Le Vaisseau de Strukulia

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Résumé

Dans un monde gouverné par les strukulias et les magiciens, une jeune femme humaine nommée Emmelina est convoquée par le roi pour accomplir le but de sa vie en tant que réceptacle pour la famille royale. Connue à travers le royaume comme une combattante habile et championne de tournois, elle fait maintenant face à la bataille la plus cruelle de toutes—porter le prochain membre de leur lignée, une tâche qu'elle est réticente à accomplir, mais dont elle sait qu'elle n'a pas le choix. La situation empire lorsqu'elle apprend que le redoutable et craint Prince Sabia, le cinquième fils du roi, a été choisi comme son compagnon.

Genre :
Romance
Auteur :
S. Glasssvial
Statut :
Terminé
Chapitres :
43
Rating
4.0 2 avis
Classification par âge :
18+

Chapitre 1

EMMELINA

La pluie s'est mise à tomber dès que je suis montée dans le carrosse. Une fois assise, j'ai compris que ce voyage allait changer ma vie. Ma destination finale était Fortis Vero, le château de Glicine.

On aurait dit que les nuages étaient aussi malheureux que moi. Leurs larmes étaient les premières gouttes de l'année.

De grosses gouttes s'écrasaient contre la vitre et tambourinaient sur le cadre en bois. Dehors, le vent fouettait les arbres de la forêt. Le trajet n'avait rien de tranquille. Chaque bosse me faisait sursauter dans tous les sens.

J'ai essuyé mes joues et mes yeux de mes doigts tremblants pour effacer mes larmes. J'ai pris une grande inspiration en essayant de me calmer. C’était déjà assez pénible que la belle femme en face de moi me voie ainsi, morte de peur. Mais je refusais de montrer ce côté-là à la famille Dei Andrici. Je ne voulais pas qu'ils me croient faible, car je ne l'étais pas.

Depuis que je savais marcher, mon père m'entraînait au combat. À dix ans, je l'ai battu pour la première fois à l'épée. À seize ans, je pouvais terrasser cinq hommes à la fois. À vingt-deux ans, j'avais déjà gagné plusieurs compétitions, dont le plus grand tournoi du royaume : la Bataille des Croyances. Cela faisait de moi l'une des meilleures combattantes humaines du pays. Je n'étais pas faible. J'étais forte.

La triste vérité, pourtant, c’est que face aux Dei Andrici, n’importe qui semblait insignifiant. Non seulement c'étaient des strukulias — des créatures puissantes à deux facettes, mi-hommes, mi-monstres — mais ils régnaient aussi sur le royaume de Glicine depuis des siècles. Leur lignée était ancienne et redoutable.

Je suis née dans ce monde en tant que réceptacle. Je suis une femme humaine, créée par la magie des mages pour porter et mettre au monde la progéniture des strukulias. C’était mon but, ma raison d’être. Pendant des années, j'avais attendu avec angoisse le moment de remplir cette mission. Ce jour était enfin arrivé, et c'était pire que tout ce que j'avais imaginé. À cause d'un tournant inattendu, le Conseil des Ministres avait pris une décision surprenante. Ils m'avaient choisie, moi, pour être le réceptacle de la famille royale. Mon existence était désormais liée à jamais à l'un des princes Dei Andrici.

Cette famille était mon destin, et j'avais la haine.

Putain, ce que j'avais la haine.

Alors que le carrosse tressautait sur la route détrempée, une question me brûlait les lèvres : « Lequel d'entre eux m'a-t-on attribué ? »

Un frisson m'a parcouru l'échine en pensant au cinquième fils, le prince Sabia. On l'appelait aussi le Prince de Sang. C’était le mouton noir de la famille, célèbre pour ses scandales et ses bagarres. Son père le rejetait souvent. Malgré sa réputation, c'était lui qui dirigeait les troupes de Glicine pendant les guerres. C’était un guerrier d'élite et une brute impitoyable sur le champ de bataille. Il avait tué plus d'hommes que tous ses frères réunis. On disait que son côté strugi, le monstre qui sommeille en chaque strukulia, était une bête terrifiante. Son côté humain n'était pas moins redouté. Il portait toujours un masque pour cacher la moitié de son visage. On racontait qu'il était si affreux et déformé que c'en était insoutenable à regarder.

« Nous y sommes presque », a dit la femme qui partageait mon carrosse depuis deux heures. C'était la deuxième phrase qu'elle m'adressait. La première, c'était quand elle avait fait irruption dans ma chambre avec ses hommes pour m'annoncer que l'heure était venue de remplir mon rôle.

Sa stature imposante, sa peau blanche et ses traits fins ne trompaient pas. Avec ses yeux en amande et ses cheveux noirs épais, elle était sûrement une strukulia elle aussi. Elle devait l'être, car les ministres l'avaient engagée pour me guider. Les humains ne travaillaient jamais pour le gouvernement. Dans ce monde, seuls les mages et les strukulias faisaient la loi.

« Super », ai-je simplement répondu dans un murmure.

« On t'a choisie pour ta force, alors essuie tes larmes, petite. »

J'ai reniflé. « Fiche-moi la paix. »

Elle a ri. « Être vulgaire ne t'aidera pas au château. En fait, ça se retournera contre toi. C'est un conseil, réceptacle. »

« Merci, le monstre. »

« Yara. »

« Pardon ? »

« Je m'appelle Yara. » Elle a souri, et ses dents pointues ont brillé sous le clair de lune qui passait par la fenêtre.

« Moi, c'est Emmelina », ai-je répondu, même si mes proches m'appelaient toujours par mon surnom. « Em, pour faire court. »

« Je sais », a répliqué Yara.

« Est-ce que tu sais aussi pour qui j'ai été choisie ? »

Elle s'est penchée en avant. « Je le sais. »

J'ai attendu qu'elle continue, la regardant d'un air interrogateur.

« Alors, c'est qui ? » ai-je fini par demander devant son silence.

« Ce n'est pas à moi de te le dire, Em. Tu devras patienter. » Yara s'est rasseise confortablement. « Pourquoi n'essaies-tu pas de dormir un peu avant notre arrivée ? »

« Je n'ai pas envie de dormir. »

« C'est parce que tu n'as pas confiance en moi ? »

« C'est ça, je n'ai pas confiance », ai-je soupiré en regardant le paysage trempé par la pluie.

« Tu appréhendes de rencontrer le roi et sa famille ? » a demandé Yara.

Quelle question stupide.

« Évidemment que j'appréhende. »

J'étais seule, sans amis ni famille, en route vers un endroit inconnu. J'allais rencontrer des gens que je ne voulais pas voir, pour être livrée à un strukulia étranger. Il allait me remplir de sa progéniture monstrueuse, ce qui risquait de me tuer à l'accouchement.

Donner la vie à un bébé strukulia est si dangereux et atroce que personne n'y survit naturellement. C’est pour cela que les mages ont créé les réceptacles. Nous sommes des femmes assez fortes pour supporter l'accouchement, afin que l'enfant puisse vivre lui aussi.

Le seul avantage d'être un réceptacle, c'est que je guéris plus vite que les autres. Bien sûr, un coup de couteau ou un os brisé me fait aussi mal qu'à n'importe qui, mais mon corps se répare en un rien de temps.

« Je comprends que tu sois nerveuse et effrayée. Je le serais aussi... je l'ai été », a dit Yara.

Elle l'avait été ? Qu'est-ce qu'elle voulait dire par là ? Avait-elle été un réceptacle elle aussi ?

Yara a repris : « Mais les Dei Andrici prendront soin de toi, je te le promets. Bien mieux que la plupart des autres strukulias. »

Pourquoi avais-je du mal à la croire ?

Des éclairs ont illuminé le ciel. Presque aussitôt, un violent coup de tonnerre a couvert le bruit de la pluie, le galop des chevaux et le craquement des roues sur la route cahoteuse.

Ma peur du tonnerre me rendait encore plus anxieuse. Mes mains moites se cramponnaient au siège en velours. Le carrosse semblait tressauter de plus en plus fort à chaque instant, me donnant la nausée par-dessus mon angoisse.

Yara a tiré les rideaux pour que je ne puisse plus voir dehors. « Les éclairs sont finis. Maintenant, il n'y a plus que le bruit à gérer. Et je sais exactement comment faire. »

« Comment ? » ai-je demandé, le cœur au bord des lèvres.

« En discutant avec moi. »

« D'accord. » Ma voix tremblait. « S'il te plaît, d-distrais-moi. »

« Très bien. Voyons... » Yara a réfléchi un instant. « Quelle est ton arme préférée ? »

« L-l'arbalète. »

« Oh, c'est un excellent choix. J'adore regarder le tir à l'arc. Le roi et ses fils en sont aussi de grands fans. »

Soudain, un énorme coup de tonnerre a grondé et je n'ai pu retenir un cri de surprise. J'ai serré mes mains contre ma poitrine, nerveuse. Le tonnerre était si fort que l'orage devait être juste au-dessus de nous.

« Je m'en... » — j'ai eu un hoquet de peur face à un nouveau grondement — « je m'en souviendrai, si je veux impressionner l'un d'eux. »

« Pourquoi as-tu si peur du tonnerre ? » a demandé Yara.

« Je ne sais pas. » J'ai déglouti. « J'ai t-toujours été comme ça. Depuis toute petite. »

Le grondement suivant a été beaucoup moins fort. Mon cœur, qui battait la chamade, a enfin commencé à se calmer.

« L'orage semble déjà s'éloigner », a remarqué Yara.

« Dieu merci », ai-je soufflé.

« Ma pauvre. Quand tu seras plus calme, essaie vraiment de dormir. » Elle a posé sa main sur son cœur. « Je te promets que je ne te ferai aucun mal. En fait, s'il t'arrive quoi que ce soit, je suis une femme morte. Et je n'ai pas encore envie de mourir, je suis bien trop jeune. »

« Quel âge as-tu alors ? » ai-je demandé.

« Ton âge, mais avec un zéro. »

« 270 ou 207 ? »

« Le deuxième. »

« C'est plutôt vieux. »

Elle a gloussé. « Je comprends que ça paraisse vieux pour une humaine de vingt-sept ans, mais ce n'est rien pour mon espèce. »

« Quel âge avais-tu quand tu as été transformée en strukulia ? »

« Trente et un ans. »

« C’était volontaire ? » ai-je demandé. Je me demandais si elle avait été un réceptacle autrefois, vu ce qu'elle m'avait dit tout à l'heure.

« Oui... » Yara a levé un doigt en l'air. « Je n'entends plus rien, et toi ? Je crois que l'orage est complètement passé. »

« Oui. » J'en étais soulagée.

Si seulement la tempête dans mon cœur pouvait s'apaiser elle aussi. Mais j'allais sans doute devoir attendre d'arriver au château pour obtenir des réponses. Peut-être que ces réponses me rassureraient un peu. Ou peut-être qu'elles ne feraient qu'empirer les choses.

Pour l'instant, je ne savais rien. Je ne contrôlais rien du tout. Et c'était ça qui m'effrayait le plus.

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