Chapitre 1 - La rencontre
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Lina se fixa dans le miroir. Une image floue. Fatiguée. Tendue. Son regard restait ancré sur un visage qui ne lui semblait plus vraiment être le sien. Elle n’avait pas une minute à perdre. Pas le temps de réfléchir, ni de douter. Trop de choses à gérer. Un avenir à construire. Des rêves suspendus, quelque part hors de portée.
Mais cette voix terne au fond d’elle… elle ne lâchait pas prise. Une petite voix qui murmurait des peurs. Des peurs qu’elle ne voulait pas affronter.
Le silence s'étira, pesant.
Lina prit une profonde inspiration, essayant de calmer ses pensées pour ne pas se laisser submerger.
Son téléphone vibra. Elle sursauta. Le son déchira l’air, net et soudain.
Maintenant, elle savait.
Comment en était-elle arrivée là ?
Les yeux fermés, Lina ne put s’empêcher de tout repasser en boucle. Tout ce qui s’était passé depuis le début.
Le crépuscule tombait doucement sur la ville, enveloppant les rues d'une douce lumière dorée. À l'intérieur de l'hôtel Hilton, l'air vibrait d'une énergie élégante. Les lustres en cristal projetaient une lueur chaude, se reflétant sur les murs aux tons dorés et les tables minutieusement dressées. Les rires et les conversations animées se mêlaient au son délicat d’un quatuor à cordes.
Lina Cap tira sur son tablier sans y penser. Un mètre soixante. Quelques rondeurs qu'elle avait toujours l'intention de perdre… mais qu'elle gardait. Sa vie était loin d'être un conte de fées, mais elle en était satisfaite. Pas d'économies, pas de grands rêves. Juste l'envie de profiter de la vie tant qu'elle le pouvait.
Sa plus grande réussite ? Le minuscule studio qu'elle venait d'acheter. Cosy, charmant… en apparence. Parce que derrière la jolie façade, elle avait déjà découvert la réalité de la vie de propriétaire : des murs qui s'effritent, une plomberie en fin de vie... Alors oui, n'importe quel petit bonus était le bienvenu.
Une voix la tira de ses pensées.
« Tu as vu ce qu'ils servent ? »
Éloïse — impeccable, comme d'habitude. Ses longs cheveux roux encadraient ses traits délicats. Lina, elle, était en guerre permanente avec ses boucles brunes indomptables. Pas de quoi en faire un plat, mais quand même… certains jours, ça piquait un peu.
Éloïse avait cette assurance naturelle que Lina avait toujours enviée. Elle ne semblait jamais hésiter. Intelligente, concentrée, elle était celle qui avait la tête sur les épaules.
Elle avait aussi fait son temps dans des boulots d'intérim pourris, mais celui-ci était différent : elle venait de décrocher une place dans une agence de communication. Le salaire n’était pas mirobolant, mais c’était un premier pas dans le monde qu’elle convoitait.
Seul hic. L'agence devait déménager au Portugal dans quelques semaines.
Elle avait accepté de partir sans hésiter une seconde. Pour Éloïse, c’était une opportunité ; la distance ne comptait pas. Après tout, elle avait toujours vécu chez ses parents. Ce défi ressemblait à la liberté.
Pour Lina, c’était une toute autre histoire. Rien que de penser à Éloïse si loin lui nouait la gorge, mais elle chassa cette idée. La dernière chose qu'elle voulait, c'était gâcher l'enthousiasme de son amie.
« J'ai déjà goûté un truc en cuisine. Rien d'extraordinaire. »
Éloïse haussa un sourcil, mi-amusée, mi-sérieuse.
« Allez, Linou. Ne commence pas. Souviens-toi pourquoi on est là. »
Lina hocha brièvement la tête et se reconcentra sur l'instant présent. Ce soir, le maître d'hôtel — un certain M. Hocq — était particulièrement pointilleux. Chaque détail comptait.
Un politicien était en pleine discussion avec une actrice célèbre, tandis qu’un gros bonnet de la finance éclatait de rire devant la blague d’un autre invité. Lina ne pouvait s'empêcher d'être un peu impressionnée, même si une partie d'elle restait détachée de tout ça.
La fête battait son plein quand elle s’autorisa enfin une pause. Discrètement, elle s'éclipsa par l'arrière de l'hôtel. L’air frais de la nuit était un soulagement bienvenu après l'agitation étouffante de l'intérieur.
Elle prit une longue inspiration, savourant le moment, même si son corps lui rappelait que ses règles arrivaient à grands pas.
Lina fixait le sol sans vraiment le voir, perdue dans ses pensées. Son anniversaire venait de passer, mais c'était difficile de s'en réjouir. Vingt-neuf ans. L'âge où, théoriquement, la vie commence à prendre forme.
Apparemment, pas pour tout le monde : des petits boulots de serveuse, une vie de célibataire qui s'enlise… À ce rythme, Lina envisageait d'adopter un chat, juste pour parfaire le cliché. Un chat nu, laid comme un pou, qui serait aussi coincé qu'elle dans cet appartement, en manque total, comme elle.
Des bribes de la soirée lui revinrent : des rires, un gâteau, et — non, pas juste un — plutôt dix verres de trop. Et cet horrible « Joyeux anniversaire » chanté faux. Elle soupira.
« Vingt-neuf ans, Lina. Il serait temps de grandir. »
La voix de sa mère résonnait fort dans sa tête, fraîchement sortie de leur dernier coup de fil, encore en écho.
Toujours prête à lui rappeler que même avec un diplôme correct, on peut finir par ne rien foutre de sa vie. Et clairement, aux yeux de sa mère, Lina en était la preuve vivante. Une ratée totale.
Joyeux anniversaire, ma chérie !
Elle serra les dents. Ce n'était pas le moment d'y penser.
Pour faire taire cette voix, elle sortit son téléphone et commença à scroller.
Adossée à l'une des portes de service, elle faisait défiler son fil d'actualité, une cigarette à la main. Les vidéos de sport s'enchaînaient. Se remettre au fitness, c'était déjà un début, non ? Enfin… mentalement, du moins. Elle s'était inscrite à la salle de sport. Ça devait bien compter pour quelque chose.
Maintenant, il ne lui restait plus qu'à franchir la porte.
En attendant, regarder les entraînements — ou plutôt, les mecs qui les faisaient — était un premier pas honnête.
Putain, j’ai vraiment envie de lâcher ces cachets... Je suis tellement en chien, merde !
Un mouvement soudain attira son attention.
Une silhouette émergea des ombres. Un autre serveur. Grand, athlétique... portant un pantalon de jogging. Totalement hors sujet pour ce gala chic. Il marchait rapidement vers la porte, offrant à Lina une meilleure vue : cheveux noirs en bataille, respiration saccadée, comme s'il venait de courir.
Pour une fois, je ne suis pas la dernière. Il est pas mal en plus...
Elle expira une bouffée de fumée, amusée, et l'interpella avec désinvolture :
« Tu es sérieusement à la bourre. Prends l'autre porte, ou Hocq va t'arracher la gueule. »
Elle indiqua la seconde entrée de service d'un signe du menton.
Mais le type continua d'avancer sans ralentir, comme s'il ne l'avait même pas entendue. Aucun regard, aucune réaction. Juste... une indifférence totale.
Une pointe d'irritation monta en Lina.
Alors qu'il arrivait à sa hauteur, elle lança sèchement :
« Mec, t'es sérieusement en sueur comme ça ? Tu sais que tu pues, non ? Et tu crois vraiment que ces riches connards vont te laisser les servir ? »
Il s'arrêta net. Une seconde. Comme s'il passait sa remarque à travers un filtre interne. Puis il se tourna vers elle, lent, précis. Son regard l'atteignit de plein fouet. Direct. Sans ciller. Mais pas en colère. Il l'analysait. Comme une équation.
Lina recula instinctivement. Ce n'était pas le regard d'un type vexé. C'était… autre chose. Froid. Clinique.
« Je ne crois pas que ce soit exact », dit-il, calme comme jamais.
Il fit une pause.
« L'odeur corporelle est causée par la décomposition bactérienne de la sueur apocrine. »
Attends, quoi ?
Ses yeux glissèrent sur la cigarette entre ses doigts.
« La fumée de tabac, en revanche, contient des composés volatils — goudron, ammoniaque, nicotine — qui s'imprègnent tous dans les tissus. Il est probable que ce soit cela que vous sentiez. »
Il se redressa, la voix toujours parfaitement égale.
« Par ailleurs, je ne suis pas serveur. »
Son ton était plat. Mesuré. Presque trop calme.
Elle fronça les sourcils.
Quel taré !
Alors, c'est quoi ?
Le père Noël ?
Aucune réponse. Juste le silence. Un peu trop long. Puis il détourna le regard et continua son chemin, comme si elle n'existait plus.
Il est sérieux là ?
Lina serra les poings.
« J'essayais juste d'aider, connard ! »
Il ralentit — à peine — puis reprit sa route, disparaissant à l'intérieur du bâtiment.
Lina écrasa sa cigarette d'un geste sec et soupira de frustration.
Abruti.
De retour dans la salle de réception, Lina essaya d'oublier cette interaction. Le type l'avait mise hors d'elle, mais elle se força à se concentrer. Plateau en main, elle se faufila dans la foule, lâchant quelques commentaires rapides à Éloïse chaque fois qu'elles se croisaient.
« Oh, au fait, ma belle, quelqu'un fait encore plus fort que moi ce soir », dit-elle avec un sourire en coin.
« Qu'est-ce que tu veux dire ? » demanda Éloïse en récupérant des verres vides.
« Il y a un autre type en jogging qui vient de débarquer. »
Elle fit une pause, laissant l'info retomber, puis ajouta :
« Le mec arrive dans un état pas possible, trois heures de retard, tout tranquille. Je lui ai conseillé d'éviter Hocq et il m'a complètement ignorée. »
Éloïse secoua la tête, amusée.
« Tant pis pour lui. S'il se fait virer, c'est son problème. »
« Grave ! » lança Lina, peut-être un peu trop vivement. Elle aurait adoré voir ça.
La fête battait son plein. Lina continuait ses rondes avec son plateau, son habituel sourire de façade vissé sur les lèvres. Mais son esprit était ailleurs.
Il était pas mal quand même…
Elle se mordit la lèvre, agacée. Le type était arrogant comme pas permis, avec son attitude hautaine et ce regard… Ce regard.
Elle secoua la tête.
Oublie ça.
Le brouhaha de la soirée ne diminuait pas — serveurs circulant en flux tendu, invités discutant sur un ton soigneusement policé — jusqu'à ce qu'un silence soudain balaie la pièce, comme une onde de choc. Peu à peu, les murmures s'estompèrent, et toutes les têtes se tournèrent vers la scène.
Occupée avec son plateau, Lina perçut tout de même le changement d'ambiance et jeta un coup d'œil discret. Sur scène, une femme magnifique tenait un micro. Avec une assurance parfaite, elle présenta l'invité d'honneur.
Et là, Il entra.
Un homme, au début de la trentaine, monta sur scène avec une expression fermée. Ses yeux étaient fixés droit devant lui — trop fixés — comme s'il scannait tout sans vraiment voir personne. Il ne souriait pas.
Son costume noir était impeccable, lui conférant une certaine prestature, mais ce n'était pas ce qui frappait le plus. C'était son calme. Cette intensité froide et silencieuse qui imposait le respect sans même essayer. Pas de gestes superflus, aucune volonté de charmer ou d'imposer sa domination. Juste une présence lourde, contenue.
Lina le fixa un instant. Il n'avait pas le charisme habituel des types qui savent charmer, mais quelque chose d'autre. Une autorité brute, étrange. Impossible de détourner le regard. Et avouons-le : il était beau. Vraiment beau. Mais d'une manière qui semblait lui échapper, comme si cela n'avait aucune importance.
Une décharge électrique parcourut son esprit. Son cœur manqua un battement. Ses yeux s'écarquillèrent.
« C'est lui », chuchota Lina, la voix tremblante.
« Lui qui ? » demanda Éloïse, intriguée.
Lina luttait pour détacher son regard de la scène.
« Le type en jogging », lâcha-t-elle, abasourdie.
Éloïse la fixa, incrédule.
« Non, c'est Daniel Beresford. »
Lina haussa les épaules, toujours perdue. Éloïse sembla soudain faire le lien que Lina n'avait pas encore saisi.
« C'est le PDG de R.B.H ! » ajouta Éloïse sur un ton incrédule, comme si Lina avait raté l'évidence.
Les yeux de Lina s'agrandirent. Même si elle ne savait pas exactement qui il était, ce nom... ce nom sonnait comme une alarme dans sa tête.
« Non… » murmura-t-elle, un froid s'installant dans son estomac. « Pourquoi fallait-il encore que j'ouvre ma grande gueule ?! »
Elle ne pouvait toujours pas détacher ses yeux de lui, l'homme qu'elle venait d'insulter sans même savoir qui il était.
« Merde, c'est vraiment lui… »
Son cœur battait à tout rompre alors qu'il continuait à parler sous les yeux attentifs des invités. Lina aurait voulu s'évaporer sur-le-champ.
Éloïse, observant la panique de Lina, l'étudia un instant, les sourcils froncés.
« Attends, tu lui as parlé ? Et... qu'est-ce que tu lui as dit exactement pour finir dans cet état ? » demanda Éloïse, toujours incrédule.
Lina se mordit la joue, totalement perdue, son esprit en ébullition. Elle aurait donné n'importe quoi pour remonter le temps et effacer ce moment. Mais elle mentit.
« Rien, t'inquiète pas. »
Sa voix trahissait la vérité. Éloïse l'étudia, ne croyant pas un mot, et insista du regard.
Lina soupira, ses yeux cherchant désespérément le sol, repassant l'échange dans sa tête.
« Je lui ai juste dit qu'il puait. Et... j'ai peut-être traité de... connard », avoua-t-elle, horrifiée, en se couvrant le visage de ses mains.
« QUOI ?! » s'exclama Éloïse. « Tu lui as dit quoi ? Tu lui as "juste" dit qu'il puait et tu l'as "un peu" traité de connard ? »
Les yeux d'Éloïse s'écarquillèrent, stupéfaite. Elle fixait Lina, le visage sans expression. Cependant, son regard en disait long sur la gravité de la situation.
« Demande à aller en cuisine », suggéra Éloïse, son ton mêlant inquiétude et fermeté. « Comme ça, tu ne risqueras plus de le croiser. »
Lina hocha la tête. C'était la meilleure solution ; elle en était convaincue. Elle se précipita vers la cuisine, espérant s'y cacher pour le reste de la soirée.
Après une heure passée à discuter avec Noé, un pâtissier absorbé par la finition de ses créations sucrées, Lina réussit à se détendre. Elle oublia presque sa rencontre embarrassante avec Daniel Beresford.
La chaleur de la cuisine et l'agitation discrète des autres employés rendaient la nuit presque ordinaire. Elle attendait la fin de son service pour pouvoir enfin partir avec Éloïse.
Puis, un chuchotement attira son attention. Des voix étouffées, dissimulées dans le cliquetis des ustensiles.
« T'as vu ? Daniel Beresford est en cuisine pour remercier tout le monde. »
Un collègue passa près d'elle, son regard furtif.
Lina se figea.
Non. Elle espérait avoir mal entendu. Mais quand elle leva les yeux, elle le vit : Daniel Beresford, debout à l'entrée de la cuisine, le dos tourné, discutant tranquillement avec M. Hocq. Son cœur manqua un battement.
« Non, pas maintenant… » marmonna-t-elle, glissant vers le fond de la pièce pour éviter son regard.
Mais il était trop tard.
Dans un mouvement maladroit, le plateau lui glissa des mains.
Un fracas métallique retentit dans la cuisine. Et ce n'était pas fini. L'objet rebondit une fois. Puis une seconde. Une troisième. Comme s'il était déterminé à faire le tour complet de sa honte.
Chaque rebond attirait davantage de regards vers elle.
Silence. Tous les yeux étaient rivés sur elle.
Rouge écarlate, Lina se figea, debout au milieu des débris et des regards. Elle se sentait comme une alarme incendie vivante.
Est-ce que je peux mourir maintenant ?
Mais un seul regard – ce regard – la pétrifia. Plus que le bruit. Elle ne bougeait plus. Prise au piège.
Elle croisa le regard de Daniel.
Un échange silencieux. Un moment suspendu.
Il la fixa à nouveau, avec ce même regard. Ni hostile, ni rassurant, juste... attentif. Un regard qui la traversait, la mettant à nu.
Puis il se détourna d'elle, déplaçant son regard vers Monsieur Hocq.
Lina, elle, resta immobile, les mains tremblantes, l'esprit en proie à mille pensées contradictoires.
Elle tenta de reprendre ses esprits, se répétant que la soirée touchait enfin à sa fin et qu'elle ne le reverrait plus jamais de sa vie.