêtes de Noël avec l’actualité brûlante et terrifiante du monde. C’est le temps de l’oubli et des repas copieux. Sauf pour cet homme, manifestement. Pour cet homme et pour elle.
Violette est venue seule pour trouver un cadeau à sa meilleure amie. Elle est venue jusqu’ici, loin de son quartier, parce que quelqu’un lui a dit qu’il y avait un magasin de tissus qui valait le détour. Or, Violette sait que son amie sera plus sensible à un beau bout d’étoffe qu’à un objet fabriqué dans un pays lointain et survendu dans le sien. D’autant plus que l’amie en question est sensible, comme elle, aux malheurs du monde. Elle déteste se dire qu’elle a absolument besoin de quelque chose qu’elle sait fabriqué par des enfants ou des adultes dans des conditions déplorables. Toutes les deux se sentent concernées par ce monde qui va si mal.
Violette s’approche de l’homme immobile. Elle n’a que 20 ans, mais elle peut peut-être l’aider. Peut-être a-t-il juste besoin que quelqu’un le sorte de sa torpeur ? On vit tous des moments comme celui-là, durant lesquels on se ferme au monde qui nous entoure dans un état de sidération dont il est difficile de s’échapper seul. Dans ces moments-là, une main tendue, même si elle est étrangère, peut vous pousser à passer le pas, à avancer.
Elle n’a pas le temps de lui parler que deux évènements ont lieu simultanément. D’abord, un autre homme en complet veston s’approche du premier avec un visage alarmé. Violette en conclut que l’homme immobile n’est pas seul. Ensuite, un groupe d’adolescents bouscule violemment le premier inconnu avant de s’enfuir en rigolant. Elle a vu distinctement une main s’approprier un portefeuille. Et elle n’est pas la seule. Le second inconnu hésite une fraction de seconde avant de s’élancer à la suite des voleurs.
Violette voit alors, l’homme immobile de plus en plus agité. Les gens autour s’écartent ostensiblement comme s’il était contagieux. Pas Violette, qui au contraire s’approche. Il est plus grand qu’elle, et elle ignore si ce qu’elle s’apprête à faire va fonctionner, mais c’est la seule chose à laquelle elle pense dans l’immédiat.
Elle reste dans son dos. Puis, d’un geste sûr, elle l’enferme dans ses bras, se colle à lui et serre, tout en le déséquilibrant pour qu’il se tourne vers autre chose que cet écran qui le subjugue et le tient prisonnier. Elle sent la contraction du corps, ses tremblements. Elle voit les poings qui se ferment et s’ouvrent, la tête qui ne parvient pas à se stabiliser. Puis, petit à petit la fébrilité s’apaise. Elle sent ses muscles qui se détendent. La crise est passée.
Du coin de l’œil, Violette voit le second inconnu revenir. Il est temps pour elle de partir. Alors qu’elle desserre son étreinte, une main vient se poser sur l’une des siennes sans la retenir cependant. C’est comme une caresse involontaire. Un effleurement accidentel. Elle recule, puis s’éloigne en se fondant dans la foule qui n’a rien vu d’anormal, ni de particulier, si ce n’est un étrange couple enlacé au milieu du passage.
L’inconnu n’aura vu d’elle que deux mains fines et pales ne portant qu’un bijou simple et discret. Un mince anneau d’or martelé.
Violette, quant à elle, ne conservera de cette brève rencontre qu’un parfum de cèdre et de menthe associé à la douceur d’un pardessus en cachemire.