Chapitre 1
La citadelle de Kowloon
64 000m².
40 000 habitants.
Une verrue au cœur de Hong-Kong.
Je suis le fruit de la déchéance et du chaos.
Chapitre 1
J’actionnai le loquet rudimentaire qui reliait deux tôles disjointes au-dessus de ma tête. Difficile d’appeler ça un toit, tout au plus un amalgame de métal, de rouille et de toile enduite de résine poisseuse. Ça et là, des trous laissaient passer la lumière. Le vent y sifflait un air sinistre.
Le panneau bascula en s’effritant. Des miettes de fer pourri tombèrent en pluie sur moi. Je secouai ma tignasse pour m’en débarrasser. Une lumière grise inonda le réduit où je me trouvais. L’odeur de l’orage remplaça les effluves fétides du bâtiment.
Ma chemise au motif bariolé s’accrocha à la tôle rongée par l’humidité. Dans la lumière du jour, ses couleurs paraissaient criardes. La personne à laquelle je l’avais volée un peu plus tôt avait des goûts incertains en matière de mode.
Le tissu déchira, la rouille y laissa une trainée ocre…
Peu importe.
J’en trouverais une autre quand celle-là tomberait en lambeaux.
Je m’extirpai du conduit avec souplesse. Mon corps fin, sans aucune des formes typiques du sexe qui m’incombait, avait certains avantages. Ni sein, ni hanche… dans la pénombre de la citadelle, on me confondait avec des adolescents, ce qui me valait une paix relative. Un bidonville n’était pas un lieu sécure pour une femme… même si, en vrai, ce n’était un lieu sécure pour personne.
Je jetai un regard circulaire autour de moi : l’enchevêtrement de câbles électriques grésillants, la masse hirsute d’antennes télé, les colonies de citernes à la silhouette d’énormes tiques fichées dans le sommet des bâtiments.
L’anarchie la plus totale régnait au sommet de l’énorme cancer qu’était la citadelle.
D’un pas précautionneux, je parcourus le patchwork de tôles. Ce qui n’était pas un toit un peu plus tôt n’était pas non plus un sol. Sans une parfaite connaissance des lieux, je serais passée à travers, et même en connaissant assez bien ce qui se trouvait en dessous, je n’avais aucune envie d’y aller.
D’ailleurs, il était peu probable que les habitants souhaitent m’y voir.
Je m’orientais sans trop de mal, la toiture du bloc du Jasmin Doré n’avait pas particulièrement changé depuis la veille, l’avant-veille ou même la semaine précédente… la fragilité de la structure en faisait un lieu trop instable pour que les habitants tentent d’y installer quoi que ce soit.
Un arbuste poussait à la limite avec le bloc Cerise-flottante et indiquait le changement de structure du bâtiment. De la tôle pourrie, un mélange de bois et de ciment. Les racines de la plante apparue là par la magie d’une fiente d’oiseau rongeaient les murs qui tenaient la toiture de bric et de broc.
Sans doute aurais-je dû l’arracher dès que j’avais vu les premières feuilles poindre entre deux lattes… mais d’un autre côté, je m’en fichais…
Je m’approchai du puits qui séparait Cerise-flottante des blocs de Chinchard-blanc et de Crabe-velu. Quelques mètres à peine nous séparaient du bâtiment d’en face, formant un profond gouffre avalant toute la lumière exhalait une haleine putride dans un grondement sourd de la fourmilière humaine qu’elle abritait.
La musique émanant d’un transistor m’informa que mon rendez-vous m’attendait. Guidée par la voix de Leslie Cheung, je m’approchais du bord. Au son d’un tube qui tournait en boucle sur les ondes, je m’accroupis, passai les jambes pardessus le bord de l’immeuble et me glissai sur la corniche.
…Laisse le vent continuer à souffler, je ne supporte pas de partir…
Mes pieds trouvèrent le rebord invisible depuis le toit, invisible de partout en fait.
Je lâchai les mains.
…Il y a tellement de souvenirs heureux dans le passé, pourquoi ne pas les chasser avec vous ?
D m’attendait là.
Assise les pieds dans le vide. Les volants de sa jupe bleu pastel flottait dans le souffle de la citadelle en contrebas. Ses pieds nus battaient la mesure de la chanson. M’avait-elle entendue ? Difficile à dire. Les yeux fermés, les mains croisées sur son ventre proéminent, elle était d’une immobilité de statue.
D arrivait au bout de sa grossesse.
Par quel miracle parvenait-elle encore à se hisser jusqu’à ce rebord de toit ?
— Bonjour, annonçai-je sans précaution.
Un sursaut et elle ferait le grand plongeon. Ce qui resterait d’elle treize étages plus bas ne serait pas beau à voir.
Ses lèvres s’étirèrent quand elle répondit :
— Bonjour J !
Cependant, son corps écrasé dans la crasse et les ordures de la cour en contrebas ne serait qu’un énorme gâchis. Je voulais D pour moi seule, propre et belle, comme là… au bord du vide.
…Tu es déjà dans mon cœur, pas besoin de demander de qui se souvenir…
Le vent d’orage tourbillonna autour de nous, agrippa ses cheveux permanentés et envoya les mèches lui fouetter le visage. Je tirai de la poche arrière de mon pantalon un paquet de cigarettes contrefaites et m’assis.
— Tiens !
D concéda enfin à ouvrir les yeux. Les pupilles dilatées, le blanc injecté de sang, les paupières bordées de carmin. Elle tendit la main pour attraper le paquet, le geste imprécis, lent… Son mouvement dévoila la peau laiteuse de son bras et les marques écarlates de la seringue.
— Merci.
Elle tira une cigarette du paquet, la porta à ses lèvres. Le transistor grésilla, le son se fit inaudible. Je sortis un antique briquet à alcool. La fumée bleue du tabac de contrebande s’éleva. Je m’assis à côté de D.
Nous n’avions rien à nous dire.
Le ciel s’assombrissait de plus en plus. La pluie d’été n’allait pas tarder à se déverser sur nous. D bougea, remonta ses jambes contre elle, pivota pour venir poser sa tête sur mes genoux. Elle sentait le parfum bon marché, la transpiration et le colostrum. Le tissu de son chemisier collait à ses seins, ronds, poisseux…
Une vibration envahit la corniche, s’intensifia.
— Il est seize heures, murmura-t-elle en me tendant la cigarette.
Je tirai une bouffée. La silhouette massive du Boeing envahit le ciel, si proche de nous, si loin, et parfaitement à l’heure… Dans quelques instants il atterrirait à Hong Kong. Je soufflai la fumée dans sa direction.
Si seulement ces avions qui nous survolaient jour et nuit venaient à s’écraser dans le cloaque de la citadelle.
— J ?
J’inspirai une nouvelle bouffée de nicotine sans répondre.
— Dis ?
La radio grésilla, le bâtiment cessa de vibrer.
— Quand je vais mourir…
Je bloquai ma respiration.
— Est-ce que tu vas me manger ?
Je soufflai. Pourquoi me posait-elle une question dont elle avait déjà la réponse. La voix d’un animateur faussement enjoué nous annonça un titre d’Anita Mui.
— Oui.
Je lui rendis la cigarette.
— Oui, D, je te mangerai… alors nous ne ferons plus qu’une.
Mais pas maintenant… Je fermai les yeux.
— Merci, murmura-t-elle.
… le temps viendrait. En attendant, je fumais avec elle au bord du vide.
…Laisse le vent continuer à souffler.
J’étais patiente.