Chapitre 1 - Rite de passage
Une fine branche se brisa soudainement sous la semelle de Tane. Il avait du mal à emboîter le pas de sa sœur, Kassia. Celle-ci se retourna d'un air vif.
- Tu vas nous faire repérer, sois plus discret, siffla-t-elle.
- Tu marches trop vite...
Elle et Tane avaient pris l'habitude de chasser ensemble, même si la discrétion n'était pas le point fort de son frère. Alors qu'il se trouvait près d'elle, son corps se figea. Sa main se contracta sur la corde de l'arc qu'elle tenait, en direction de sa cible. Son souffle se fit plus lent ; l'animal ne les avait pas repérés. Elle savait qu'elle n'aurait pas d'autre chance. Si elle loupait, il lui serait difficile de tirer une autre flèche. Sa flèche siffla, venant frapper sa cible.
- Bravo Kassia ! lui lança-t-il avant de se diriger à travers les bois, en direction de l'animal pour le récupérer.
Elle récupéra sa flèche et la rangea dans son carquois avant de rentrer, en compagnie de son frère.
- Père ! Père ! Regardez ce que nous rapportons !
- Très belle prise, Tane, répondit leur père, alors qu'il saisit le lièvre par le cou pour l'examiner de plus près.
- Il a bien failli nous échapper. Il n'est pas assez discret.
Leur père déposa le lapin sur la table, près du feu. Observant sa fille ranger son carquois ainsi que son arc, à côté de sa vieille hache en bois. Il demanda à Tane d’aller jouer dehors, voulant parler à sa fille. L'enfant hocha la tête et sortit avec sa petite arbalète en bois et les quelques coquilles de noix qui lui servaient de munitions. Son père se retourna vers elle.
- Ton frère est encore jeune. Ne sois pas aussi dure envers lui, dit-il calmement.
- Je sais, père, mais dès l'aube, je ne serai plus là pour l'aider. Je suis inquiète pour lui.
- Laisse-lui encore un peu de temps.
Elle le rejoignit, l'aidant à préparer le repas du soir.
- Tout est prêt ?
- Oui. Les derniers préparatifs ont été effectués hier soir.
- As-tu la couronne de fleurs que je t'ai offerte ? Ta mère y tenait beaucoup.
- Oui père, elle est au-dessus de mon lit. Elle est sublime, mère serait comblée, répondit-elle d'un ton réconfortant.
Notre mère avait été tuée lors de la dernière traque contre les Dyr. De nombreux hommes, femmes et enfants avaient perdu la vie ce jour-là. Depuis, nous vivons dans la crainte qu'une autre guerre éclate. Nous voyons beaucoup de soldats emprunter les sentiers aux abords des bois. Dans notre clan nous n'avons qu’une seule consigne, et cette règle s'applique à tous ceux qui vivent ici, au cœur de la forêt.
Ne jamais quitter la forêt, peu importe la raison.
Mais malgré la menace qui règne dehors, dès ce soir, elle dormira seule. Dans une nouvelle hutte, avant le mariage. La tradition voulait qu'aucun acte intime, tel qu'il soit, soit fait avant l'union rituelle, laissant la personne pure. Elle saisit la couronne de fleurs, fermant les yeux.
C'est le grand jour demain, mère... J'aurais tellement de questions à te poser.
Qu'as-tu éprouvé quand tu t'es retrouvée devant l'autel ? Avais-tu peur ?
Un souffle trembla dans sa poitrine.
Thorian est un homme bon. Nous sommes destinés l'un à l'autre par la grande déesse. Mais je ne cesse d'être inquiète... Tane est encore si jeune. Mes responsabilités ne seront plus les mêmes. Puissent Sárká me donner la force de les assumer pleinement.
Son père entra sans bruit. Il posa un regard tendre sur elle, s'approcha, et apposa un baiser sur son front. Dans un geste doux, il l'aida à plier quelques affaires, puis la regarda s'éloigner. Elle posa la main sur la bride de son sac, inspira profondément, puis franchit le seuil de sa nouvelle hutte. Elle contempla la robe de cérémonie sur le lit. Demain, à cette même heure, ce lit sera paré de mille fleurs. Il deviendra le témoin de leur union, leur sanctuaire d'un soir. Alors que les préparatifs s'achèvent au petit matin, les rayons du soleil lui parurent plus chaleureux, comme s'ils célébraient silencieusement cette journée. Tout le village s'affairait. On achevait de nouer les dernières couronnes, de suspendre les guirlandes de lianes entre les arbres, de disposer les lanternes de noix sculptées au pied de la Déesse. La clairière avait pris des airs de rêve. Les branches courbées formaient une arche vivante. Les couturières frappèrent à sa porte peu après. Elles entrèrent, les bras chargés d'accessoires. Kassia se leva et leur souriait faiblement. Elles la déshabillèrent avec délicatesse, la lavèrent avec une eau infusée de fleurs sauvages, et enduisirent sa peau d'un baume parfumé à la sève de pin et aux herbes. Elles tressèrent ses cheveux en longues torsades, qu'elles fixèrent avec des perles et de fines plumes claires. La robe glissa sur elle comme une seconde peau, légère et fluide. En se regardant dans le petit miroir d'eau placé à côté de la porte, elle vit une femme. Elle n'avait pas revu Thorian depuis la veille. La coutume voulait qu'ils ne se croisent pas avant le rituel.
Comment réagira-t-il en me voyant ? pensa-t-elle, en caressant doucement le tissu sur sa hanche. Un mélange d'appréhension, de fierté et d'un étrange calme régnait en elle. Puis inspira profondément. Dehors, le son des flûtes commencèrent à résonner. L'heure était venue. Les villageois commençaient à se réunir autour de l'autel de leur déesse, Sárká, en cercle. Une statue de bois sacré, représentait un dragon. Symbole de protection et d'amour. Chacun, à tour de rôle, venait prier devant elle, déposant des offrandes : des fleurs de ronce, des racines séchées, des plumes d'oiseaux trouvées dans la forêt. Kassia gardait un œil discret sur son frère parmi la foule. Ce soir marquait une étape importante dans sa vie, qu'elle ne pourrait jamais oublier. Elle entrait dans l'âge adulte : elle allait devenir l'épouse de Thorian, le fils du chef. Des guirlandes de lianes fleuries serpentaient entre les huttes. Le sol avait été tapissé de mousse fraîche et de feuilles choisies. Des arcs de branches ornaient l'espace devant l'autel, sous lequel Kassia et Thorian devaient s'unir. Partout, des bougies en cire d'abeille vacillaient dans des coquilles de noix, diffusant une lumière chaude et dansante. Un silence respectueux s'installa lorsque le chef se leva. D'un geste, il invita son fils à le rejoindre. Kassia, elle aussi, s'avança, vêtue d'une robe de lin blanc brodée par les femmes du village, ceinturée de petites fleurs séchées.
- Ce soir, commença le chef, nous honorons notre déesse Sárká. Car c'est elle qui veille sur notre peuple, et c'est elle qui guide les unions sacrées.
Il marqua une pause, posant ses yeux sur son fils.
- Mon fils, Thorian, est un homme droit. Il saura protéger et aimer celle que la déesse lui a confiée.
Le père de Kassia s'avança à son tour. Sa voix était empreinte d'émotion.
- Ma fille est mon bijoux, à travers elle coule le sang d'une âme protectrice. Ce soir, je ne la perds pas. Je la vois devenir femme, et offrir au village un nouveau souffle. Que votre union soit le reflet de la forêt : enracinée, vivante et indestructible.
Des murmures d'assentiment parcoururent l'assemblée. Elle sentit une chaleur douce l'envahir lorsqu'elle croisa son regard. Celui-ci s'inclina devant elle, puis plaça la couronne de fleurs tressées dans ses cheveux. Le chef prit la parole, se tenant devant les mariés.
- Cependant, nous ne devons pas oublier. Nous sommes des Dyr, Sárká veille sur nous tant que nous serons dans cette forêt, alors, célébrons ce mariage en son honneur.
- Louée soit notre déesse Sárká, répondirent les villageois en chœur.
La musique, qui avait laissé place à leur amour, reprit aussitôt, joyeuse et légère, portée par les flûtes de sureau. Le banquet se déroula sous les lanternes suspendues aux branches. On dansa, on chanta, on raconta les anciennes légendes d'amour et de guerre. Des plats fumants garnissaient les tables : racines rôties, fruits sauvages, viandes lentement cuisinées dans des feuilles d'écorce. Kassia riait, légèrement étourdie par l'agitation. Son père, fier et ému, la regardait de loin. Tane, lui, courait entre les jambes des adultes avec d'autres enfants, l'arbalète de bois à la main. Quand la dernière flamme des chandelles vacilla, les invités commencèrent à se disperser dans le calme. Thorian tendit la main vers elle.
- Viens, souffla-t-il. Notre hutte nous attend.
Ils marchèrent côte à côte, le silence de la nuit les enveloppant doucement. La hutte avait été décorée spécialement pour l'occasion. Des pétales de fleurs couvraient le sol, des tissus aux teintes chaudes tombaient du plafond comme un cocon. Au centre, un lit de feuilles et de fourrures accueillantes. Elle hésita un instant sur le seuil. Mais il l'attendait, se tournant vers elle.
- Tu es sublime, murmura-t-il.
- Merci...toi aussi, répondit-elle sur le même ton.
Elle s'inclina, par respect et pudeur. Il lui tendit la main. Elle la saisit, tremblante. Ses longs cheveux roux glissaient sur ses épaules, et il en prit une mèche entre ses doigts. Elle se perdit dans son regard, malgré sa corpulence à cause de son animal totem, il ne lui parut pas aussi intimidant. Deux oreilles d’ours blanc venait s’armoniser à la couleur de sa chevelure. Ils s'assirent au bord du lit. Thorian n'eut aucun geste brusque. Il attendait qu'elle l'invite, qu'elle choisisse. Elle posa sa main sur la sienne, bien que nerveuse, elle ne fût pas effrayée.
- Je suppose que c'est ici que nous passons la nuit. Lâcha-t-elle, une pointe de nervosité.
Il hocha la tête, doucement. Ce fut un moment intime, partagé dans la pudeur et la sincérité. Kassia lui ouvrit son cœur, et lui, son monde. Seuls les rayons de la lune, filtrant entre les branches, furent témoins de leur union. Elle ne se sentit pas volée, ni contrainte. Elle se sentit...choisie.
Au petit matin, Thorian n’était déjà plus là, sûrement était-il aller voir son père, après tout, plus qu’une année le séparait avant de reprendre la tête du village. Elle s'habilla rapidement, attachant ses cheveux en un chignon lâche, puis sortit silencieusement.
- Kassia ! Une petite fille s'avança vivement vers elle, les yeux curieux.
- Oui ?
- Tu as vu ton frère ce matin ? Je l'ai attendu près du grand chêne pour jouer, mais il ne s'est pas montré.
- As-tu vérifié dans la basse-cour ?
La jeune fille hocha la tête, un peu déçue.
- Oui...
Elle observa le visage de la jeune enfant, empreint de tristesse.
- Je vais aller le chercher, répondit-elle d'un ton chaleureux, cherchant à apaiser la petite.
Alors qu'elle se dirigeait vers son ancienne demeure, un groupe d'hommes et de femmes commença à se former près de la lisière de la forêt. Les gardes forestiers, le visage figé, semblaient glacés par la peur.
- Il faut prévenir le chef ! Les soldats reviennent, ils se regroupent dans la forêt !
Elle se hâta de rejoindre son père, qui la saisit fermement par les épaules.
- Il ne faut pas rester ici. Allons-nous mettre à l'abri. Où est ton frère ? demanda-t-il, tout en saisissant sa vieille hache.
- Je pensais qu'il serait avec toi !
Son père agrippa le bras de Kassia et l'entraîna hors de la maison.
- Viens, on n'a pas de temps à perdre. Il faut le retrouver.
Kassia attrapa son arc, enfila son carquois, et se tourna brusquement vers lui.
- Père ! s'écria-t-elle, prise de panique.
Elle désigna le lit de son frère.
- Ses affaires ont disparu ! Il est allé dans la forêt, il faut partir, maintenant !