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Le soir déposait sa grande peinture sombre lorsque Nikolaï et les habitants d’Ashelia s’accordèrent un instant de répit. Tout autour de lui, le village puait la mort et suintait le deuil. Chaque maison rappelait la catastrophe, chaque visage fermé rappelait les dégâts subis et chaque larme retenue dans un sanglot étouffé remémorait les disparus du carnage.
Assis là, le soleil couchant bordant la muraille d’une teinte de plus en plus foncé, Nikolaï se demanda si les habitants de la Cité pouvaient ne pas être au courant des récents événements, un désastre d’une telle ampleur ne risquait décidément pas de passer inaperçu dans l’Enceinte. Mais, alors que ses yeux glissaient des décombres et quelques traînées de poussières, vestiges d’un assaillant brutal, jusqu’au sommet de la muraille, le garçon comprit que non, l’information serait sans nul doute étouffée. Peu importait ce que l’on pouvait penser, Ashelia demeurait un village perdu au fin fond de l’Enceinte et oublié de tous. Sincèrement, avait-il ne serait-ce qu’une seule fois entendu parler de cet endroit ? Et avait-il seulement un jour essayé de se renseigner sur ces villages limitrophes, lui qui se disait tellement curieux. La vérité était que non, tout le monde se fichait de ces petits villages insipides à la Cité et dans la banlieue proche.
Ce ne fut pas le manque de notoriété flagrant d’Ashelia qui convainquit Nikolaï, mais plutôt le tas de ruines fumantes qu’elle était devenue. Le long de la muraille, les traces noirâtres de feus les rayures coulaient sur le mur comme d’innombrables gouttes d’eau, de là découlait toute l’ampleur du phénomène et la principale raison qui ferait que le gouvernement tenterait de tenir l’évènement sous silence le plus longtemps possible. Il ne s’agissait pas là d’une quelconque attaque, le déroulé en lui-même méritait d’affoler la population entière de l’enceinte, mais leur origine... Là se situait le point à cacher à tous.
— Istria... souffla-t-il pensif.
Un frisson parcourut son corps et, éludant de ses pensées les innommables créatures que son esprit tentait d’imaginer, relégua cette information dans un coin de sa tête.
— Ça va ? s’annonça une voix précédée du bruit étouffé de pas sur l’herbe.
— Et toi ? se déroba Nikolaï en observant son camarade de fortune.
Les jambes lourdes de fatigue, le paysan qui l’avait découvert perdu au pied de l’autel s’affala à terre dans un souffle épuisé.
— J’avons connu mieux...
Nikolaï baissa les yeux, contemplant avec passion l’herbe éparse qu’il entreprit d’arracher petit bout par petit bout.
Lors de leur retour à Ashelia, Nikolaï avait profité du trajet pour s’informer un peu plus sur le jeune homme. Ruben allait tranquillement sur ses vingt ans et était né ici-même, à Ashelia, comme la plupart des personnes y vivant. Lui-même avouant que, sans cette attache, il n’aurait jamais mis les pieds volontairement dans ce village. A ses seize ans, le jeune homme eut l’occasion de partir découvrir le monde, le monde se résumant en réalité au trajet entre Ashelia et Kashan mais, Nikolaï n’ayant jamais quitté la Citée pour sa part, le garçon n’eut aucune remarque moqueuse à ce sujet. Ce fut pendant ces trois années de travail en tant que manutentionnaire qu’il apprit à lire et à écrire, juste de quoi pouvoir se débrouiller au boulot mais bon, cela valait toujours mieux que l’illettrisme après tout. Et une fois rentré, fort de ses nouvelles capacités, le paysan s’était pris d’intérêt aux histoires que lui racontaient son père et son grand-père, la forêt regorgeait de ruines disséminées un peu partout et il circulait dans Kashan quelques ouvrages historiques que Ruben offrit à son paternel dès son retour.
Assis par terre, Nikolaï avachi par les longues heures passées à travailler sur table, Ruben le dominait d’une bonne tête, lui et son dos si droit qu’on en venait à se demander s’il pouvait seulement se plier. Ses yeux châtains perdus dans la grisaille de la muraille, Nikolaï réalisa qu’à cet instant il n’était pas si différent du paysan, pas si différent des habitants d’Ashelia, ni même si différent des agents de la Brigade. Finalement, chacun composait comme il le pouvait dans ce cloître qui leur servait d’univers, et tous, face à ce mur bariolé et bardé de griffes, redevenait l’être humain qu’il était, faible et isolé face à une catastrophe à venir.
— Encore merci, ajouta Nikolaï, de bien avoir voulu m’héberger.
— C’est normal, j’allons pas t’laisser dormir dehors quand même. J’espère pour toi qu’tu pourras vite retourner à la ville. Y a plus rien ici de t’façon...
Malheureusement, Ruben disait vrai. Ashelia n’était plus que le souvenir du village d’avant. Fort heureusement, la plupart des champs qui faisaient la survie du village n’avaient pas souffert de l’attaque, le gros des assaillants s’étant éteints au milieu de la bourgade, seules quelques parcelles proches du fossé avaient vu leur plantation déchiquetées par les rayures. Le gagne pain du village n’avait que peu pâti, le problème maintenant était que plus personne ne souhaitait approcher du village, de ce fait, il leur était tout bonnement impossible d’exporter leur surplus de production vers Kashan. Ashelia demeurait toutefois de ces villages autonomes, ils parviendraient bien à se débrouiller tout seul en se reposant sur leurs ressources, mais ce système ne durerait pas éternellement.
En attendant, Nikolaï se retrouvait coincé ici, avec des habitants qui lorgnaient sur lui un regard haineux comme si toute la misère vécue était de son fait, comportement que le jeune concevait tout à fait. Il restait plus simple d’accuser un inconnu bien en chair et en os plutôt qu’une créature inconcevable et totalement étrangère. Néanmoins, ce poids qu’il sentait quand un coup d’oeil furtif se braquait sur lui ajoutait à sa fatigue et au stress une masse considérable que le garçon parvenait difficilement à gérer.
S’ajoutait à cela la pensée de Az, séquestré près d’une grotte où Jun gisait écrabouillée, et celle pire de son inutilité.
— Tiens, annonça Ruben, le sortant de ses songes, je t’avons trouvé ça pour toi.
De l’intérieur de sa veste, Ruben sortit un livre fatigué à la couverture rigide abîmée et cloquée par endroit. Sur le devant, trônait en titre à moitié effacé“Mémoires d’Asha”.
— J’l’avions trouvé à Kashan y a quelques années.
Du bout des doigts, Nikolaï en feuilleta les pages jaunies, jusqu’à atterrir au sommaire en fin d’ouvrage. Les un après les autres s’alignaient les différents chapitres aux titres tous plus romanesques.
— On dirait plus un roman qu’un livre d’histoire, remarqua Nikolaï en naviguant aléatoirement dans le bouquin. Tu l’as lu ?
Ruben hocha de la tête, le regard à son tour perdu devant lui.
— Il parle de l’autre coté, révéla-t-il d’une voix aussi lointaine que devait l’être ses pensées actuellement ? D’Istria j’voulons dire.
Nikolaï acquiesça à son tour, il avait bien compris l’allusion de son camarade. Cette annonce le conforta dans l’idée que ce bouquin, aussi intéressant qu’il puisse être, ne relevait que de la fiction. Le jeune homme observa le manuscrit de plus près, aucune date de parution ne semblait inscrite où que ce fût. De toute manière, il était impossible que ce livre eût pu être édité dans l’ère pré-enceinte, malgré leur faible niveau de culture historique, Nikolaï restait certain que l’imprimerie avait été inventé dans les années 400, et puis, soyons honnête, un livre écrit avant la construction de l’enceinte n’aurait pas survécu à l’implacable usure du temps. En supposant même qu’il puisse avoir été rédigé peu de temps après la construction, dans les moments où la population de l’enceinte se souvenait encore de ce qui se trouvait au delà. Mettons que l’oublie général ait pu atteindre l’ensemble de la population entre 100 et 200 plus tard, ce livre aurait aujourd’hui 1100 ans... Depuis bien longtemps, tous les livres historiques quels qu’ils pussent être avaient été réquisitionnés par le gouvernement dans le but de restreindre l’accès à la connaissance. Si le roman qu’il tenait entre les mains était bel et bien ce qu’il prétendait être, Ruben possédait un trésor d’une valeur inestimable et dont la probabilité qu’il en deviennent propriétaire frôlait l’impossible.
— Et pour ce qui est de l’autel ? demanda le garçon en se passant une main lasse sur le visage.
— Oui ! S’exclama Ruben en se tortillant, je t’avons r’trouvé la traduction. C’est un monument en souvenir des morts en fait.
De sa poche, la paysan extirpa un morceau de papier plié que Nikolaï s’empressa de défroisser soigneusement, passant son regard sur l’écriture irrégulière qui ornait le brouillon.
"
À toutes nos âmes fauchées.
À tous [illisible] héros disparus.
Le (cercle de pierre ? Rocher rond ? Quelque chose de rond et de solide) nous protège.
Le danger n’est plus.
Ephreth gît et les gardiens veillent sur sa prison dans les abysses.
Jamais plus le (porte/portail) ne s’ouvrira sur ce démon.
Jamais [illisible]
Louée soit son altesse, maudit soit les (autres ?)”
— Y a des passages qu’il a pas trop su traduire, s’excusa Ruben après un temps suffisamment long pour que le garçon de la Cité pût s’imprégner du texte.
— Je croyais que l’histoire d’Ephreth était une légende.
— Comme quoi... Peut-être qu’y a des légendes plus vraies qu’d’autres.
— Tous les mythes partent d’une histoire vraie de base, j’imagine.
Le son de sa voix s’éteignit au fil de sa phrase, laissant un soupir las, fatigué. Ses bras alourdis d’épuisement et d’incompréhension vinrent se poser sur ses jambes au sol et, l’espace d’un instant, il abandonna toute idée de concevoir une explication logique à tout cela. Pour une fois dans sa vie, il se contenta d’accepter les événements sans chercher à les analyser, juste hausser les épaules et se dire“C’est comme ça, c’est la vie”. Et surtout, Nikolaï se sentait tout bonnement incapable de comprendre, et ces occasions demeuraient rares. Certains trouvaient sa manière d’appréhender les choses un brin cynique, ses amis et famille le lui rappelaient bien assez souvent, quant à lui, il considérait cela comme du bon sens. Un bon sens un peu froid et insensible, certes, mais qui avait le mérite de lui faire saisir à peu près n’importe quelle situation.
Un léger craquement rappela le garçon parmi les vivants. Sans bouger, Nikolaï leva les yeux vers l’endroit d’où semblait être provenu le bruit suspect. A son allure cambrée et en alerte, le jeune homme constata que Ruben avait partagé son intuition. En temps normal, un aussi faible bruitage n’aurait éveillé les soupçons de personne, seulement Ashelia vivait une journée sans nulle autre pareille et ce craquement ressemblait terriblement à celui qu’emmenaient ces horribles rayures noirâtres lors de leur inlassable expansion. Mais par dessus tout, cet étrange bruissement leur était parvenu d’en face, et face à eux s’étendait, sans autre issu possible, le fossé.
Les deux garçons se juchaient déjà sur leurs pieds, entamant au plus vite leur retour vers une sécurité toute sommaire, mais néanmoins plus réconfortante que ce qu’offrait l’extérieur.
A reculons, les deux hommes fuyaient la scène sans pour autant parvenir à détourner les yeux. Des réflexes plus habiles ou bien un instinct de survie plus développé, Ruben gagnait du terrain sur son camarade, le suppliant à renfort de psalmodie pour qu’il le rejoignît.
Mais quelque chose clochait. Ce bruit, bien trop faible comparé au capharnaüm des jours précédents. Au bord du précipice, une racine s’agita sous la pression d’une quelconque entité revenue des enfer. Nikolaï recula, manquant trébucher sur ses pattes malhabiles. Lentement, une chose sembla s’extirper du trou béant, les yeux hagards de Nikolaï ne purent que s’ébahir davantage.
Une main. Fébrile, fine. Puis un corps tout entier s’extrayant tel un ver cadavérique, un corps faible, abîmé. Un corps que Nikolaï reconnut sans peine.
— Oh... soupira le jeune homme, le cœur battant la chamade. Merde...
Sans plus attendre, Nikolaï accourut vers le corps épuisé et meurtri de Jun.