Les errances de l'Albatros

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Résumé

Quand un nouveau départ s’impose, Lydie, cheffe étoilée de trente-cinq ans, décide de prendre le large pour devenir activiste et protéger les océans, ou du moins cuisiner pour ceux qui le font. Quitter Paris pour partir à bord de l’Albatros, ce navire portant le nom de ce grand oiseau symbole de liberté et bon présage pour les marins ? Une idée folle qui lui permet de rencontrer Gwendal, capitaine bourru et attentionné du bateau. Ces changements abrupts de comportements lui donneraient presque le mal de mer. Lydie devra faire preuve d’adaptation pour affronter la vie à bord et les dangers de leur mission, mais aussi pour apprivoiser son beau capitaine. Un changement de cap peut bouleverser le cours d’une vie, voire même de deux. Encore faut-il faire suffisamment confiance pour se laisser guider.

Genre :
Romance
Auteur :
Debbie_Chapiro
Statut :
Terminé
Chapitres :
30
Rating
5.0 1 avis
Classification par âge :
18+

1. Claquer la porte du frigo

J’entre d’un pas décidé dans le restaurant qui m’a offert ma chance en tant que cheffe. Mon regard se fait nostalgique sur la salle classieuse parée de moulures et de lustres scintillants. Les tables sont déjà dressées au cordeau, comme toujours. La pulpe de mes doigts caresse la volupté des nappes. D’un rose poudré, elles sont rehaussées d’une argenterie étincelante. Il ne manque que les fleurs fraîches qui ne devraient pas tarder à être livrées.

J’adore ce lieu, ce restaurant étoilé proposant principalement des plats végétaux. J’ai dû me battre pour prouver que j’y ai ma place. En tant que femme de trente-cinq ans, on a mis en doute mes compétences et ma capacité à gérer la pression, pourtant je suis toujours là et le cahier de réservation ne désemplit pas.

Aujourd’hui, malgré ma détermination, c’est avec une pointe au cœur et le ventre tordu par l’angoisse que je rejoins mon équipe pour la réunion hebdomadaire. Mon regard capte celui de Darany, la responsable de salle. Elle interrompt l’inspection du plan des tables du jour pour me décocher un clin d’œil encourageant. J’y réponds en prenant une grande inspiration, puis j’entrelace mes mains pour dissimuler leur tremblement. Je tente d’afficher un rictus enjoué et évite de croiser les yeux de Cyril qui s’est planqué derrière.

— Bonjour à tous. Désolée pour mon léger retard, lancé-je d’une voix faussement maîtrisée.

— Bonjour, cheffe ! entonnent en chœur la douzaine de collègues installés en cercle dans la partie bar du restaurant.

Je ne peux m’empêcher de sourire en les entendant. Ça me fait toujours quelque chose de sentir leur respect, preuve de ma légitimité à ce poste, d’autant plus que certains sont plus âgés et expérimentés que moi. Moi aussi, j’ai dû m’aplatir pendant les longues années de brigade qui m’ont menée jusqu’ici.

— OK, donc, le menu du mois a été testé et approuvé par la direction et leurs invités. Ils sont ravis des nouvelles saveurs audacieuses que nous avons mises en avant. Bravo à tous pour vos propositions. Je pense que c’est un de nos meilleurs menus et je suis fière de nous.

Je laisse chacun savourer cette première partie de mon discours. Les visages sont radieux et chacun se réjouit du travail accompli. Puis, j’affiche un air sérieux qui impose le silence sans que j’aie besoin de le demander.

— J’ai une autre nouvelle à vous annoncer. J’ai décidé de donner ma démission, qui sera effective dès la fin de semaine.

Un brouhaha d’exclamations choquées emplit la pièce et mon regard se fixe à celui de Cyril, notre chef pâtissier. Il semble statufié par la nouvelle. Ses yeux sont vitreux et sa bouche reste ouverte de surprise. Mon cœur se serre à cette vision. Il a beau m’avoir fait souffrir, lui annoncer mon départ en même temps qu’aux autres était peut-être un coup bas.

— C’est une décision inattendue, mais sachez que vous n’êtes pour rien dans ce choix. J’ai envie de me lancer de nouveaux défis. Vous m’avez démontré qu’ici tout fonctionne parfaitement. J’ai toute confiance en Samuel pour prendre ma suite, de manière temporaire du moins. J’ai appuyé tes qualités auprès de la direction. À toi de leur prouver tes capacités.

Le concerné se lève pour m’étreindre contre sa large poitrine. Mon second est un cuisinier de grand talent et je suis ravie que mon départ le propulse sur le devant de la scène. Il le mérite amplement.

— Je reste quelques jours pour enclencher le nouveau menu et assurer la transition avec Samuel.

— Vous savez ce que vous allez faire, cheffe ? me questionne notre saucière.

— J’ai quelques pistes, fabulé-je. Je vais aussi me reposer un peu. Je ne manquerai pas de vous tenir au courant. Allez au boulot, on a un service à préparer.

Tous quittent le salon pour rejoindre la cuisine en lançant des regards interrogateurs à Cyril, toujours sous le choc. Il demeure assis, l’esprit dans le vague. J’hésite un instant à suivre mon équipe, cependant, je lui dois bien quelques explications. Je m’installe en face de lui, tout en gardant une distance nécessaire.

— Lydie, tu n’avais pas à faire ça, bredouille-t-il en me fixant de ses yeux humides.

— Non, je n’avais pas à le faire, c’est vrai, répliqué-je froidement.

— On n’a même pas pris le temps de discuter de ce qui s’est passé.

— Pas la peine Cyril, ta tête entre les jambes de cette connasse, c’était parfaitement clair.

— Alors c’est fini ? Tu me quittes, tu démissionnes et basta ?

— T’as tout compris, houspillé-je.

Je ferme les yeux quelques instants pour maîtriser l’afflux de colère qui m’envahit. Avec Cyril, on vit une relation amoureuse et professionnelle depuis quatre ans. Entre lui et moi, ça a d’abord été le coup de foudre culinaire, puis une amitié s’est installée et on s’est naturellement mis ensemble. Dans notre boulot, c’est compliqué de dénicher quelqu’un qui accepte nos horaires de dingue et notre implication sans limites. De tous les sacrifices que j’ai dû faire pour atteindre les sommets, mes relations sentimentales ont le plus souffert. Notre vie de couple était plan-plan, mais notre complicité et notre complémentarité en cuisine ont fait notre force. Je ne cache pas que le trouver en fâcheuse posture avec une femme quelconque m’a brisé le cœur, mais peut-être pas pour les bonnes raisons. Au-delà du fait qu’il ne m’avait pas offert ce genre de prestation depuis très longtemps, c’est plus sa trahison qui m’a blessée que l’idée de notre rupture. J’ouvre à nouveau les yeux sur un Cyril médusé et penaud. Il ne cherche pas à s’excuser ni même à me retenir.

— Écoute Cyril, c’est toi qui as fait ce choix pour nous. Tu es passé à l’action pour une fois. Avec le manque de classe et de courage qui te caractérisent, mais tu l’as fait. D’un côté, ça m’a permis de réaliser la supercherie de notre relation. On était ensemble par facilité et pour répondre aux attentes de nos proches. Un peu plus et on faisait des gosses… Imagine... Tu as beau avoir fait le con, je te remercie d’avoir mis fin à tout ça.

— Ne quitte pas ce job que tu aimes tant, pour moi. Je ne me le pardonnerai pas, Lydie, supplie-t-il.

— Ta trahison m’a ouvert les yeux sur bien des choses. Je ne pars pas pour te fuir. C’est juste le bon moment pour me réveiller. J’ai trente-cinq ans. J’ai atteint mon rêve le plus fou, celui pour lequel je respire depuis toujours : devenir cheffe étoilée. Et maintenant ? Je dois trouver une autre raison de me donner à vivre. Et fonder une famille bidon, n’en fera pas partie.

Je me lève sans un mot de plus pour rejoindre nos collègues en cuisine. Le silence m’accueille, signe qu’ils essayaient de percevoir notre conversation. Notre relation n’était un secret pour personne, même si nous n’en faisions pas étalage.

— Allez, au boulot, tout le monde, argué-je à ma brigade.

— Oui, cheffe !

Un sourire se plaque à nouveau sur mon visage en les entendant. Puis la cuisine s’active. Le bruit familier des couteaux sur les planches en bois, du tintement des casseroles et des flammes ardentes emplissent l’espace. Les odeurs âcres d’huiles et d’épices se mêlent à celles plus vivifiantes des fruits fraîchement coupés. Je me gorge un instant de tout ceci avant de rejoindre le bourdonnement de la ruche.

Ça me manquera !