Ce que Prunelle n'a jamais dit

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Résumé

Je raconte une histoire, celle d'une jeune fille torturer part des flash-back d'une époque où elle à peu de souvenir. Mon histoire

Genre :
Other
Auteur :
Raven
Statut :
En cours
Chapitres :
3
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

Chapitre 1

Je m’appelle Prune.

C’est simple, presque doux. Un prénom qui a l’air de venir d’un arbre ou d’un fruit d’été, quelque chose qu’on pourrait cueillir à la main. Mais pour moi, ce prénom, je ne l’ai pas toujours porté avec tendresse. Je l’ai porté comme une valise qu’on traîne, trop lourde, trop remplie d’histoires qu’on n’a pas choisies.

Je n’aime pas qu’on m’appelle Prunelle.

Il y a des mots qui brillent pour les uns et qui brûlent pour les autres. “Prunelle” a un goût amer pour moi. Ce n’est pas un surnom mignon. Ce n’est pas un petit nom. C’est une empreinte. Il y a une voix, quelque part dans ma mémoire, qui le murmure, qui l’impose, et qui fait que ce mot-là ne sera plus jamais innocent.

J’ai grandi dans une famille plutôt normale, je crois. Pas parfaite, pas dysfonctionnelle non plus. Il y avait du bruit, des repas partagés, des disputes qui claquent et des câlins qui rassurent. J’ai des frères, une sœur. Parfois, j’avais l’impression d’être au milieu d’un monde trop vivant pour moi. J’ai toujours été un peu en retrait. Une enfant calme, qui observe plus qu’elle ne parle. J’étais de celles qu’on remarque à peine. Celles qu’on pense faciles, parce qu’elles ne posent pas de problème.

Mais en silence, j’en posais. À moi-même. Des questions. Des angoisses. Des sentiments que je ne savais pas nommer. Il y avait une boule dans mon ventre, souvent. Quelque chose d’invisible, mais bien là. Je me suis habituée à ce silence, à cette tension intérieure. J’ai appris à vivre avec.

On dit souvent que les enfants n’oublient jamais vraiment, qu’ils enregistrent tout. Je crois que c’est vrai. Même quand on ne comprend pas ce qui nous arrive, même quand les souvenirs deviennent brumeux, il reste quelque chose. Un malaise. Une peur sans nom. Une zone grise dans l’enfance.

Moi, j’ai longtemps cru que je me faisais des idées.

Ce que je vais raconter dans ces pages n’a rien d’un récit linéaire. Ce sont des morceaux, des éclats. Des souvenirs venus trop tôt ou trop tard. Des sensations qui me sont revenues en plein jour, ou en pleine nuit, sans crier gare. Je ne sais pas si j’aurai les bons mots, mais je vais essayer. Parce que je ne veux plus vivre dans le doute. Parce que je ne veux plus me taire.

Je veux raconter mon histoire. Pas pour choquer. Pas pour accuser. Mais pour sortir de l’ombre. Pour que d’autres, peut-être, se sentent un peu moins seuls en lisant mes mots. Pour que cette petite fille que j’étais sache enfin qu’elle a été entendue.

Je n’ai pas grandi dans une prison. Je n’ai pas vécu dans la guerre. J’ai eu des rires, des étés chauds, des chansons dans la voiture en partant en vacances. Et pourtant, il y avait aussi ce quelque chose. Ce vide étrange entre deux souvenirs. Ce malaise quand on me touchait. Ce besoin de me cacher, de disparaître parfois.

On ne m’a jamais appris à poser les bonnes questions. On m’a souvent dit que j’étais “sensible”, que j’exagérais, que j’avais une imagination débordante. Alors j’ai appris à douter de moi. À ne plus faire confiance à ce que je ressentais. À sourire quand je voulais pleurer. À obéir, même quand tout mon corps disait non.

Aujourd’hui encore, je ne sais pas exactement où se trouve la ligne entre la vérité et la mémoire. Mais ce que je sais, c’est que je ressens. Et que ce ressenti, lui, est réel.

J’ai 1m68. Je pèse 52 kilos. Je suis brune aux yeux bleus. Mon corps a grandi, changé, vécu. Mais parfois, quand je me regarde dans un miroir, je revois cette petite fille. Immobile. Figée. Les bras le long du corps. Les yeux ouverts, mais perdus. Elle est encore là, quelque part. Elle attend qu’on lui tende la main.

Alors c’est à elle que j’écris, aussi.

À moi, plus jeune. À celle que j’ai longtemps laissée derrière, parce que c’était trop dur de la regarder en face.

Mais je veux la retrouver. Et je veux qu’elle sache qu’elle n’a pas été folle. Ni coupable. Ni sale.

Elle a juste été une enfant.

Et c’est pour elle que je vais continuer.

J’ai souvent regardé les autres enfants avec une sorte de distance. Comme si je les comprenais, mais que je n’étais pas vraiment avec eux. J’étais là, bien sûr, je jouais, je riais même, parfois. Mais il y avait toujours une partie de moi qui observait tout depuis un endroit invisible. Comme si j’étais dans ma propre bulle. Un petit monde où je pouvais me replier quand le bruit devenait trop fort, quand quelque chose clochait sans que je sache quoi.

Je me souviens du centre de loisirs.

Ce n’était pas un endroit méchant, pas en apparence. Il y avait des animateurs, des enfants qui couraient, des jeux d’eau en été, des goûters au pain au chocolat. Mais pour moi, ça n’a jamais été un endroit joyeux. J’avais toujours mal au ventre le matin avant d’y aller. Je disais que j’étais malade, que j’avais mal à la tête. On ne me croyait pas vraiment. On disait que j’exagérais. Alors j’ai arrêté de me plaindre. J’ai souri. J’ai fait semblant. C’est devenu une habitude.

Je me souviens aussi de lui. De cet homme.

Un des animateurs. Je ne me rappelle pas de son prénom.

Mais je me rappelle de sa voix. Douce. Trop douce.

Je me rappelle de ses mains, toujours là pour m’aider, me guider, me toucher l’épaule, le bras, les cheveux.

Et je me rappelle de ce surnom qu’il m’a donné : Prunelle.

Il le disait en souriant. Avec une voix mielleuse, presque tendre.

Et moi, je souriais aussi. Par réflexe. Par peur, peut-être.

Parce qu’à cet âge-là, on croit ce qu’on nous dit. On pense que les adultes savent.

On pense qu’ils sont gentils.

Qu’ils font ça parce qu’ils nous aiment bien.

Et pourtant, quelque chose sonnait faux.

Mais je n’avais pas les mots.

Seulement cette boule au ventre. Et le silence.

Je ne sais pas exactement quand c’est arrivé.

Je n’ai pas de date précise.

Juste un jour. Un moment. Une chaleur oppressante. J’avais eu une sorte de malaise, une crise de chaud. J’étais fatiguée, peut-être que je n’avais pas assez bu. Il m’avait emmenée dans une pièce à part. Une petite salle au fond du bâtiment. Il m’avait dit de m’allonger, que ça allait passer. Qu’il allait rester là pour surveiller. Il avait dit : “Tu peux me faire confiance, Prunelle.” Puis il m’a embrassée sur le front.

Et là, c’est le noir.

Pas un sommeil. Pas un rêve.

Un trou.

Comme si quelque chose s’était effacé.

Quand mes souvenirs reprennent, il est là. Il me regarde. Il me dit de ne rien dire. Que personne ne comprendrait. Que mes parents seraient fâchés. Qu’ils seraient tristes. Que mes frères et sœurs ne voudraient plus de moi. Et il dit que je suis sale.

J’avais sept ans.

Je n’ai rien dit. Pas ce jour-là. Pas les jours d’après.

J’ai juste commencé à me sentir coupable.

Sale.

Pleine de honte sans savoir pourquoi.

À partir de ce moment, j’ai commencé à disparaître un peu.

Pas physiquement.

Mais intérieurement.

Je riais moins. Je parlais moins.

Je me suis mise à détester qu’on me touche, même gentiment.

Je ne supportais plus certains regards. Je fuyais ceux qui étaient gentils avec moi, juste au cas où.

Personne n’a rien vu.

Et moi, j’ai fini par me convaincre que c’était de ma faute. Ou que je l’avais inventé.

Parce qu’un souvenir qui s’efface, c’est facile à enterrer.

Et parce que dans ce monde-là, les enfants qu’on dit “sages”, “discrets”, “dociles”, on ne pense pas qu’ils puissent cacher quelque chose.

Mais j’ai caché.

Et pendant des années, j’ai continué à vivre avec ce poids.

Sans comprendre.

Sans nommer.

Juste à ressentir.

Et maintenant, j’ouvre les yeux.

Pas pour regarder en arrière avec haine.

Mais pour avancer, enfin.

Parce qu’écrire, c’est aussi reprendre le contrôle de l’histoire.

Et aujourd’hui, je veux dire à haute voix ce que j’ai murmuré toute ma vie.

Je m’appelle Prune.

Et je vais raconter ce qu’on m’a appris à taire.