Chapitre 1 : La rencontre
La mafia
« À la vie, à la mort ».
Telle est la devise de tout bon mafieux.
Aujourd’hui, chaque date, chaque couronne, chaque croix, chaque symbole sombre gravé sur l’ensemble de mon corps est l’expression même de cet engagement.
La mafia : ma femme, mon amante, ma putain…
À tout jamais, elle aura ma loyauté à l’image de toutes ces marques indélébiles tatouées un peu partout sur ma peau.
Emy
Trois lettres qui annulent tout ce blabla.
— Damiano, va réveiller Ernesto pour qu’il profite avec nous de ce petit lot !
Dante - mon capo, le chef suprême, le parrain des parrains, mon cousin… Cinq ans nous séparent. J’en ai 25, il en a 30. Je suis son consigliere, son bras droit. Nos pères décédés brutalement en mission, nous ont laissé la famille, la hiérarchie, le goût du sang… Dante a toujours été la tête dure. Le type gouverne comme s’il en possédait les droits, les brevets, les labels. Je m’entends rarement quelqu’un. Notre relation est cordiale, comme entre collègues. Un sujet toutefois nous divise : les femmes.
— Damiano !! me relance d’un signe de main, Frankie - un de nos hommes les plus dévoués.
— Demerdez-vous ! je grogne.
Ensemble, ils ont ramené une fille. Une tigresse. Ceinturée par les bras solides de Dante qui avance en la soulevant de terre, elle se débat si vaillamment qu’elle lui fait la misère.
— Lache-moi, fils de pute !
Mais les deux hommes ne sont pas là pour jouer.
Dans un bruit de ferraille lourd, Frankie ouvre le hangar.
Dante y pénètre comme un chien enragé.
Un cri, un coup - de poing, le raclement encore de la porte et la nuit avale tous les sons.
Je me tourne vers le ciel en relâchant ma fumée.
Deux heures du mat. Panne de sommeil.
Je suis sorti du manoir pour fumer ma clope à l’air libre, frais par ce temps d’hiver. Les mains dans les poches, en fine chemise, je grelotte. Pas de froid…
Question d’éducation.
— Tu me fais honte, Damiano ! me sermonne ma mère, son visage se superposant à la lune.
Décédée de chagrin à la mort de mon père, la madré m’a inculqué jusqu’à mes dix-neuf ans, le respect total pour chaque femme. Toutes. Sans exception.
Les escortes, seules compagnes que je m’accorde, n’auront jamais de ma part un mot ou un comportement déplacé. C’est ma norme. Pas celle de Dante… élevé par, et comme, un vrai dur, il n’a d’estime pour personne. Ce qui nous dissocie autant.
Des prouesses dégueulasses sur son compte, j’en ai entendues et pas qu’un peu. En être témoin, c’est différent…
— Va la sauver, mon fils !
Si je ne fais rien, ils vont la briser.
Si j’agis, ils vont me briser.
Le domaine est un ranch isolé. Chaque homme, chaque cheval, chaque partie de campagne que j’observe alentour est profondément assoupi.
Un signe.
Personne ne se soucie de personne. Je dois regagner tranquillement ma chambre et tu le sais, maman. Tu sais comment ça marche.
Intervenir dans les affaires d’un mafieux, c’est trahir une règle d’or, un serment sacré. Même justifiée, toute opposition à un chef est une trahison… et la trahison se paie cher, très cher.
D’un mouvement de pichenette, je jette ma clope sur la terre battue.
La fumée que je viens d’inhaler s’embrase à l’intérieur de moi.
Sans y penser, ma main passe à l’arrière de mon veston et j’avance, aveuglé par une colère sourde.
Damiano qu’est-ce que tu fous ?
Mes doigts se contractent sur la crosse froide de mon arme que je sors, ma main la trouvant par habitude et je me retrouve à tirer sur la porte du hangar.
Putain. De la bile remonte dans ma gorge.
J’ai soudain quatre ans.
J’en ai tué des gens, j’en ai vu souffrir, se faire torturer, ce que je regarde m’affaiblit, me brûle les yeux comme de l’acide. M’agrippant à mon silencieux contre ma cuisse, je referme doucement la lourde porte et fais un pas.
— Han, han, cazzino, cette pute est l’un de nos meilleurs coups ! me crie Dante, la sueur au front.
— Damiano ! Tu te joins à nous ? Quand y’en a pour deux, y’en a pour trois ! plaisante Frankie, un large sourire extatique sur le visage tandis qu’il tire plus fort sur les cheveux de la brune.
Entièrement nue.
Les vêtements déchirés au sol.
Suspendue par les bras à une corde reliée à une poutre en bois, comme un cochon à découper. Les pieds traînant dans la poussière. Une fille belle comme une mannequin qui aurait trop bu, au milieu de la réserve de munitions, de bouteilles de whiskies, d’une fourche, de quelques ballots de paille et de deux grosses merdes qui abusent d’elle d’une façon qui me donne le tournis.
Frankie - le poing contracté dans ses longs cheveux noirs jais, maintient son visage enfoncé contre son pantalon, s’apprêtant visiblement à jouir dans sa gorge.
Dante - le froc baissé sur ses chevilles, la pylône par derrière en haletant comme un porc, accroché des deux mains à ses hanches cagneuses.
Presque inanimée, elle gémit de longs sifflements d’agonie.
Mon cœur se retourne.
Je tends le bras, enclenche mon arme et vise. Merde !
Nauséeux et bouillonnant, je tremble comme une feuille tandis que ma vision s’est réduite à une poudre d’étoiles blanches.
Première fois que ça m’arrive ! Je risque de la toucher. J’inspire. Dante tourne la tête vers moi.
— Ta maman t’as pas appris à respecter les femmes, cousin, je lui dis pour l’effet de surprise.
Mon ton bas et ferme débite l’action, le temps, la fraîcheur nocturne, nos respirations.
Ma paume se contracte sur ma crosse. Chacun se retire lentement. Pas de geste brusque quand on a une arme pointée sur soi.
La fille tousse bruyamment. Frankie lève doucement les mains. Dante parle le premier.
— Que se passe-t-il, fraté ?
Pas un mot.
Je garde ma concentration pour ma perception floue, leurs mouvements, la stabilité de mon bras. Mon acuité s’est dédoublée ; l’odeur de la paille, de la sueur, le silence de mort, un goutte-à-goutte dans un coin… et mon cœur qui bat dur. J’inspire pour le calmer. Putain, ce léger souffle me fait trembler.
— J’aurais jamais pensé que tu tomberais pour une pute, ajoute Dante, plus confiant.
Il a compris. Je l’entends dans sa voix. Je n’ai plus une seconde à perdre.
Dans la vie, il y a cinq sortes de tireurs : les snipers, les Lucky Luke, les intuitifs, les chanceux et y’a les gars comme moi, les quatre à la fois.
Dante remue. Mon index rejoint la gâchette. Fermant les yeux, je retiens les emplacements, étudie les trajectoires, distingue les bruissements et maintenant ? Le reste appartient au destin. 0