L'héritage brisé
** Nashville, Tennessee USA - 15 février 2025 **
Je m’avance lentement à l’avant du cortège, tenant fermement le bras de Théo.
- Tout ira bien Elara, je suis avec toi…
Comment ça pourrait bien aller ? En cette matinée froide et pluvieuse, j’entame mon deuil.
En plus des journalistes et des médias, tout le gratin s’est déplacé au cimetière.
Les artistes, les personnalités de la ville et du pays entier. Tous ceux que mon père a touchés en plus de 50 ans de carrière.
Mon père: Damian Valmont. Pionnier de la musique country depuis les années 1960, il est rapidement passé d’artiste interprète à producteur.
C’est lui qui a accompagné Patsy Cline à ses débuts. Évidemment, ce nom ne vous dit rien si vous ne connaissez pas ce style de musique, mais à Nashville, capitale de la country, c’est une star !
Après avoir été producteur, il a décidé de monter sa propre entreprise, Valmont Records
Elle a prospéré durant toutes ces années pour devenir, malgré la concurrence, la plus prolifique de toutes les maisons de disques des USA.
Et maintenant que mon père s’avance vers sa dernière demeure dans son cercueil, c’est moi l’héritière de cet empire colossal.
Mais pas le temps d’y penser pour le moment, j’aurai bien le temps d’en parler plus tard.
Le cortège s’arrête enfin et les amis les plus proches de mon père prennent place derrière moi et Théo.
Des agents de sécurité gardent à distance les médias, mais j’entends tout de même les crépitements des flashs qui s’enclenchent à chaque photo prise.
Je suis toujours désespérément accrochée à Théo, gardant la tête haute, cachant ma tristesse profonde aux yeux du monde.
Je me dois de rester digne face aux caméras, me montrant forte face à l’épreuve que je traverse et à celles qui m’attendent ensuite.
Le maître de la cérémonie entame son discours. Il retrace sa vie dans l’industrie de la musique du début à la fin, parle des artistes qu’il a découvert et lancé sur le devant de la scène.
Pas un mot pour sa famille. Toute sa vie tournait autour de la musique.
Je passe à la trappe malgré le fait que je sois à trois mètres de lui.
Ma mère ne s’est même pas déplacée. Elle a fui à l’autre bout du pays il y a des années, fatiguée de passer au dernier plan de la vie de mon père.
Je n’ai même pas penchée dans la balance. Elle n’a pas voulu de moi, elle est partie seule. Elle disait que je lui ressemblait trop. Ambitieuse, obstinée, acharnée de travail… laissant de côté ma vie amoureuse.
A 28 ans, je n’ai jamais eu de relation qui ait duré plus d’une semaine. Des coups d’un soir par ci par là, pas le temps pour m’attacher à quelqu’un qui ne comprendrait pas ma vie.
Ma plus longue relation, c’est avec Théo. Dix ans d’amitié. C’est le seul qui puisse comprendre le monde dans lequel j’évolue.
Théo est l’avocat de mon père. Enfin… était…C’est le mien maintenant.
Je serre mes mains sur le bras de Théo et flanche légèrement quand je vois le cercueil descendre lentement au fond de ce trou béant.
Ma mâchoire se crispe. Mes yeux piquent mais je retiens mes larmes. Pas devant tout le monde. Pas devant le pays entier, j’aurai bien le temps de pleurer sur ma perte plus tard.
Théo tapote ma main en chuchotant.
- Courage c’est bientôt fini.
Après un dernier hommage, je quitte la cérémonie pour rejoindre la limousine de la société, sous les questions des journalistes.
- Mademoiselle Valmont, quel est l’avenir de la société ?
- Est-il vrai que vous ne reprendrez pas le flambeau de votre père ?
Théo prend la parole, d'une voix ferme.
- S’il vous plaît, ayez la décence de laisser mademoiselle Valmont faire le deuil de son père. Une conférence de presse sera organisée prochainement, gardez vos questions pour plus tard.
Je m’engouffre dans la voiture sans un mot, regardant cette horde de vautours à travers la vitre teintée.
Quand soudain, mon cœur s’arrête. Entre deux flashs qui m’aveuglent, je crois reconnaître quelqu’un.
- Théo, regarde derrière, est-ce que ce serait pas…
Il me coupe immédiatement.
- Non. Il lui ressemble mais ce n’est pas lui.
Je plisse les yeux mais les journalistes me cachent la vue tandis que la voiture démarre.
** Plus tard dans la journée **
Je n’ai pas le temps de pleurer la disparition de mon père que déjà les actionnaires réclament une réunion de crise. Dans les bureaux de la société, situés en plein centre de Nashville, le conseil d’administration s’est réuni au grand complet.
Quand j’arrive, le directeur général est déjà installé, à droite du siège vide de mon père, comme à son habitude.
Avec le plus d’assurance possible, malgré mon trac, je me dirige vers le bout de la table afin de présider pour la première fois la réunion demandée en urgence.
Je sais déjà que je suis attendue au tournant. Beaucoup voyaient déjà ma présence d’un mauvais œil lorsque mon père était encore en vie. Alors maintenant que la place est vacante, certains s’y croient déjà.
Manque de bol, j’ai pas l’intention de leur céder la direction de l’entreprise de mon père. Ma place était à ses côtés, même si je n’étais pas sa principale associée dans le travail. Malgré tout, il m’a formée pour qu’un jour je lui succède. Valmont Records est mon héritage et je vais me battre pour prouver à tout le monde que je peux diriger.
Mon discours est prêt. Au lieu de pleurer mon père, je l’ai travaillé.
Je racle ma gorge pour réclamer le silence.
- Mesdames et Messieurs. Nous sommes réunis ici aujourd’hui pour discuter de l’avenir de Valmont Records. Un avenir qui, selon certains d’entre vous, devrait se faire sans moi. Je vous vois déjà douter, chuchoter entre vous, analyser ma posture, mes mots, à la recherche d’une faiblesse à exploiter. Après tout, je ne suis que la fille de Damian Valmont, l’héritière imprévue, la pièce rapportée que personne n’attendait ici. Mais laissez-moi vous rappeler une chose : cette entreprise, c’est le fruit d’un rêve. Un rêve qui a commencé bien avant que vous ne vous installiez confortablement dans ces sièges en cuir. ien avant que vous ne vous préoccupiez des chiffres, des parts de marché et des bénéfices trimestriels. Damian Valmont a construit bien plus qu’un empire musical : il a bâti une vision. Une vision où la musique n’était pas qu’un produit, mais une force, un cri, un écho du monde. Et aujourd’hui, vous voudriez m’écarter sous prétexte que je n’ai pas la légitimité pour poursuivre cet héritage ? Soyons honnêtes. Mon absence ne servirait pas les intérêts de Valmont Records, mais les vôtres. Je ne suis pas naïve. Je vois vos jeux, vos alliances, vos sourires polis qui dissimulent vos véritables intentions. Mais voici ce que vous devez comprendre : je ne suis pas ici pour signer des chèques et me laisser dicter la marche à suivre. Je suis ici pour reprendre ce qui m’appartient et honorer la vision de mon père. Vous me croyez inexpérimentée ? Soit. Mais ne sous-estimez jamais une femme qui a tout perdu et qui est prête à se battre pour ce qui lui revient de droit. Dès aujourd’hui, Valmont Records entre dans une nouvelle ère. Avec ou sans vous.
Ma voix n’a pas tremblé, contrairement à mes mains. Je parcours la salle du regard, observant avec attention les réactions des hommes et femmes plus âgés que moi.
Certains affichent des mines surprises, d’autres hochent la tête pour montrer leur accord.
L’essentiel c’est qu’ils sachent que je suis là et que je n’ai pas l’intention de céder ma place ou faire des concessions sur la gestion de l’entreprise de mon père. MON entreprise.
- A présent, veuillez m’excuser, je dois m’occuper de la partie administrative afin d’acter mon nouveau statut au niveau légal.
Je sors de la salle de réunion, Théo sur mes talons et me dirige vers le bureau de mon père.
Une fois à l’intérieur, je m’adosse au mur, complètement vidée, avant de m’asseoir sur le sol.
- Ton père aurait été fier de toi Elara. Je t’ai trouvé parfaite.
- Merci Théo. J’aurai préféré ne pas avoir à faire ça avant des années.
- Personne ne s’attendait à sa mort. Un accident de voiture, ce n’est pas un truc qu’on prévoit.
Je n’ai pas le temps de répondre que déjà quelqu’un toque à porte. Je me redresse d’un bond avant de rajuster ma tenue.
Monsieur Roberts. Fidèle à mon père depuis les débuts de l’entreprise.
- Mademoiselle Valmont, excusez-moi de vous déranger. J’aurai voulu m’entretenir avec vous en privé.
- Théo, je te vois plus tard. Asseyez vous monsieur Roberts, je vous en prie.
Théo parti, je me précipite dans ses bras.
- Edward ! Je suis dévastée…
- Moi aussi Elara. Moi aussi.
Je pose ma tête sur son torse pendant qu’il caresse mes cheveux.
Devant les collaborateurs, je me dois de jouer la patronne. Mais Edward est un second père pour moi. Je l’ai connu toute ma vie. Il a été présent à chacun de mes anniversaires depuis aussi longtemps que je m’en souvienne. Il était là à chacun de mes récitals de musique. C’est lui qui venait aux rencontres parents-profs. C’est lui qui m’a enseigné le métier. J’ai été plus proche de lui que de mon propre père durant toute ma vie.
Après ce moment réconfortant dans cette journée de merde, je le remercie de sa présence.
- Elara… si je suis venue te voir aussitôt après l’enterrement, c’est que j’ai des craintes.
- Des craintes ?
- Et des soupçons.
- Quoi ? A quel propos ?
- La mort de ton père.
Je reste silencieuse, attendant qu’il poursuive.
- Ela, avant sa mort, ton père et moi avons eu une discussion. Il m’a avoué qu’il se sentait… en danger…
- Comment ça ?
- Nous avons été interrompus par un coup de fil et c’est à ce moment qu’il a pris sa voiture et qu’il a eu cet “accident”.
Il mime les guillemets avec ses doigts.
- Mais avant qu’il ne parte, il m’a dit qu’il était espionné, suivi même.
- Par qui ?
- Aucune idée, s’il le savait, il n’a malheureusement pas eu le temps de me le dire. As-tu eu le rapport de police par rapport à l’accident ?
- Non, pas encore. Un lieutenant m’a assuré qu’il reviendrait vers moi quand il en saurait plus. Ed, tu crois que cet accident n’en était pas un ? Que mon père a été assassiné ?
Un frisson parcourt mon corps. Je suis prise de haut le cœur.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas Ela. Mais tu trouveras peut être un semblant de réponses dans les affaires de ton père. S’il te plaît ma chérie, sois prudente, ne te fie à personne à part toi-même.
- Et Théo ? Et toi ?
- Tu me connais depuis toujours, tu sais que je servirai toujours les intérêts de Valmont Records avant les miens. Pour ce qui est de ton entourage, je ne peux rien dire. Fais toi ta propre opinion, mais surtout réfléchis à toutes tes décisions et à leurs conséquences.
- Je ferai attention, Ed. Merci de ta présence et de ton soutien.
Je l’enlace une dernière fois avant qu’il ne quitte le bureau de mon père.
Avec empressement et une légère appréhension, j’allume l’ordinateur de mon père.
Mot de passe requis.
Merde ! Je réfléchis et tape plusieurs choix possibles. Après maintes réponses infructueuses, un éclair traverse mon esprit.
Patsy Cline !
Je teste, mais toujours pas d’accès. Trop évident pour être ça.
Je retente en associant le nom à plusieurs dates quand enfin l’écran s’allume.
Ma date de naissance… finalement je comptais pour lui…
Je m’empresse de parcourir les dossiers parfaitement rangés.
Des chiffres, des chiffres et toujours des chiffres.
Recettes, dépenses, dividendes, parts de marché, investissements, transactions.
Ce langage n’a aucun secret pour moi. Je suis devenue experte dans l’art de déchiffrer la comptabilité, mais pas que…
Sur plusieurs rapports, je tique. Certaines choses ne collent pas. Les dates erronées sont récurrentes, certaines sont anciennes, d’autres très récentes.
Et à chaque fois, un nom revient: Watson.
- Théo ?
J’analyse les données, approfondis mes recherches mais derrière chaque chiffre louche, je retrouve son nom, encore et encore.
- Impossible !
Je vérifie encore une fois puis une deuxième, mais je dois me rendre à l’évidence. C’est son nom, sa signature, son écriture sur les documents falsifiés.
Tout se range dans mon esprit comme un puzzle complet que je verrai tout à coup.
Théo détourne de l’argent depuis des mois.
Nos recettes sont en chute libre, j’apprends avec horreur que la société est au bord de la faillite.
Tout ça à cause de…
- Ela ?
- Théo ! Tu m’as fait peur !
Désolé. je t’attendais dans mon bureau mais visiblement tu t’es déjà mise au travail.
- Oui, je préfère me plonger la tête la première dans la gestion pour éviter de penser à ce qu’il vient de se passer.
- Une tragédie. Tu sais, tu peux prendre un peu de temps pour digérer. Un ou deux jours ne changeront pas grand chose.
- Merci Théo, ça m’aide de bosser, tu le sais bien.
- Certes. Je t’ai apporté les papiers à signer pour la succession.
- Parfait, pose les, je m’y pencherai après.
- Si tu signes maintenant, je peux les envoyer avant de rentrer.
- Tu as raison, ça peut attendre un peu. On verra ça lundi. Passe un bon dimanche Théo.
- Tu es sûre que ça va Ela ? Je te connais, y’a un truc qui te chiffonne.
- Je viens d’enterrer mon père, donc oui y’a un truc qui ne va pas. Laisse-moi le temps, on se voit lundi.
- Comme tu veux. Repose-toi et appelle moi si ça ne va pas.
Il m’adresse un sourire avant de sortir alors que je reste de marbre. Je viens de découvrir que l’entreprise qu’a bâtie mon père au détriment de sa famille est sur le point de sombrer. Qu’il avait probablement découvert la vérité… ce qui l’a peut être conduit à sa propre perte.
J’ai de plus en plus de doutes sur les circonstances de sa mort. Il faut que je sache.
En récupérant la carte du lieutenant, je me souviens de notre première rencontre, la veille au matin. Son collègue et lui étaient venus m’annoncer la mort de mon père.
Je n’ai aucun souvenir du visage de l’officier qui me parlait, mais lui, le lieutenant Dan… je m’en souviendrai toujours…
Après l’annonce et alors que son collègue allait partir, il s’est avancé vers moi et a pris mes mains. Son regard était doux, plein de compassion. Et sa voix…
- Mademoiselle Valmont, toutes mes pensées vous accompagnent dans ce moment douloureux. Voici ma carte, n’hésitez pas à m’appeler.
Quelques mots. Rien de compliqué. Mais sa gentillesse, sa présence ont suffit à faire me sentir un peu mieux dans ce moment difficile.
Je prends mon téléphone et lui envoie un message.
"Bonsoir, c’est Elara Valmont. Avez-vous des nouvelles du rapport de l’accident de mon père ?"
Je regarde mon téléphone. Il est plus de 21h, il est probablement déjà rentré chez lui.
Je me replonge dans les dossiers tandis que je tombe de haut. C’est un véritable complot que je découvre. Plusieurs membres du Conseil sont impliqués.
Mon père avait toutes les preuves. Je n’ai plus de doute, ce sont ces documents qui l’ont tué. Mais qui ?
Mon intention s’envole soudain. Ma tête tourne. Les informations s’emmêlent.
Je transfère les dossiers sur un serveur sécurisé et éteins l’ordinateur.
La chaise pivote vers la grande fenêtre d’où je peux voir l’étendue de la ville à mes pieds.
Nashville est mon territoire.
Je n’ai pas l’intention de laisser qui que ce soit réduire en cendres la société de mon père.
Ma société.
Mon héritage.
Je dois tout faire pour renverser la vapeur, mais je ne pourrai pas y arriver seule.
Je dois m’entourer des meilleurs pour contrer tous ceux qui veulent la ruine de notre empire musical.
Ne faire confiance à personne comme l’a dit Edward. Il avait raison.
Théo, que je croyais au-dessus de tout soupçon, est le premier que je découvre être contre mon père. Ce n’est sûrement pas le seul. Il faut que je creuse, sans que personne ne se doute de rien. Si ça se trouve, je n’ai vu que la pointe de l’iceberg. Je dois passer en revue chaque transaction, chaque contrat, la moindre petite ligne.
Un travail colossal, mais hors de question que j’abandonne. Je suis plus déterminée que jamais. Le monde va voir qui est vraiment Elara Valmont.
Pas la simple fille d’un riche PDG implanté dans la musique depuis des décennies. Pas seulement.
Je vais me battre pour découvrir la vérité, remettre la société sur les rails et la faire prospérer pour les dizaines d’années à venir.
Pour que tout le monde puisse encore profiter de la musique à travers le monde.
Pour mon père.
Pour moi.
Je dois mettre au point un plan, mais il est trop tard pour réfléchir après cette journée chargée en émotions.
Je sors du bâtiment, saluant le vigile en poste et me dirige vers ma voiture quand une voix m’interpelle.
- Elara !
Je sursaute et me retourne, la peur au ventre.
- Rafael ?
- …