À la frontière des mondes

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Résumé

J’ai été tenue à l’écart de leur monde — de mon monde — bien trop longtemps. Aujourd’hui, la guerre gronde et la fuite n’est plus une option. S’il me faut traverser les flammes, franchir les frontières, aller jusqu’au bout du monde, alors je le ferai, pour lui. Au milieu du chaos, il est mon ancrage, celui qui me protège quand tout menace de céder. À ses côtés, les ombres se dissipent et la peur reflue. Et si l’aimer signifie brûler avec lui, alors je suis prête à en accepter le prix.

Genre :
Romance
Auteur :
Mél Mas
Statut :
En cours
Chapitres :
24
Rating
4.6 5 avis
Classification par âge :
18+

Le retour

Lorsque la voiture franchit l’immense portail en fer forgé du domaine, je ressens un profond soulagement. Ces derniers jours ont été émotionnellement compliqués et rien ne m’a jamais semblé aussi doux que de pouvoir revenir ici, avec Jeanine à mes côtés.

Ma main quitte le levier de vitesse pour saisir l’une des siennes que je presse avec tendresse. Sa peau ridée est douce et merveilleusement familière. Son parfum, que j’avais peur de ne plus jamais humer, emplit l’habitacle et des larmes perlent lorsque je sens ma tante envelopper ma main dans les siennes.

Nous nous garons quelques secondes plus tard et je m’empresse de contourner la voiture.

- Attends Tata, je vais t’aider.

Bien évidemment, je n’en ai pas le temps. Jeanine a déjà mis pied à terre. Son regard moqueur croise le mien et elle me lance avec un sourire en coin :

- Arrête tout de suite de me traiter comme une vieille chose fragile gamine.

Je pouffe en secouant la tête et attrape son coude pour l’aider à s’extraire de ma petite citadine blanche. Je lui prends son sac des mains tout en l’obligeant à prendre mon bras pour l’aider à gravir les marches du perron.

- Tu sors de l’hôpital après avoir fait un infarctus Tata, arrête de prendre ça à la légère s’il te plaît, dis-je en soupirant.

Elle roule des yeux, feignant l’exaspération, mais je sais qu’elle perçoit mon inquiétude. Après la ménopause, elle a pris quelques kilos et, malgré une santé de fer, un caillot a fini par lui jouer un mauvais tour. Elle refuse cependant d’admettre qu’elle doit ralentir le rythme. Laisser son poste, ne serait-ce que temporairement, lui semble inconcevable.

Tandis que nous marchons vers la porte de l’infirmerie, mon regard se pose sur le domaine qui m’a vue grandir. Ce lieu, je le connais par cœur. Un manoir majestueux en plein cœur de la forêt solognote, bordé par une vingtaine de dépendances : écurie, forge, infirmerie, chenil, maison des employés… En son centre, un vaste étang miroitant, où glissent avec nonchalance des cygnes et des canards. Hormis les bâtiments, tout ici est sauvage. Cerfs, biches, lapins, renards et sangliers cohabitent en paix.

- Tu veux t’installer dans le canapé ? je lui demande avec douceur en déverrouillant la porte d’entrée.

Jeanine secoue la tête.

- Je vais bien, Eléa, arrête de me traiter comme une de tes patientes.

Je pince les lèvres et l’observe un instant. Si elle déteste qu’on prenne soin d’elle, je ne peux tout simplement pas faire comme si de rien n’était. Elle s’appuie sur le meuble du salon et me fixe avec un air attendri.

- Ma chérie, je sais que tu t’inquiètes. Mais je suis solide, tout va rentrer dans l’ordre.

Je soupire, vaincue.

- Promets moi juste de ne pas forcer.

Elle me tend son petit doigt, un sourire espiègle aux lèvres.

- Je le jure solennellement, madame l’infirmière.

Je ris, vaincue en liant mon petit doigt au sien.

Jeanine a le don de détendre l’atmosphère, même quand rien ne s’y prête. Après lui avoir servi son thé, je décide d’aller prendre l’air pour lui laisser un peu d’espace. Je sais que la maison lui a manqué et qu’au fond elle a eu peur de perdre cet endroit si cher à son cœur et surtout peur de me laisser seule.

Je sors dans la fraîcheur du matin, inspirant à pleins poumons l’air vif de décembre. Le domaine s’éveille lentement, baignant dans une lumière dorée. Quelques oiseaux s’agitent dans les branchages et le bruit familier des sabots sur le sol gelé me parvient.

J’avance sur le parking près du manoir et me dirige vers les écuries. J’espère y croiser Antoine, le maréchal ferrant et ami de Jeanine depuis de longues années, afin de lui annoncer notre retour.

Hélas, l’endroit semble désert alors je décide de m’arrêter pour caresser Darkness, l’étalon du propriétaire des lieux. Il est majestueux, d’une puissance brute qui impose le respect. Son pelage sombre comme une nuit sans lune et ses yeux d’un bleu perçant m’ont toujours captivé.

- Bonjour mon beau, comment vas-tu ?

Je glisse mes mains de chaque côté de sa tête, le gratte doucement sous les oreilles avant de poser délicatement mon front contre son museau. Son souffle chaud caresse ma peau et une vague de calme m’envahit.

- Nos balades me manquent, qu’est-ce que tu dirais d’aller te dégourdir un peu les pattes aujourd’hui ?

Une portière qui claque interrompt mon monologue. Mon regard se tourne instinctivement vers l’allée. Une berline noire aux vitres teintées vient de se garer. Le chauffeur, Dimitri, contourne le véhicule pour aller ouvrir la portière arrière. Une silhouette en émerge, d’abord des chaussures en cuir parfaitement cirées, puis une main large, forte.

Xavier de Valois est de retour.

Cet homme a toujours fait naître en moi des sentiments contradictoires, oscillant entre la fascination et la peur. Il est tellement imposant du haut de ses 1m95 et si charismatique qu’il me déstabilise. Chacun de ses mouvements est mesuré, calculé, empreint d’une autorité silencieuse. Avec son costume bleu nuit taillé sur mesure qui fait ressortir ses yeux d’un bleu glacial, il est aussi attirant qu’inquiétant.

L’envie de reculer dans l’ombre me gagne, hélas il est déjà trop tard. Son regard accroche le mien quand il se dresse de toute sa hauteur. Il prend le temps de rajuster sa veste puis avance vers moi, la mine sombre.

- Eléa.

Sa voix grave me réchauffe dans l’air glacé. Mon prénom dans sa bouche, c’est une caresse et une menace à la fois. Je me réprimande mentalement. Je ne devrais pas réagir ainsi. Je ne suis plus une adolescente impressionnable.

- Bonjour Xavier, je réponds la gorge serrée.

Son regard me scrute, implacable. Il me balaie de la tête aux pieds en pinçant les lèvres. L’examen minutieux auquel je suis soumise me fait frissonner même si, comme d’habitude, je ne parviens pas à déchiffrer son expression. Après tout ce temps, il reste une véritable énigme.

- Jeanine est de retour parmi nous ?

Je hoche la tête, incapable de formuler une phrase cohérente.

- Comment va-t-elle ?

- Mieux, merci.

Il acquiesce lentement, s’avance d’un pas et mon corps se tend. Il est proche, trop proche. L’air entre nous semble aussi épais que du coton. Il hésite, une fraction de seconde, puis tend la main et frôle ma joue du bout des doigts. Le contact est infime, fugace, mais c’est comme si un courant électrique venait de me traverser de la tête aux pieds. Instinctivement, je recule, le cœur battant à tout rompre.

- Qu’est-ce que…

Je bredouille, me sentant rougir jusqu’à la racine des cheveux.

- Tu as quelque chose sur le visage, je voulais simplement… Peu importe.

Son ton est froid, mais il y a quelque chose dans son regard. Une ombre, tapie au fond de ses prunelles brillantes qu’il tente de masquer. Sans un mot, il tourne les talons et s’éloigne à grandes enjambées. Je reste figée, le souffle court. Ma peau encore brulante là où ses doigts m’ont effleuré.

Chamboulée, j’oublie ma balade et retourne à l’infirmerie en flageolant. Quand je passe la porte du salon Jeanine me dévisage avec curiosité.

- Déjà de retour ?

- Oui, il fait super froid. Je vais plutôt opter pour un bon bain chaud.

- Hum, ok.

Elle arque un sourcil, sceptique, mais n’insiste pas.

En plus du cabinet infirmier de Jeanine, il y a deux chambres, deux salles de bains et une grande cuisine ouverte sur un espace salle à manger-salon.

Pressée de lui dissimuler mon trouble, je file à l’étage. J’attrape un pyjama dans mon armoire avant de m’enfermer dans ma salle de bain. L’eau chaude détend mes muscles, mais pas mon esprit. Je repense à cet échange, à la façon dont il m’a regardée. C’était la première fois qu’il me touchait en dix ans.

Xavier est l’ainé des de Valois et nos six ans d’écart font que je n’ai eu que peu de contacts avec lui. Quand je suis arrivée au domaine, j’étais au collège et lui déjà au lycée. Il n’avait que faire d’une pré-adolescente anéantie par le drame qui venait de bouleverser sa vie. Depuis son départ, je n’ai jamais demandé de ses nouvelles. J’ai entendu dire qu’il était désormais diplômé d’une grande école et qu’il était marié depuis un ou deux ans mais ils ne vivent pas ici. Son petit frère, Charles, en revanche vit au manoir et est un homme doux et bienveillant à l’image de leur mère, décédée en début d’année.

Charles est diabétique et Jeanine s’occupe de lui depuis qu’il est petit, quand je suis devenue infirmière à mon tour il a souhaité que je prenne le relai et même si je ne travaille pas ici, je prends toujours le temps de lui faire ses prises de sang et de discuter avec lui autour d’un café. D’ailleurs demain matin c’est notre rendez-vous mensuel. La présence de Xavier m’inquiète un peu, mes réactions à son contact sont tellement étranges.