Le soleil s’effilochait sur les toits blanchis à la chaux, étirant des ombres longues comme des promesses inachevées. De ma fenêtre, je voyais, de l’autre côté, une terrasse solitaire, suspendue au-dessus du dédale de ruelles. C’est là qu’elle apparaissait chaque soir, drapée d’un foulard rouge qui buvait la lumière. Ses mains se posaient sur le bois poli d’un oud ancien, caressant les cordes avec la précision d’une mémoire intacte. Les premières notes s’échappaient, chaudes et vibrantes, traversant l’air saturé de jasmin et de poisson grillé. Je ne connaissais pas encore son nom, mais déjà, quelque chose en moi savait qu’elle venait de m’ouvrir un passage secret.
Au début, je me contentais d’écouter, cachée derrière le rideau comme on espionne un rêve qui ne nous appartient pas. Rapidement, j’attendais cette silhouette avec impatience, mes oreilles tendues vers les premières vibrations, plus tôt encore que l’appel à la prière. Les notes devenaient mon fil du soir, un lien invisible tendu entre sa terrasse et la mienne. Elles me frôlaient comme une main audacieuse, allumant en moi une chaleur douce et interdite.
Une nuit, incapable de rester simple spectatrice, je frappai deux coups contre la rambarde métallique. Les cordes s’interrompirent un instant, puis reprirent, plus vives, comme une réponse codée. Ce soir-là, je ne dormis pas.
Deux soirs plus tard, en allant chercher de l’eau dans une petite épicerie proche, je la croisai enfin. De près, elle semblait plus grande, droite comme un cyprès, les yeux bordés de khôl d’un noir profond.— C’est toi, la voisine curieuse ? demanda-t-elle.Je sentis mes joues s’embraser.— J’aime... écouter, répondis-je maladroitement.Elle eut un sourire franc, libéré de toute coquetterie.— Écouter, c’est déjà jouer un peu. On joue avec les oreilles, avec le souffle... et parfois avec les doigts.Elle effleura les siens, longs et nerveux, puis s’éloigna, laissant derrière elle une trace de jasmin et de bois ciré.
Je restai plantée là, troublée, jusqu’à ce qu’un grincement sec me tire de ma rêverie. La porte en fer du rez-de-chaussée venait de s’ouvrir : le vieux Benaouda me dévisageait, son œil plissé, la moustache jaunie par le tabac.— Les filles honnêtes ne traînent pas dans la rue à cette heure, grogna-t-il.Je me tus. Dans la Casbah, un mot peut devenir pierre, et les pierres ne se retirent pas.
Les jours suivants, un langage secret prit forme. Une mélodie vive pour direje suis là, un arpège lent pour direje t’attends. Je répondais avec mes moyens : un mouchoir blanc noué à la rambarde, une lumière allumée plus tôt, un petit coup de métal. Ses notes me touchaient sans contact, et je découvrais qu’on pouvait se reconnaître sans jamais se nommer. Dans ce fil invisible, il y avait un pouvoir neuf, intime et joyeux. Un pouvoir qui m’appartenait.
Mais un soir, en descendant acheter du pain, j’entendis mon nom. Pas prononcé, craché.— La petite de chez Benali... toujours sur sa terrasse avec la vieille.Deux hommes parlaient à voix basse, assez fort pour que je comprenne.À la maison, ma mère m’attendait.— On m’a parlé, dit-elle. Ce n’est pas bien. Les gens voient tout.Je voulus protester, mais dans ses yeux, je vis la peur, la peur des rumeurs qui salissent plus vite que la pluie ne nettoie. Cette nuit-là, la terrasse resta vide. Pas une note, pas un souffle. Un silence qui ressemblait à une punition.
Trois jours passèrent. Puis, un soir, la porte de Zohra claqua. Oui, Zohra : j’avais appris son nom. Elle apparut, oud en bandoulière, et me lança :— On ne se tait pas parce que ça dérange. On joue plus fort.Elle m’invita à traverser. Sur sa table, une feuille couverte de prénoms.— Ce sont ceux qui veulent écouter. Demain soir, on leur ouvre nos terrasses. Pas pour chuchoter. Pour que toute la Casbah entende.Ses yeux brillaient sous la lampe à pétrole.— Prête à jouer avec tes doigts, Inès ?Et je compris qu’elle parlait de bien plus que de musique.
Le soir venu, la ville semblait retenir son souffle. Des lanternes guidaient les invités d’un toit à l’autre. On s’asseyait sur des tapis, on passait le thé brûlant et les figues sèches. L’odeur de la menthe et du sucre flottait dans l’air, douce et entêtante. Zohra s’installa au centre, son oud posé sur ses genoux, et me fit signe.
La première note jaillit, grave et profonde, se heurtant aux murs blancs avant de s’élever vers le ciel sombre. Le murmure des invités s’éteignit. Le rythme enfla, mes mains accompagnaient les siennes, et la musique se répandit comme une marée chaude, traversant les terrasses, dévalant les ruelles. Les visages s’ouvraient, certains fermaient les yeux, d’autres riaient, certains laissaient glisser une larme.
Ce n’était plus un concert. C’était un seul corps, immense, relié par nos gestes et par notre souffle. Chaque note clamait :Nous sommes là. Nous avons le droit. Et nous jouissons de ce droit.
Quand la dernière vibration mourut, un silence doré enveloppa la Casbah. Puis, un cri, un autre, et bientôt toute la ville applaudissait, frappait des mains, frappait des cœurs.Je croisai le regard de Zohra. Elle souriait. Et je sus que plus rien, jamais, ne me ferait taire.
Magnifique 🤩✨🌹ça m'a rendu nostalgique 🇩🇿