Chapitre 1
Il y a seize ans
Genevieve Sawyer essuya une larme du revers de la main. Elle était blottie sur le rebord de sa fenêtre, emmitouflée dans sa couverture violette préférée. C’était un cadeau de sa grand-mère, reçu juste après qu’elle soit tombée malade pour la première fois, il y a cinq ans. Elle était chaude et douce. C’était l'un de ses biens les plus précieux. Elle l’emportait toujours à l’hôpital avec Maddox, son loup en peluche. Elle était sans doute trop grande pour ça, mais elle s’en fichait. Quand elle était malade, elle avait besoin de réconfort et de choses familières.
Les voix de ses parents passaient sous la porte fermée de sa chambre. Elle détestait les entendre se disputer. Elle ne comprenait pas tout, mais elle savait qu’ils se bagarraient encore. Ça arrivait presque tous les soirs maintenant. Parfois, elle saisissait un mot ou deux. Parfois, elle entendait son propre nom. Elle avait l'impression que la plupart de leurs disputes étaient à cause d’elle. C’était le fait qu’elle soit toujours malade qui les faisait se disputer sans cesse.
Ça la rendait triste de savoir qu’ils se querellaient pour elle, mais sa vie n’avait rien de normal. Elle n’avait jamais été normale, pas depuis ses quatre ans. Genny avait été malade la majeure partie de sa vie. En ce moment, elle se remettait de sa dernière crise et commençait à se sentir un peu mieux. Elle espérait que les disputes allaient se calmer un peu.
Genny avait passé tellement de temps à l’hôpital ces cinq dernières années que tout le monde la connaissait. Parfois, elle pensait qu’elle ne sortirait jamais de là. Elle passait ses journées à dormir dans des lits inconfortables. Elle ne comprenait pas pourquoi les lits n’étaient pas plus mous. Elle se disait que si les lits étaient plus confortables, les gens ne voudraient peut-être plus partir.
Elle, par contre, elle voulait toujours partir. Elle aurait préféré ne jamais y aller, mais elle y était tout le temps, ou du moins c'est ce qu'elle croyait. Elle détestait cet endroit. C'était pourtant le seul moment où elle voyait d’autres enfants de son âge. Mais ce n’était pas la maison.
Le seul point positif, c’est que les autres enfants étaient aussi malades. Ce n'était pas bien d'être malade, mais au moins, ils ne trouvaient pas ça bizarre qu'elle soit chauve. Ils ne se moquaient pas de son masque à oxygène ou de sa perfusion qu’elle traînait partout comme un accessoire. Ils l’acceptaient comme elle était. Pour eux, elle n’était pas une bête curieuse. Malheureusement, elle en connaissait certains très bien parce qu’ils venaient aussi souvent qu’elle. C’était la seule chose qu’elle aimait à l’hôpital : elle voyait ses amis. Jusqu’à ce qu’ils meurent.
Les disputes de ses parents avaient commencé l’année dernière, enfin, c’est ce qu’il lui semblait. Genny était allée à l’hôpital quatre fois pendant cette période. Ils ne se disputaient pas quand elle était là-bas. Mais à la maison, elle les entendait toujours. Elle détestait ça. Elle détestait tout. Cette maladie qui ne partait jamais et ces disputes qui étaient de sa faute.
Genny restait assise là, à regarder la pleine lune par la grande fenêtre. Elle était très brillante et très grosse ce soir. Elle éclairait tout le jardin. On y voyait comme en plein jour même s’il faisait nuit noire. C'était un jardin où elle n'allait presque jamais, surtout à cette saison. Sa mère lui disait qu’il faisait trop froid. Elle rêvait d’aller courir dehors et de faire l'idiote dans l'herbe comme une enfant normale. Comme sa grande sœur, Ana. Mais Genny n’était pas normale, et elle ne sortait presque jamais, pas même dans son propre jardin.
Quand il faisait beau, sa mère l’emmenait parfois jouer près d’un petit ruisseau. C’était juste après le jardin, dans les bois. Elle y passait des heures avec sa sœur Ana à s’amuser comme des folles. Ana était souvent sa seule camarade de jeu, mais elle était super drôle.
Le reste du temps, Genny ne quittait la maison que pour aller chez le docteur ou aux urgences. Elle n’allait nulle part ailleurs, car ses parents pensaient que c’était dangereux. Ils disaient que ses défenses étaient trop faibles et qu'elle pouvait retomber malade facilement. Elle détestait être malade.
Elle suivait aussi l’école à la maison depuis toujours. Sa mère lui faisait la classe. Elle voulait que Genny travaille bien pour ne pas prendre de retard. Ce n’était pas toujours facile, surtout quand elle était très fatiguée par la maladie. Parfois, elle avait du mal à tenir sa tête droite, alors se concentrer sur ses devoirs était impossible.
Mais dès qu'elle allait mieux, sa mère la poussait à en faire le plus possible. Genny détestait ces moments-là. Elle n’avait plus de temps pour rien d'autre. L’école l’épuisait et ça l’énervait un peu. Elle aurait voulu tout laisser tomber. Elle n’en voyait pas l’intérêt, surtout si elle ne devenait jamais une grande personne.
Il n’y avait pas grand-chose qu’elle aimait dans sa vie. Elle avait horreur de l’hôpital. Elle détestait qu’on la pique et qu’on l’examine tout le temps, mais c’était son quotidien. Elle savait ce que les médecins disaient, même si elle faisait semblant de ne pas comprendre. Elle savait qu’ils ne pensaient pas qu’elle deviendrait grande. Ils pensaient qu’elle mourrait avant d’être adulte.
Genny s'en moquait. Certains jours, elle avait mal partout. Elle essayait de ne pas se plaindre, mais c’était parfois très dur. Elle n'avait pas envie de faire la grande fille. Elle voulait juste se blottir dans les bras de sa maman et pleurer. Certains jours, elle craquait. Elle faisait de son mieux pour être courageuse, mais parfois, c’était juste trop difficile. Elle n'y arrivait plus.
Genny ne jouait pas vraiment avec d’autres enfants. Sa sœur Ana prenait toujours le temps de jouer avec elle en rentrant de l’école. Ana avait six ans de plus qu’elle. À quatorze ans, elle était magnifique. Sa sœur avait de beaux cheveux argentés. Genny, elle, n’avait presque plus de cheveux. La plupart du temps, elle était chauve. Plus de cheveux, plus de sourcils, plus de cils. Tout tombait. Elle avait ça en horreur. À force, quand elle savait qu’un traitement allait commencer, elle demandait à son père de tout raser d’un coup. Elle ne voulait pas les voir tomber petit à petit. Les premières fois, elle avait pleuré toutes les larmes de son corps, tellement elle avait eu peur.
Elle savait aussi que c’était pour ça que ses parents ne l’envoyaient pas à l’école. Ils ne voulaient pas qu’on se moque d’elle. À l’hôpital, ça allait. Les autres enfants étaient aussi malades et beaucoup étaient chauves. Ils ne se moquaient pas de son physique. Certains étaient même dans un état bien pire qu’elle.
Ana lui disait que les enfants pouvaient être méchants. Comme elles ne seraient pas dans la même école, Ana ne pourrait pas la protéger contre les brutes. Ana était très protectrice. Elle faisait beaucoup pour Genny, jouait avec elle et l’aidait pour ses devoirs. Ana lui apprenait plein de choses. Elle expliquait parfois mieux que les grands, avec des mots simples. Ana était très patiente et Genny l’aimait plus que tout au monde.
Elle était juste triste que sa maladie pèse autant sur la vie d’Ana, même si sa sœur ne se plaignait jamais.
Genny leva les yeux quand sa sœur entra discrètement dans la chambre. Ana avait le droit de se coucher plus tard. Elle avait beaucoup plus de liberté que Genny. Genny savait que c’était à cause de leur différence d’âge, et aussi parce qu’Ana avait une santé de fer.
« Qu’est-ce que tu fais levée, ma puce ? » Ana s'arrêta et regarda par la fenêtre pour admirer la nuit.
« Je n’arrive pas à dormir », répondit Genny en fixant à nouveau le dehors. C’était là qu’elle s’asseyait quand le sommeil ne venait pas, soit à cause des disputes, soit à cause de la douleur.
« Tu les entends, n’est-ce pas ? » Ce n’était pas une question. Elle savait qu’Ana détestait leurs disputes autant qu’elle.