La fille dans l'ombre
Le son du piano remplissait le minuscule appartement. Chaque note était délicate mais lourde, comme de la pluie sur une vitre. Les doigts d'Amara glissaient sur les touches usées. Elle jouait une mélodie que personne n'avait jamais entendue, car elle n'appartenait qu'à elle. C'était un chant de solitude. Un chant de survie.
Elle ferma les yeux pour oublier les grognements de son estomac. La faim était devenue une habitude. Une vieille amie. Certains soirs, elle se contentait d'un simple verre d'eau. D'autres soirs, avec un peu de chance, elle ramenait des restes du café où elle travaillait. Mais aujourd'hui n'était pas un jour de chance.
En soupirant, elle resserra son manteau autour de sa silhouette frêle. Il était vieux et ne tenait presque plus chaud, mais c'était tout ce qu'elle avait. Il faisait glacial dans l'appartement et l'unique ampoule clignotait au-dessus d'elle. Le loyer tombait la semaine prochaine et il lui manquait encore de l'argent. Les frais d'inscription ? Elle n'y pensait même plus. Elle était en retard sur ses paiements. D'un jour à l'autre, elle pouvait perdre sa place à Ravenswood University. C'était pourtant son dernier lien avec l'héritage de son père.
C'était la seule chose qui l'empêchait de disparaître totalement.
À Ravenswood University
Le campus était un monde à part où le pouvoir était roi. L'argent décidait de votre valeur. L'influence déterminait votre avenir. Et Amara ? Elle n'était qu'un fantôme.
Elle marchait dans les couloirs bondés, la tête basse, serrant ses livres contre elle. Des regards la suivaient. Des murmures traînaient derrière elle comme des ombres. Certains admiraient sa beauté. D'autres ne supportaient pas sa présence.
« Elle n'a rien à faire ici. »
« Je parie qu'elle cherche un mec riche pour payer ses études. »
« Elle ferait probablement n'importe quoi pour de l'argent. »
Elle avait déjà tout entendu. Les rumeurs ne s'arrêtaient jamais.
Certains garçons la voyaient comme un défi. Une fille pauvre et désespérée sans nulle part où aller ? Une proie facile. Ils faisaient briller leurs montres de luxe, s'appuyaient contre leurs voitures de sport et souriaient d'un air narquois en faisant leurs propositions. Certaines étaient subtiles, d'autres non.
« Tu sais, je pourrais m'occuper de toi. »
« Juste une nuit, Amara. Qu'est-ce que ça peut te faire ? »
« Pourquoi galérer quand tu pourrais tout avoir ? »
Elle ne répondait jamais. Elle ne réagissait pas. Ce masque froid et illisible était sa seule protection.
Même certains professeurs la traitaient différemment. Certains avec pitié, d'autres avec un intérêt qui lui soulevait le cœur.
Le professeur Wells, un homme d'un certain âge aux cheveux grisonnants, soupirait toujours quand elle entrait en cours. « Amara, avez-vous mangé aujourd'hui ? » lui avait-il demandé une fois, en remarquant ses cernes. Elle avait menti, bien sûr.
Le professeur Collins, en revanche, était différent. Sa façon de la dévisager et de lui proposer de « l'aide supplémentaire » après les cours lui donnait la chair de poule. Elle l'évitait le plus possible.
À midi, elle s'asseyait seule sur un banc à l'extérieur. Elle regardait les autres étudiants rire, manger et vivre cette vie qu'elle avait perdue. Ses poches étaient vides et les prix à la cafétéria étaient cruels.
Alors, elle ravalait sa fierté et buvait de l'eau pour tromper la faim.
Les cours. Le travail. La survie. C'était sa routine. C'était sa vie.
Les rues de la ville étaient tout aussi impitoyables que les couloirs de l'université. Dans un endroit où tout le monde courait après le pouvoir et la richesse, une fille comme Amara était invisible. Sauf quand quelqu'un voulait quelque chose d'elle.
Le soir venu, elle était au café pour son deuxième travail de la journée. La clochette de l'entrée tintait au rythme des clients. Ils riaient, commandaient des boissons qu'elle ne pourrait jamais s'offrir et parlaient de vacances ou de soirées. Leurs vies étaient si loin de la sienne qu'elle avait l'impression de vivre dans un autre monde.
Elle essuyait les tables et forçait un sourire poli. Elle ignorait les mains baladeuses des hommes d'affaires qui pensaient qu'une serveuse était une cible facile. Elle avait besoin de ce boulot. Elle avait besoin d'argent. Se plaindre n'était pas une option.
« Dis donc, ma jolie », bafouilla un homme alors qu'elle posait son café sur la table. Son costume coûtait cher et son alliance était cachée dans sa poche. « Pourquoi tu ne t'assieds pas un moment avec moi ? »
Amara se redressa, le visage de marbre. « J'ai du travail. »
Il eut un petit rire en buvant une gorgée. « Je paierai le double pour ton temps. »
Elle eut la nausée. Elle s'éloigna sans un mot, les mains tremblantes, pour prendre une autre commande. C'était toujours pareil. Certains hommes croyaient que la pauvreté la rendait facile. D'autres prenaient son silence pour de l'intérêt. Elle avait appris à ignorer tout ça. À avancer. À survivre.
Après son service, elle rentra chez elle dans le froid. Ses doigts étaient engourdis et son ventre était vide. Les lumières de la ville se brouillaient devant ses yeux, mais elle continuait d'avancer. Une journée de plus de passée. Une bataille de plus de gagnée.
Mais elle savait que la guerre n'était pas finie.
Son appartement n'était qu'une boîte. Une seule pièce avec un matelas au sol, un petit bureau et un piano qu'elle refusait de vendre, même dans la pire des misères. C'était tout ce qui lui restait de son père. La seule chose qui lui donnait encore l'impression d'être chez elle.
Elle s'assit et laissa ses doigts effleurer les touches. La musique avait toujours été son refuge. Quand elle jouait, elle n'était plus la fille pauvre qui galérait. Elle n'était plus celle dont on parlait dans les couloirs. Elle n'était plus la fille que les hommes croyaient pouvoir acheter.
Elle était juste Amara. Juste une fille et son piano.
La mélodie emplit la petite pièce, douce et obsédante. Un chant de perte. Un chant de douleur. Une chanson qu'elle seule pouvait comprendre.
Pendant un court instant, la faim, l'épuisement et la solitude disparurent.
Mais ça ne durait jamais.
Son téléphone vibra sur le bureau. C'était un message de l'administration de l'université. La date limite pour les frais d'inscription approchait. Sans paiement, elle serait expulsée.
Amara ferma les yeux et lâcha un soupir tremblant. Elle s'était trop battue pour en arriver là. Elle ne pouvait pas tout perdre maintenant. C'était impossible.
Mais combien de temps pourrait-elle encore se battre seule ?