Chapter 1
Le bruit du bar est assourdissant. Rires, verres qui s’entrechoquent, musiques mal mixées.
Je n’avais aucune envie d’être là .
J’aurais préféré rester chez moi, affalée dans le canapé, à regarder un énième film d’amour que je ne finirais pas. Mais avec les préparatifs du mariage de Caroline, la maison est devenue un théâtre en surchauffe.
Entre les cris de joie de ma sœur et les ordres incessants de mon père, je n’arrivais plus à respirer.
Alors, quand Celia m’a proposé une sortie entre filles, j’ai sauté sur l’occasion.
— Alors, comment ça va chez toi ? me lance-t-elle en se penchant vers moi, ses lèvres brillante pressées contre une paille rose bonbon.
Je hausse les épaules, un demi-sourire aux lèvres.
— Caroline est en pleine euphorie. Une vraie furie depuis ce matin. Elle hurle sur la couturière, veut changer le plan de table pour la dixième fois, et m’a demandé de revalider chaque bouquet de fleurs.
Célia fronce les sourcils.
— Je croyais que l’homme-mystère ne voulait pas de fête ?
— C’est toujours le cas.
Je prends une gorgée de mon verre, avant d’ajouter, mimant la voix de ma sœur :
— « Dès que le prêtre nous fera formuler nos vœux, je serai sa femme. Il devra répondre à mes désirs. Et je veux une fête. »
Célia éclate de rire.
— Elle est sérieuse ?
— Trop.
Je souris malgré moi. Un sourire un peu las, un peu tendre aussi. Caroline obtient toujours ce qu’elle veut. Et là , elle veut un mariage grandiose… même avec un inconnu.
— Attends ! Mais tu imagines si cet homme est un vieillard incontinent ? Un fou ?
Je souris.
— Aucun risque ! Mon père l’a rencontré. Il dit qu’il est très beau, et qu’il a une réputation avec les femmes qui ne laisse aucun doute sur sa capacité à les faire succomber.
— Miam, une sacrée chanceuse, cette Caro, dit-elle en déposant son verre sur la petite table. Et donc, une fois qu’elle partira pour le monde merveilleux, tu comptes prendre sa place auprès de ton père ? Ce dont tu rêves tant.
— Non, mon père refuse que je mette les pieds dans ce monde de manipulation. Un monde où l’on se salit les mains, où l’on ment, où l’on manipule. Où l’on vend une image pendant qu’on détruit en silence. Alors je vais continuer mon piano, tout simplement.
Un silence s’installe entre nous. Les basses diffusent encore la musique. Célia en profite pour saluer un homme qui la regarde comme s’il allait la dévorer. Je crois bien que je rentrerai seule ce soir.
J’expire.
— Une chose te contrarie, ma belle ?
— Non, je réalise que d’ici demain, je serai toute seule avec mon père chéri, même si je l'ai souhaité.
— C’est un problème ?
— À un point que tu n’imagines même pas. On va sûrement se regarder dans le blanc des yeux pendant les repas. Il va vite s’ennuyer sans l’éternel bavardage de ma sœur.
— …Ou pas. Moi je suis là . Si ton père veut un peu de compagnie… tu vois ce que je veux dire.
Je m’étrangle presque.
— Celi ! Arrête avec ça, c’est mon père !
Celia n’a jamais caché l’attirance qu’elle a pour mon père. J’avoue qu’elle me fait un peu peur parfois.
Elle rit, rejetant ses cheveux en arrière.
— Mais ce cher Monsieur Donovan est encore en forme ! Il est canon, autoritaire, et il a ce petit regard perçant… Moi je dis, il cache un côté très… intense.
— Tu es incorrigible.
Elle reprend son verre et sirote.
— Et toi, trop sage, s’exclame-t-elle en se penchant vers moi. Voilà ce que tu devrais faire, en fait. Te trouver un homme.
Célia se redresse fièrement. Sûre d’avoir trouvé ce qui me manque. Elle a peut-être raison. Mais je ne trouve jamais l’homme qu’il me faut. Parfois, j’ai l’impression d’attendre quelque chose sans savoir quoi exactement. Je ne veux pas d’un garçon de mon âge, maladroit et trop tendre. Je ne veux pas non plus d’un homme cruel. Je veux… un homme sûr de lui. Brut, mais pas brutal.
Quelqu’un qui n’a pas peur de me prendre. Vraiment. Qui décide, qui guide, qui impose.
Quelqu’un devant qui je pourrais me sentir petite… mais jamais en danger. Un homme qui sache exactement ce qu’il fait, ce qu’il veut — et qui me veuille, moi.
Je veux être retournée, bousculée, désirée… sans avoir besoin de supplier. Pas de douceur fade. Pas de promesses creuses.
Juste lui. Ses mains. Son autorité.
Et ce frisson dans mon ventre qui me dit que je suis à lui… entièrement. Je me contente de hausser une épaule et de boire dans mon verre.
Le regard de Celia se fige dans mon dos, intrigué.
Elle sourit et croise lentement les jambes.
— Ne te retourne pas, murmure-t-elle.
Beau brun, yeux sombres… et cette chevelure dans laquelle on aurait envie de glisser les doigts pour l’éternité. Il arrive droit sur nous.
Je lève les yeux au ciel, amusée.
— Tu vas encore le croquer tout cru ?
— Pas si c’est lui qui me croque en premier, souffle-t-elle avec un clin d’œil.
Mais soudain, elle se lève et vient s’asseoir à côté de moi, sérieuse.
Je la fixe, surprise.
— Changement de plan… C’est toi qu’il veut.
Je me redresse légèrement, le cœur battant.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Il te mange des yeux depuis tout à l’heure.
Je relève la tête, tourne doucement… et je comprends ce qu’elle veut dire.
Parce que je le vois. Ce regard. Sombre. Intense. Presque animal.
Il ne sourit pas. Il ne détourne pas les yeux. Il me fixe…
Je me détache de son regard, difficilement, et me tourne vers Célia.
— Fais-moi plaisir, va lui parler, me supplie-t-elle.
— Je n’oserai jamais.
— Peu importe. Lui, il ose. Il arrive. Et moi… c’est le moment pour moi de m’en aller.
Je relève la tête et il est déjà là . Célia fait un signe de main et pars rapidement. Il se rapproche toujours son regard dans le mien. Je déglutis et baisse les yeux.
Il s’assoit auprès de moi. Son parfum, discret mais affirmé. L’odeur d’un homme sûr de lui, qui n’a besoin de rien pour exister.
Je relève de nouveau lentement le regard. Nos yeux se croisent. Je sens mon souffle se coincer dans ma gorge. Il me regarde comme si rien d’autre n’existait. Il me déshabille. Me sonde. Me lie, presque. Ont reste comme ça un moment.
On ne dit rien. On ne bouge pas. Longtemps. Comme si on attendait l’un de l’autre un geste. Un souffle. Une faille.
Je sens mon cœur cogner. Le silence entre nous est plus bruyant que tout le reste.
Puis, sans prévenir, sa voix fend l’air :
— Je déteste les bars, généralement.
Je reste figée, surprise. Il penche à peine la tête, les yeux toujours dans les miens.
Je me redresse passant une mèche de cheveux derrière mon oreille.
— Est-ce que c’était une mauvaise idée ?
— Non, j’ai bien fait de venir.
Je souris.
— Vous habitez ici où vous êtes juste de passage ?
— De passage.
Je hoche lentement la tête, sans trop savoir quoi répondre.
Il ne sourit toujours pas. Ce n’est pas un homme qui cherche à plaire.
C’est un homme qui observe, qui analyse… qui choisit.
— Et vous ? reprend-il, vous aimez ce genre d’endroit ?
Je hausse une épaule, un peu nerveuse.
— Pas vraiment. Mais c’est mieux que de rester chez moi à écouter ma sœur hurler sur la couturière. Elle se marie demain.
Il incline doucement la tête, comme s’il enregistrait chaque mot.
— Vous fuyez.
Je fronce les sourcils. Sa lucidité me déstabilise.
— On peut dire ça, dis-je en relevant les yeux vers lui. Elle est impatiente.
Ses paupières se plissent légèrement.
— Vous n’aimez pas les mariages ?
Une pause.
— Vous ne voulez pas vous marier ?
Je ris, un peu gênée.
— Si, j’aime bien… C’est juste que ça fait beaucoup de bruit pour un “petit mariage”, et puis… je n’aurai plus ma sœur avec moi. Mais… j’espère me marier un jour. Même si, pour le moment, ce n’est pas gagné.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il faudrait déjà que je trouve un homme comme vous..
Je ferme les yeux, réalisant ce que je viens de dire. Je secoue la tête, gênée, et regarde ailleurs… avant de revenir à lui.
Il ne dit rien. Mais il me regarde toujours. Comme s’il attendait que je le regarde à nouveau. Comme si mes mots ne l’avaient pas surpris. Comme s’il les avait attendus.
Sa main bouge lentement. Elle vient se poser sur le canapé, tout près de la mienne, sans me toucher.
Juste là . Présente. Silencieuse. Je sens mon ventre se contracter. Puis, du bout des doigts, il effleure ma main. À peine un contact. Une promesse.
Ses yeux toujours plantés dans les miens.
Je déglutis.
— Pardon… je crois que je me suis laissée emporter. Ce n’est pas mon genre. Excusez-moi ?
— Je suis affreusement déçu.
— Pourquoi ça ?
— Parce que vous attendez un homme comme moi… alors que je suis devant vous.
Ma respiration se bloque. Le monde s’efface.
Je ne sais plus si je dois parler.
Il me fixe encore, sans rien dire, puis lentement, il me tend la main. Pas comme on aide quelqu'un. comme un exige une obéissance muette.
— Vous aimez danser ?
— Ça fait longtemps…
Je glisse alors ma main dans la sienne. Elle est chaude, douce. Virile.
— Venez…
Il ne me laisse pas le temps de dire un mot. Il m’entraîne à travers la foule.
Les basses vibrent sous nos pieds. Les corps nous frĂ´lent.
Mais je ne vois que lui. Il s’arrête sur la piste. Son regard cherche le mien, attend un signe. Ses mains se posent sur ma taille. Sûres. Brûlantes.
Je ne dis rien. Je le laisse faire. Nos corps se rapprochent sans brutalité. Sans mots. Il ne danse pas vraiment. Il m’enlace. Il me garde contre lui, comme s’il ne voulait plus me lâcher.
Sa main glisse lentement dans le creux de mon dos. Ma peau frissonne.
Mes cheveux, longs, épais, effleurent le haut de ses doigts, comme une caresse involontaire, offerte sans le vouloir.
Ses lèvres frôlent mon oreille et mon souffle s’échappe.
Sa voix est basse, pleine de certitude.
— Vous êtes troublée.
— Qu'est ce qui vous fait croire ça ?
Il me berce doucement au rythme de la musique. M'observe longuement, ses yeux dans les miens.
— Rien ne me le fait croire. Je le vois.
Je ferme les yeux. Mon ventre se noue. Ma gorge se serre. Mes cuisses se contractent sans que je ne bouge. J’ai chaud, là , entre les omoplates.
Je ferme les yeux. Je devrais nier. Le repousser. Rire.
Mais rien ne vient. Parce que je sais qu’il a raison. C’est la première fois qu’un homme me trouble autant… et il le sent. L'homme effleure une mèche qui tombe sur mon épaule, la fait glisser entre ses doigts, lentement, comme s’il en mesurait la douceur.
Ses gestes sont mesurés. Respectueux. Mais je devine autre chose dessous.
Cette homme ne m’a pas touchée. Pas encore. Et peut-être jamais. Une idée qui m’embête quelque part. Je sens son regard… sur ma peau. Pas sur mes vêtements — ma peau. Et je déteste à quel point ça me plaît.
Ă€ quoi bon mentir ?
Cet homme coche déjà la moitié des cases des choses que j’espère, vois, et rêve de vivre chez un homme.
J'expire.
— Oui. Ce n'est pas étonnant. Vous êtes beau, charismatique.
Son regard s’encre de nouveau au mien, sans prévenir, il m’attire à travers la foule. Il me regarde, comme s’il cherchait la moindre hésitation en moi. Il ne trouve rien. Je croise Célia qui me demande d’un regard si tout va bien. Je lui fais signe que oui et continue de marcher après lui, sa main enserrant la mien. On arrive dans un coin un peu plus sombre. Un mur. Un recoin.
Il tire sur ma main et me plaque doucement contre la surface, sans brusquerie. Ses mains encadrent mon visage.
Il ne bouge pas. Il me regarde.
Longtemps. Comme s’il voulait me laisser une échappatoire… mais je n’en veux pas de son échappatoire. Je veux goûter à ce qu’il me promet. Là maintenant.
Je n’ose même pas bouger. Mon dos est contre le mur, mon souffle coincé dans ma gorge. Il est là . Trop près. Juste assez. Je sens la chaleur de son corps, le parfum discret de sa peau — ce mélange de bois, de nuit, et d’inconnu.
Ses pouces frôlent ma mâchoire, remontent à peine. Je frissonne. Je crois que je ferme les yeux. Une seconde. Peut-être deux. Et c’est là qu’il le fait. Il se penche. Capture mes lèvres. Pas un baiser. Pas encore.
Il mord doucement ma lèvre inférieure… et la tire vers lui. Un geste lent, maîtrisé. Un ordre silencieux. Mon corps suit. Inévitablement. Je me penche en avant, prise dans le mouvement, dans son rythme à lui… avant qu’il me relâche.
Et là , un vide. Brutal. Une absence. Une frustration immédiate. Puis il revient sur mes lèvres. Ferme. Sensuel. Avec cette lenteur cruelle des hommes qui savent qu’ils sont désirés.
Sa bouche est chaude, douce, sûre. Il ne m’embrasse pas. Il me prend. Me goûte. Il m’apprend cette chose que je ne connais pas. Personne ne m’a jamais embrassée comme ça. Je perds mon souffle.
Je m’accroche à sa chemise, à sa nuque, à lui — peu importe. J’ai besoin d’un ancrage. Quelque chose pour ne pas basculer. Mon ventre se serre. Mes jambes tremblent. Sa langue glisse contre la mienne. Un frisson remonte le long de ma colonne. Je sens la saveur du gin tonic sur ses lèvres.
Sa main descend le long de ma cuisse nue, effleure ma peau comme s’il la découvrait au ralenti. Puis elle s’arrête, juste là . À la lisière de mon sous-vêtement, là où je suis déjà trempée de désir.
Je me fige, une vague de honte m’envahit… et pourtant, je ne veux pas qu’il s’arrête. Pire, je voudrais avoir le courage de guider sa main moi-même.
Ses doigts me frôlent, me caressent, me massent lentement alors qu’il continue de prendre ma bouche. Tout est lent. Contrôlé. Étouffant.
Je me perds dans un gémissement muet quand son pouce dépasse la frontière… et glisse sur mon clitoris.
Ma jambe retombe sous l’effet du choc. Je suis essoufflée. Le cœur au bord des lèvres. Tout tangue.
Qu’est-ce qui se passe ? C’est comme revenir dans mon corps après un voyage que je ne veux pas terminer.
Je n’arrive même plus à parler.
Je ne peux pas le regarder et lui demander pourquoi il s’est arrêté. Ce serait trop humiliant.
Et puis, il se penche, sa bouche frĂ´le ma tempe, ma joue, mon oreille. Sa voix est rauque, basse, presque tendre.
— Ce n’est pas le moment.
Un silence.
— Mais je te promets… qu’on se reverra très bientôt, Trésor.