Cauchemars Diurnes

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Résumé

Ce roman est un message de pleurs sur la réalité isolée de certains milieux rongés par la guerre, la barbarie et la haine. J'ai tout parcouru et je n'ai trouvé que des informations trafiquées, tarabiscotées, maquillées... alors je me suis dit qu'il fallait finalement révéler à la lumière du jour la vérité sur ces atrocités occultées, et je n'ai trouvé personne d'autre que quelqu'un qui y a déjà fait face (et continue activement à le faire) pour en parler. Aujourd'hui, 10 Juin 2025, je brandis donc mon mégaphone littéraire. Car les larmes qui découlent de ces cris peuvent peut-être être enfermés dans des pièces insonorisées, le liquide saura toujours trouver par où s'exfliter, et de ses flots il mouillera la terre de notre connaissance, celle de nos systèmes limbiques, comme celle de notre innocence. Je vous souhaite une bonne lecture. 🐺

Genre :
Other/Action
Auteur :
glody Bubarhal
Statut :
Terminé
Chapitres :
26
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Adieux affairés

Au crépuscule des rêves, l'ouverture des rideaux s'est annoncée dans la grisaille sombre de sa vision paradoxale. Ses paupières se sont dissociées, et la fille a souri. Sa nuit avait été bénine et le succulent goût de la rémoulade de céleri, assaisonnée au poivron vert, surdosée de tomate et mariée à du poisson fumé s'était imprimé sur sa langue depuis l'heure du souper la veille, la rendant dépourvue de regret d'avoir pour une fois fait l'impasse sur le récurage de ses herses.

Mais sa mère l'a convoquée aussitôt pour la charger de corvée d'eau et sa frimousse s'est refermée.

Le respect pour cette femme qui l'avait enfantée quinze berges plus tôt l'a toutefois conditionnée à accepter de traîner le boulet, mais son adolescence l'a quand même aussi conditionnée à se ruer vers la borne-fontaine de quartier en traînant les pieds, la bouche nouée. Même si pain succulent et thé sucré l'attendrait en guise de récompense pour sa bravoure matinale, cette activité l'abhorrait toujours un peu plus chaque lune et elle s'ennuyait déjà rien qu'à l'imagination de la queue qu'elle devrait suivre avant son tour de payer pour la flotte. Elle n'estimait pas son heure de retour avant 10h, à priori, et ça en était d'autant plus horripilant — assister aux courses des cyclistes aux jeux olympiques est aussi incongru pour un noir que la patience est une perte de temps insupportable pour les grands esprits.

Mais quand on est gosse et africain, on ne risque pas de n'écoper que d'une ridicule semaine dans sa chambre en cas de fine bouche, alors le choix, on réserve aux mythes. Et aux blancs.

Dans l'entrefaite entre son départ et sa réapparition à la taule, quelque chose avait changé dans l'atmosphère. La fille pouvait le flairer, le sentir. De retour du robinet, dos voûté supportant bidon de vingt litres de flotte, elle s'est arrêtée un instant dans le salon. Elle a sondé l'espace vide derrière les fauteuils, là où réfrigérateur et salle à manger s'entassent dans les familles nanties et normales, et le matelas inoccupé sur lequel sa tante avait passé la nuit dans son escale l'a fait réaliser que la réalité s'était fissurée. Ça faisait longtemps que l'annonce de la guerre les lorgnait d'un regard malicieux et le danger n'était plus qu'à l'horizon mais désormais un colocataire indélébile de l'âme des personnes ayant le plus à perdre.

La fille a compris que des informations alarmantes venaient de tomber, et que sa tante n'a pas eu de temps de les vérifier avant de faire ses valises. Elle ne les a même pas concrètement faites ; la fille l'a regardée fourrer brosse à dent, sous-vêtements et bijoux dans un petit sac de sport, laissant dans les abysses le reste de ses habits. Elle l'a vue jeter le petit sac au dos et se précipiter dehors dans des adieux affairés, pour interpeller le moyen de transport le plus rapide qui la ferait gagner le port avant que bateaux et canons rapides tous se fassent la malle. La fille n'a pas tout compris, mais savait que cette précipitation était juste résultante d'un besoin d'être entourée de sa famille au moment où le danger sonnerait à la porte.

Quatre autres tours solitaires entre la borne-fontaine et la maison, la fille a pu se reposer devant une tasse de thé refroidie. Après son petit déjeuner, la fille a été chargée de débarrasser le petit grabat du salon et s'est exécutée sans faire la fine bouche. Elle l'a entreposé dans le grenier, au premier, puis est allée s'accouder sur la rambarde du balcon, son endroit préféré de la taule. Elle a regardé de gauche à droite, à la recherche d'un quelconque indice concret pouvant justifier la précipitation de sa tante et l'inquiétude de sa mère s'époumonant à supplier ses grands frères de partir avec leur tante, agglutinés dans la chambre voisine.

« Aucun de vous deux ne possède de carte d'identité valide, vous seriez en danger s'ils vous retrouvaient ici car ils vous prendraient d'emblée pour des déserteurs de notre armée ! les saumait-elle. Vous devez partir pendant qu'il est encore temps ! »

L'ennemi était aux portes de la ville. Pour sa mère, envoyer ses fils de l'autre côté du lac était salutaire car rien ne présageait encore qu'ils auraient assez de force pour prendre la ville et traverser la mer afin de s'en prendre à la deuxième. Elle avait de l'espoir, il ne lui restait plus rien d'autre.

Mais la fille a entendu ses grands frères rechigner, objecter, refuser. Leur insouciance vis-à-vis à l'inquiétude de leur génitrice a horripilé la fille ; elle ne savait encore certes pas ce qu'il se passait mais si mesure de prudence était demise, il ne pouvait y avoir de raison pour ne pas s'en saisir de l'occasion.

Elle a entendu sa mère insister, supplier, encore et toujours, jusqu'à finir par baisser les bras, leur laissant certainement le temps de réaliser l'ampleur du danger qu'ils courraient. C'était bien connu, aussitôt l'ennemi assis sur le trône de la ville, il organisait des portes à portes afin de dénicher des déserteurs du camp ennemi à abattre ou des mâles assez vigoureux pour aller combattre. Alors la fille a eu peur. Si ses deux grands frères ne se faisaient pas tuer lors des porte à porte de l'ennemi, faute d'avoir de carte d'identité attestant qu'ils sont des civils, ils seraient des candidats idéals pour regonfler leurs troupes. Et une issue fatale s'horizonnait dans l'un comme dans l'autre des deux scénarios. La fille adorait ses frères, elle ne souhaiterait aucunement qu'il leur arrive malheur. Alors elle a pensé à intervenir, aller faire son lot de supplications, tenter sa chance, et essayer de leur faire entendre raison. Mais avant qu'elle aille frapper à la porte de leur chambre commune, l'un de deux l'a inopinément rejoint sur le balcon et s'est accoudé juste à côté d'elle, son téléphone à la main.

La fille ne lui a pas adressé un mot, a laissé planer le calme dans la recherche des paroles laconiques miroirs de son caractère taiseux qu'elle pourrait lui susurrer pour résumer toute son intention. Elle lui a accordé une œillade au bout d'un instant, il portait son complet de vareuse Lakers safran dont le maillot de corps était dissimulé sous un sweat à capuche magnolia et la culotte était si courte qu'elle n'abritait point le poil danse de ses mollets velus à demi recouverts par une paire de chaussettes ébènes. Son grand frère était grand, beau, élégant, intelligent. Celui-ci était son préféré des deux, d'une parce qu'ils partageaient ensemble la même aversion naturelle pour les discussions qui s'éternisent, et de deux parce que ses listes de lecture musicales étaient toujours bien recherchées et multidimensionnelles. Il avait l'habitude de laisser son téléphone allumé sur la pochette de l'album en écoutant de la musique et, d'une œillade sournoise à une autre, la fille lui piquait un titre à un autre et le notait dans Google Keep Notes. Ça l'aidait à parfaire sa propre culture musicale, découvrir des nouvelles sonorités, se connecter avec ces cercles d'artistes méconnus aux plumes d'une profondeur sans égal...

Mais plus que ça, elle l'aimait pour ce qu'il était. Sa personnalité, son silence, son style vestimentaire, ses opinions enduits de charisme, son talent artistique pas commun dans le maniement des mots et ses rêves pleines d'ambitions. Elle ne se voyait pas demeurer dans une réalité dans laquelle elle souffrirait du manque de sa présence, survenu après sa mort seulement parce qu'il avait été trop insouciant pour capturer la vraie ampleur du danger qui les lorgnait désormais de près, de très près, alors elle a puisé dans le fond de sa sagesse précoce puis a décidé de briser le silence.

« Elle n'a pas tort, maman : c'est dangereux pour vous de rester ici, lui a-t-elle susurré. »

Son frère était tendre, attentif. Il s'est tourné sur sa gauche pour lui accorder un regard affable et, afin de lui signifier que son attention n'était pas vaine, il l'a enlacée d'un bras autour de l'épaule pour porter son petit front potelé à ses lèvres chaudes et affectueuses. Il lui a ensuite lissé les sourcils, comme il aimait le faire depuis la nuit de l'enfance de la fille, ensuite a repris sa position initiale en se reconcentrant sur son téléphone.

« À moins de quitter le pays, ici ou autre part au Congo, le danger est inhérent à la vie de chacun d'entre nous, a-t-il fini par lui répondre, sa voix basse et pensive.

La fille n'a pas compris, et ne s'est pas fait prier pour le faire comprendre.

— Et en langage terrestre, ça veut dire quoi exactement ? a-t-elle légèrement raillé.

Son frère lui a accordé un regard, a esquissé un petit sourire à la commissure de ses lèvres, jugeant autant sa naïveté sans pouvoir lui en tenir rigueur, puis a clarifié :

— On ne fuit pas les rayons solaires pour aller s'abriter dans une forge, petite sœur. »

La fille n'a pas pu objecter. Elle avait une repartie plus insistante lui pendant au bout de la langue mais, face à son aîné d'une sizaine d'années, elle ne pouvait rien pondre de plus structuré que ses pensées cryptiques afin de contredire celles-ci.

Elle s'est donc accommodée de la complaisance, s'en est remise au destin. Ce dernier n'agirait de toute façon que selon son vouloir, alors à quoi bon s'echiner à penser qu'une décision ou une autre la rallierait à leur côté ?

La fille a sondé les horizons, n'a toujours repéré aucune fresque de terreur, flairé aucune latence de guerre. Elle n'était pas naïve au point de se montrer optimiste face au lendemain, mais elle a fini par s'avouer de son impuissance face au sort de celui-ci. Que si la guerre devrait éclater et l'ennemi pénétrer sa ville, son quotidien et son futur, elle ne pourrait rien y faire pour l'y contrer.

Rien du tout.

Que le tout résiderait désormais dans l'obligeance de tout faire pour survivre, dans l'auto-préservation et surtout dans l'espoir que le lendemain, sa ville redevienne pour chacun un repère de sécurité et de paix, au contraire de ce qu'elle a toujours été pour eux : un havre désespérément mièvre, colonisé par des guerres à relèves jamais sans trêves.