Première Période
<< Camille Laurent. Journaliste. Le monde Sportif. >>
Je tendis ma carte de presse au vigile en uniforme, qui la scruta avec un scepticisme exagéré avant de me faire signe d'entrer. Le stade des Dragons de Québec grouillait déjà de monde, malgré l'heure matinale. L'odeur âcre du caoutchouc des patins et le son métallique des crosses contre la glace me sautèrent aux sens dès que je franchis l'embrasure.
Bienvenue en enfer.
Mon rédacteur en chef m'avait collé ce sujet comme une punition. << Tu veux couvrir du vrai sport, Camille ? Prouve-le. >> Sous-entendu : << Fais-toi respecter dans un milieu d'hommes qui te mépriseront. >>
Je serrai mon carnet contre ma poitrine et me faufilai vers la patinoire, où l'équipe s'échauffait. Mon regard fut immédiatement attiré par le numéro 9.
Nathan Dubeau.
Capitaine des Dragons. Meilleur pointeur de la ligue. Et, d'après les rumeurs, le plus gros égoïste du circuit professionnel.
Il glissait sur la glace avec une grâce agaçante, ses épaules larges couvertes par son maillot bleu et argent. Quand il enleva son casque pour essuyer une mèche de cheveux noirs trempés de sueur, je surpris son profil ciselé-mâchoire carrée, lèvres ourlées, et ces yeux. Bleus. Glacials.
Parfait.
Je m'approchai de la bande, prête à l'intercepter à la fin de son exercice. Il patina vers moi, ignorant délibérément mon stylo brandi.
-Nathan Dubeau ? Camille Laurent, Le monde Sportif. Une minute pour une interview ?
Il ralentit à peine, me toisant avec un sourire en coin.
-T'es nouvelle.
-Oui. Et vous, vous êtes évitable, apparement.
Ses sourcils se haussèrent. Autour de nous, deux joueurs s'étouffèrent de rire.
-Ouch. Bonne répartie, mademoiselle Laurent, dit-il en s'arrêtant enfin. Mais je donne des interviews aux journalistes qui connaissent le hockey. Pas aux fans au carnet.
Mon sang ne fit qu'un tour.
-Je sais que votre temps sur glace a baissé de 12% cette saison. Que votre taux de réussite en tir de barrage est catastrophique. Et que vous détestez qu'on vous pose des questions sur votre genou droit.
Un silence tomba. Ses yeux se firent plus froids que la glace sous nos pieds.
-Who the hell are you ?
Je souris, victorieuse.
-La personne qui va écrire votre portrait. Alors, capitaine... On discute?
Il plongea son regard dans le mien, et quelque chose d'électrique fusa entre nous-une étincelle de défi, de colère...ou peut-être autre chose.
Finalement, il cracha:
-T'as cinq minutes.