Le fantôme de mes nuits
Encore un. Ces cauchemars ne cessent de me tourmenter. La bouteille est presque vide. Si je bois, c'est pour noyer ma peine, pour oublier.
Mes amis ne me reconnaissent plus, je ne suis que l'ombre de moi-même. Mon reflet dans le miroir est pitoyable !
La bouteille que je viens de vider vient de s'écraser sur le miroir du salon, le brisant en mille éclats de verre et laissant place au désordre qui me répugne. Ma petite vie bien rangée, mon petit train-train routinier comme je l'appelle, me fatigue aujourd'hui. Je regarde un instant mes mains couvertes de blessures. Des gouttes de sang perlent sur mes poignets rougis par le fracas de la bouteille que j'ai moi-même lancée dans un excès de colère.
Je me lève maladroitement. Ma vision est floue, perturbée. Suis-je saoul ? Ou bien fou ? Un peu des deux, je crois.
J'enfile un manteau et sors de l'appartement en claquant la porte, laissant derrière moi le désordre que j'ai causé. Je préfère fuir, mais je n'ai nulle part où aller. Ma Golf, mon seul refuge.
Conduire me fait oublier aussi, mais l'alcool est devenu mon péché depuis que je ne dors plus.
Je n'ai pas toujours été ainsi, je veux dire, misérable. Avant, j'étais plutôt un séducteur. J'aimais courtiser les femmes. Toujours pimpant et sûr de moi. Un sourire et je les faisais craquer. Plus maintenant.
Je dévale les escaliers lentement, manquant de trébucher à la dernière marche. Je me redresse et sors me poser dans la voiture. Ce soir, je ne peux pas rouler. Mon état ne me le permet pas, mais j'aimerais...
Je sors une cigarette de la boîte à gants et mon briquet que je peine à allumer. Je grogne, il faut que j'en rachète un.
J'ai l'impression d'investir dans ma tombe. Pourtant cette même cigarette... La fumée me perturbe quand je la regarde se dissiper en des ondulations presque imperceptibles. J'ai l'impression de voir le corps d'une femme qui danse. La danse sensuelle qui me fait vriller.
Même si je ne suis plus aussi sensible au charme des femmes. Il y en a bien eu une, la seule, celle qui hante mes nuits encore aujourd'hui. Son fantôme me hante, me tourmente.
Je sombre malgré moi.
Dans un soupir d'épuisement, j'ai fini par m'endormir.
Cette nuit fut aussi hasardeuse que les précédentes. Le pire, c'est qu'en me levant je ne me souviens plus de la veille. Pourquoi j'ai dormi en voiture... ?
Bref, je monte à l'appartement me changer. Je ne dois pas être en retard au travail cette fois.
J'enfile un jean gris et mon manteau noir, après avoir pris une douche et fait ma toilette. J'ai bu un café un peu trop corsé, mais je suis pressé. Je n'ai pas le temps, je dois faire de l'argent. Non. C'est ce que je pensais pour fuir mes traumas. J'essaye de ne rien laisser paraître au travail et devant mes proches. Seuls deux de mes amis sont au courant. Je dois les voir ce soir d'ailleurs.
Il est l'heure, j'y vais. Je jette un dernier coup d'œil au champ de bataille que j'ai fait hier dans la rage de l'impulsion.
« Pitoyable... » murmurais-je en serrant les dents.
Arrivé au travail, je n'ai pas pris la peine de saluer la secrétaire. Je ne sais pas ce qu'elle me trouve, mais elle essaye de me séduire. Je n'ai de pensée que pour... Elle. Mais elle n'est plus là. J'évite les interactions avec les femmes. En réalité, j'ai déjà ma dose de souffrance à régler et je broie du noir en ce moment. Mes cernes en sont témoins, ces nuits blanches interminables.
J'ai essayé des calmants, des somnifères, je suis même allé voir le psy ! Mais rien à faire.
Au bureau, tout est en ordre. La plupart du temps, je fais les déplacements pour les livraisons ou bien la réparation des véhicules au garage. Mais aujourd'hui, la secrétaire s'est chargée des appels. Voyant mon état, elle les a reportés pour la semaine prochaine. Quel perte... Ce n'est pas grave, j'ai les ressources nécessaires.
Le bureau, qui m'était une passion autrefois, n'est plus qu'un simple travail. Un échappatoire, parfois une corvée de plus. J'ai peut-être besoin de vacances, mais cela ne m'empêchera pas d'échapper à la douleur.
La journée est passée, je n'ai rien vu. Je clique par pur mécanisme, par obligation. Je réponds aux mails sans réfléchir.
Le dernier fichier scellé, je sors du bureau et monte dans ma Golf.
Je rejoins mes deux amis, Selim et Yass. Ils ont prévu de me remonter le moral.
Quel perte de temps...
J'espère que cette fois-ci ils ne vont pas m'énerver comme la dernière fois. Rien que d'y penser, je souffle.
J'arrive au restaurant. Ils sont déjà là à m'attendre. Ils semblent discuter et rire... mais de quoi ?
Ils s'interrompent brusquement lorsqu'ils m'aperçoivent à l'entrée. Leurs regards me scrutent de la tête aux pieds, comme pour voir ce que je suis devenu. Un léger sourire de malaise se dessine sur leurs visages. J'ignore cette maladresse de leur part et prends place à notre table.
« Alors, du nouveau ? » me lance Selim.
Je hausse légèrement les épaules en détournant mon attention sur le serveur qui prend notre commande.
« Des pâtes à la burrata et une bière pour moi », indiquais-je brièvement.
« Ce sera tout ? »
J'acquiesce d'un signe de tête.
« Et vous, messieurs ? »
« Même chose pour moi », répond Selim.
« Seulement une bière pour moi », répliqua Yass.
« C'est noté. Je vous apporte ça ! »
Le serveur se dirige vers les cuisines.
« Et elle ? » dit Yass en m'observant. « Tu y penses toujours ? »
Selim écarquilla les yeux, manquant de me faire rire.
« Elle ?... Elle me manque encore, je ne sais pas vraiment, je n'arrive pas à l'oublier. »
Lisant le regret dans ma voix, Selim intervint :
« Tu sais, tu n'es pas obligé d'en parler, hein ? C'est pour ton bien qu'on essaye de te faire passer à autre chose... Elle, c'est du passé. »
« J'ai encore rêvé d'elle cette nuit... »
« Comme d'hab », rétorque Yass.
Selim fit mine de sortir fumer une clope, voyant mon air crispé face à la provocation de Yass.
« Tu cherches quoi exactement ? » répondis-je d'un ton sec.
« Rien. Je suis un peu jaloux, c'est tout. Cette femme-là, il n'y en a pas deux. Tu ne la retrouveras jamais, Qas. »
« Je le sais ! » m'écriai-je, frappant du poing la table.
Les regards des clients se figèrent dans ma direction.
« Elle s'est refusée à moi ! J'aurais pris soin d'elle ! Qu'est-ce qu'elle t'a trouvé franchement, à part l'argent et le physique, t'as rien pour toi ! » s'écria Yass en quittant la salle.
« Toi ?! Prendre soin d'elle ? T'es fou ! »
Fou de rage, je paie la note en ayant à peine goûté mon plat.
Selim s'excuse, avant de quitter le restaurant lui aussi.
Je franchis le pas de ma porte, le cœur lourd. Les mots de Yass, en boucle dans mon esprit, me drainent le reste d'énergie qu'il me reste de la journée.
Et s'il avait raison ? Suis-je vraiment qu'un ex-amant toxique ?
Je m'affale sur le canapé, desserre ma cravate et déboutonne le haut de ma chemise. Je suis encore à chaud, bouillonnant de rage. Les fenêtres sont ouvertes, et un léger vent souffle à travers les fins rideaux blancs du salon.
J'empoigne la bouteille d'alcool au coin du canapé et en bois une gorgée. Mes muscles se délient lentement et je sens le sommeil venir.
Elle est encore là... Elle me fixe, puis se détourne de moi, comme chaque fois que je l'aperçois, comme une biche échappant au prédateur. Qu'est-ce qu'elle est belle, tellement belle quand je l'observe. Je ne lui ai jamais dit, mais elle est sublime.
Elle danse avec charme, elle m'envoûte tant... J'ai envie de la serrer contre moi, sentir sa peau contre la mienne, l'embrasser avec fougue. Me loger en elle, accéder à son corps me rendrait fou... Elle me manque, je veux retenter. Va-t-elle me repousser ?
Je m'approche discrètement pour la prendre dans mes bras, mais elle recule.
« C'est de ta faute Qas, je te pardonnerai jamais », murmure-t-elle.
Elle continue de reculer jusqu'au bord du gouffre et s'arrête. Je cours pour la rattraper.
« Non ! Attends ! Arrête ! Laisse-moi t'expliquer ! » m'écriai-je, maladroit.
Et là, avant de pouvoir l'attraper, elle ferme les yeux et tombe en arrière dans le vaste océan... Cet océan de larmes qu'elle a pleuré toute mon absence, qu'elle refuse de me pardonner.
Sous le choc et pris de sueur froide, je me réveille en sursaut. Je peine à me lever. La bouteille d'alcool gît sur le sol, et j'étais allongé là, dans la flaque de vin. Je regarde dans le morceau de miroir et m'aperçois. Ma chemise blanche immaculée de rouge me donne un air sinistre et méprisant.
« Tss... on dirait Dracula », soufflai-je, agacé.