Chapter 1
Mes yeux s'ouvrirent avec une lenteur infinie. J'avais du mal à respirer, l'air, lourd et oppressant, semblait me refuser mes poumons, me donnant l'impression d'étouffer. La lumière m'éblouissait, une agression crue qui piquait mes rétines et me faisait mal à la tête. J'essayais de bouger, de bouger ne serait-ce qu'un doigt, mais la douleur était partout, lancinante et implacable, elle martyrisait mon corps entier. C'était un supplice. Je voulais...
Soudain, une ombre immense apparut devant moi, grandissant vite. Elle se dessina, prenant peu à peu la forme de celle que je savais être ma mère. Pourtant, cette familiarité était une illusion. Son visage m'était totalement étranger, ses traits tordus par des larmes silencieuses qui coulaient sans fin. Sa voix, étranglée par les sanglots, répétait d'une manière obsédante : "Mon bébé est réveillé... Mon bébé est enfin réveillé."
Une douleur sourde commença à me tenailler, puis elle s'intensifia, atrocement, jusqu'à marteler mes tempes. Pourtant, à travers cette clameur, je l'entendais. Pas ma mère. Juste elle. Je ne pensais pas la connaître, son visage m'était inconnu, je ne savais pas à quoi elle ressemblait. Pourtant, je l'entendais hurler de détresse. Et, par-dessus ses cris, j'entendais ma mère appeler le médecin, une panique palpable dans sa voix.
Qui était-elle ?
Cette question, lancinante, m'a hanté tous les jours, aussi loin que je puisse me souvenir. Et pourtant, la réponse n'était rien, un vide abyssal. Mais elle me hantait.
Je savais que je me réveillerais encore ainsi, comme si un coup violent m'avait frappé la tête, et que je la chercherais encore en vain. Je savais que cette quête sans fin recommencerait.
Lucas se réveilla en sueur, le souffle court. Il lui fallait un instant, chaque fois, pour s'habituer à ces cauchemars récurrents. Il se redressa lourdement dans son lit, le regard perdu, soufflant un grand coup comme pour chasser l'angoisse.
Le chemin vers la salle de bain se fit en silence. Il s'engouffra sous une douche glaciale. L'eau froide fouetta sa peau, tentant d'apaiser ce qui brûlait encore en lui. De retour dans sa chambre, il enfila un simple t-shirt blanc et un short gris. Il jeta un œil à l'heure : 3h57, puis 3h58. Dehors, l'obscurité restait totale. C'était normal. De toute façon, le sommeil l'avait déserté, et avec ce qui lui travaillait l'esprit, il savait qu'il ne reviendrait pas.
Il descendit discrètement à la cuisine, remplit un verre d'eau et l'avala d'un trait, cherchant à calmer une soif tenace. Ensuite, il remonta vers sa chambre. Là, il récupéra son téléphone avant de s'allonger sur le canapé moelleux de la pièce, cherchant un peu de paix dans la lecture. Bientôt, des bruits de pas légers commencèrent à résonner dans la vaste demeure. Inutile de s'inquiéter : les domestiques commençaient leurs journées.
Lucas Cohen n'était pas n'importe qui : il était le fils unique et l'héritier direct du plus grand magnat de la publicité du pays. Sa fortune familiale lui ouvrait les portes d'une existence dorée. Il passait ses jours entre une très grande demeure – un ancien château, disait-on – et un appartement spacieux en plein centre-ville. C'est là qu'il vivait la plupart du temps, souvent seul, ses parents étant fréquemment en voyage d'affaires aux quatre coins du globe.
Comme son père avant lui, Lucas était fils unique côté paternel. Mais du côté de sa mère, il avait la chance d'avoir des cousins. Parmi eux, ses cousines anglaises, les triplées Amelia, Olivia et Sophia Ashworth, étaient celles qu'il côtoyait le plus. Leurs vacances passées ensemble avaient tissé des liens forts, des souvenirs indélébiles. Cependant, une certaine distance s'était installée depuis que les jeunes femmes étaient parties pour leurs études supérieures. Malgré cela, Olivia restait sa complice favorite, sa partenaire de crimes préférée, celle avec qui il partageait les rires et les secrets les plus audacieux.
Seul leur petit frère, Jason, était resté au pays avec leurs parents ; il avait été adopté et venait tout juste de terminer son primaire.
Deux heures de lecture s'écoulèrent sans que Lucas ne les voie passer, quand soudain, on toqua à la porte.
— Entrez, monsieur Alfred, fit Lucas d'une voix basse, à peine audible.
Le majordome, silhouette impeccable, pénétra dans la pièce avec sa discrétion habituelle, puis s'empressa de demander :
— Bonjour, monsieur. J'espère que vous avez bien dormi.
Lucas, le regard encore lointain, marmonna :
— Si l'on veut...
Un soupir discret s'échappa d'Alfred.
— Je suis désolé pour vous, monsieur. Mais il va falloir vous préparer pour l'école.
— Peut-être, mais je n'ai pas envie, répliqua Lucas d'un ton lassé, sa fatigue évidente.
— Monsieur... commença Alfred, sa voix empreinte d'une douce réprimande, à la fois résigné et compréhensif.
— Je peux au moins rater aujourd'hui ? lança Lucas, l'espoir d'un répit dans la voix.
Alfred fut catégorique :
— Surtout pas aujourd'hui, monsieur. C'est la remise des diplômes. Allez, debout !
Lucas le regarda, la déception évidente dans ses yeux. Le majordome reprit, d'une voix plus douce :
— Jeune maître, je sais que vous avez dix-huit ans aujourd'hui. Je ne pourrais pas l'oublier, après tout le temps passé dans cette maison.
Lucas dut admettre qu'il avait raison. Lui-même n'aurait pas su dire depuis combien de temps Alfred veillait sur lui.
— Joyeux anniversaire, monsieur, déclara le majordome, alors que quelques employés entraient, les bras chargés de cadeaux, d'un gâteau et de champagne.
Un pincement au cœur serra Lucas. Quel dommage que ses parents ne soient pas là pour ce jour.
Le majordome, imperturbable, poursuivit :
— Maintenant, filez vous préparer. Nous vous attendrons en bas. Je vous ai fait préparer quelques vêtements, puisque vous n'avez rien choisi pour aujourd'hui.
— Ok, j'y vais, affirma Lucas, se levant avec une nonchalance étudiée.
— Dépêchez-vous, petit patron ! le pressa Alfred avec un léger sourire.
— Oui, oui, ooouuuuuuiiiiiiiii... traîna Lucas, la voix pleine de lassitude.
— Je vais vous rappeler aussi que Monsieur Mendoza passera vous chercher, ajouta Alfred, changeant de sujet.
— Dites à Angela que j'aimerais la voir après l'école, répondit Lucas.
— D'accord, monsieur, conclut le majordome, résigné.
Angela Hayes n'était pas seulement la psychologue de Lucas ; elle l'était depuis son enfance. Leur relation dépassait le simple cadre médical. Bien au-delà des consultations formelles de médecin et patient, Lucas appréciait sincèrement ses moments passés avec elle. Lui parler, se confier, l'apaisait profondément, offrant un rare refuge dans le tumulte qui habitait son esprit.
Après une bonne heure à traîner, à se laver et à prendre soin de son corps, Lucas s'arrêta finalement devant le miroir de son dressing. Il n'était pas mal du tout. Loin de là. Sa chemise noire épousait parfaitement son torse, déboutonnée juste ce qu'il fallait pour dévoiler le début de sa poitrine, où brillait, discret, le pendentif suspendu à un simple fil noir qu'il n'enlevait jamais. Le pantalon de costume, d'un gris anthracite impeccable, tombait avec fluidité sur ses mocassins noirs tout neufs. Une ceinture de marque ceignait sa taille, et ses bijoux assortis, choisis avec soin, complétaient une allure générale d'une élégance rare. Il avait tout pour être le plus bel homme du monde.
Pourtant, il venait juste d'avoir dix-huit ans. Ses yeux, d'un noir si profond qu'on les aurait crus sans pupilles, capturaient le regard. Son visage, aux lignes nettes et bien dessinées, était encadré par une barbe rasée de près qui soulignait sa mâchoire forte. Ses cheveux noirs, épais et parfaitement coiffés, lui conféraient tout le charme du monde et dégageaient, malgré son jeune âge, une aura de maturité et de mystère.
Lucas se décida à abandonner sa chambre pour la cuisine. Il commença à descendre les marches imposantes de l'escalier principal, dont le bois poli renvoyait les premières lueurs de la matinée. À travers les grandes fenêtres de la vaste demeure, la lumière naissante filtrait doucement. Car si l'on disait que la maison était un ancien château, sa rénovation l'avait transformée en une résidence somptueuse, où le charme de l'histoire se mariait à un confort résolument moderne. Les murs de pierre imposants côtoyaient des lignes épurées et un éclairage intégré qui mettait en valeur des œuvres d'art choisies. Chaque pièce reflétait un goût impeccable, mêlant l'élégance intemporelle à des touches de technologie discrètes.
Son pas résonnant légèrement dans le silence encore lourd de la nuit, Lucas arriva à la cuisine. Loin d'une image traditionnelle, c'était un espace contemporain et fonctionnel. Des surfaces en marbre clair s'étendaient, ponctuées d'appareils en acier brossé qui s'intégraient sans effort. Tout était intégré, lisse, et d'une propreté immaculée. Des îlots centraux aux lignes épurées abritaient des plaques de cuisson et des éviers dissimulés. C'était une pièce digne des plus grands chefs, une vitrine du luxe discret des Cohen.
Alfred, le majordome, était déjà là. Il tenait une assiette qu'il déposa devant Lucas alors que ce dernier prenait place. Une généreuse part de gâteau d'anniversaire et un verre rempli de jus de fruits attendaient le jeune homme. Pas d'alcool pour le petit-déjeuner ; Alfred veillait toujours à cela. Lucas et le majordome échangeaient quelques anecdotes sur la famille, des souvenirs lointains ramenés à la surface qui faisaient sourire Lucas, malgré l'absence de ses parents en ce jour spécial, quand un coup de klaxon perçant retentit à l'extérieur.