Chapitre Un
J'étais à dix secondes d'une crise de nerfs qui aurait fait passer les caprices d'une top-modèle pour de la gnognotte. Serrant mon téléphone, j'ai serré les dents et compté à rebours à partir de cinq avant d'aborder le videur qui gardait l'entrée du 716, le club dont je gérais les relations publiques.
« Bordel, elle est où la soirée que j'ai organisée, Trey ? »
Le gros tas de muscles bronzé a haussé les épaules. « Yo, Dragon Lady, je ne laisse entrer que ceux qui ont un bracelet orange. Pas de bracelet ? Pas d'entrée. »
J'ai ravalé le va te faire foutre qui me brûlait le bout de la langue. « Eh, Trey, tu sais que ma meilleure amie va épouser Dimitri de la sécurité de Front Door, pas vrai ? » À en juger par sa tête, il avait oublié. « Ouais, tu peux dire adieu à tes chances d'être embauché là-bas. »
La tête en vrac, j'ai poussé la porte pour entrer dans le brouhaha du club sans attendre sa réponse cinglante. Même si le 716 payait bien ses videurs, tout le monde voulait rejoindre l'agence de sécurité de Dimitri Stepanov. Ça commençait sérieusement à me gonfler.
Non seulement ses hommes étaient prioritaires pour les postes chez Faze, le nouveau club branché de Houston appartenant au milliardaire Yuri Novakovsky, mais il se disait que Dimitri allait sélectionner ses meilleurs éléments pour les former en tant que gardes du corps pour l'élite. Il y avait un paquet de fric à la clé, et ce connard de Trey n'en toucherait pas un centime si j'avais mon mot à dire.
Dragon Lady ? Quel gros con !
Sur les bords de la piste, j'ai scruté la foule en délire, cherchant le moindre signe de mes invités. Je m'étais démenée pour faire venir ce groupe de joueurs de foot pro ce week-end. À part les rappeurs, personne ne dépensait autant que les athlètes de haut niveau. Vu que les recettes du 716 étaient en baisse et que mon job était sur la sellette, j'avais besoin de gros clients pour les tables VIP.
Plus important encore, les clients du club voulaient côtoyer des célébrités. Et j'avais promis à mes milliers d'abonnés sur Twitter et Facebook qu'ils auraient cette chance s'ils venaient au 716 ce soir. Je ne mentais jamais à mes abonnés et je leur donnais toujours ce que j'avais promis. Là, une histoire de cordons de velours menaçait ma réputation.
Mais alors que je me frayais un chemin dans la foule, je me suis demandé si c'était vraiment un hasard. Ce ne serait pas la première fois qu'un videur ferait du business en douce pour se remplir les poches au détriment du club.
Quand j'étais stagiaire en RP dans des clubs miteux, j'en avais vu des vertes et des pas mûres. Ventes de came en arrière-salle, putes, mineurs qui picolent... Dès qu'il y avait du fric à se faire, il y avait toujours un videur prêt à se salir les mains.
Il y avait anguille sous roche... et cette dragon lady allait découvrir le pot aux roses.
Au bar, j'ai posé mes deux mains sur le comptoir en quartz poli pour me hisser à la hauteur de l'oreille du canon brésilien qui servait le vendredi soir. « Où est Bobby ? »
Celia a pointé le doigt derrière elle, vers l'arrière du club. À cette heure-ci, le dédale de couloirs et de réserves devenait un vrai repaire de vice. Prenant mon courage à deux mains et m'attendant au pire, je me suis faufilée jusqu'à la porte verrouillée menant à l'arrière du bâtiment. J'ai attrapé mon badge et je l'ai passé devant le lecteur.
À l'intérieur du couloir sombre, j'ai refermé la porte derrière moi et laissé mes yeux s'habituer à la pénombre. Le son étouffé de la musique a permis à ma migraine de s'atténuer un peu. Vivian, ma meilleure amie et coloc, m'avait prévenue que je serais sourde à trente ans si je continuais à bosser dans ce milieu. Peut-être qu'elle avait raison. Il était peut-être temps d'offrir un peu de répit à mes tympans.
Prête à tout, j'ai commencé à ouvrir les portes. Quelques pièces étaient vides. L'une d'elles servait à un tournage porno amateur bizarre entre deux filles et un mec en slip jaune poussin. J'ai claqué la porte et continué mon chemin. Derrière une autre, j'ai surpris un étudiant BCBG en train de prendre de la coke. Chains, le dealer, était une sous-merde à qui j'avais pourtant demandé d'interdire l'accès.
En tenant la porte ouverte, je l'ai fusillé du regard. « Dégage d'ici. Maintenant ! »
Il a lâché sa came et a failli me renverser en s'enfuyant. Chains s'est baissé pour ramasser son produit. Le gosse était parti sans récupérer son argent, alors Chains l'a gardé.
« Bébé, je parie que j'ai un truc ici qui te détendrait. » Sa main a effleuré son entrejambe.
J'ai failli vomir devant son approche dégueulasse. « Ah ouais ? Eh bien, j'ai un truc dans mon sac qui va te faire un trou à la place. »
Il a écarquillé les yeux, mais a vite repris son assurance. « Allez, sucre d'orge. Ne sois pas si méchante. Pourquoi on ne ferait pas affaire ensemble ? Je te file une part de mon business. »
« Pas intéressée, Chains. » J'ai fait un signe du pouce vers la sortie. « C'est l'heure pour toi de te tirer. »
Il a fait un pas vers moi, mais je n'ai pas bougé. J'avais appris depuis longtemps à ne jamais montrer de faiblesse face à un homme. Sa main a glissé vers sa poche. J'ai redressé mes épaules et basculé mon poids sur mon pied arrière. Même en talons, je pouvais encore lui botter le cul.
« Si tu me touches, tu finiras par ramper jusqu'à la sortie avec tes couilles dans la poche. »
« Ay, mami ! » Il a ri tout en levant les mains. « D'accord, d'accord. Pas besoin de le dire deux fois. Je me casse. » En passant à côté de moi, il a plissé les yeux. « Tu me dis quelque chose. T'es pas de mon quartier, par hasard ? »
Le souvenir de l'endroit d'où je venais n'était pas des plus joyeux. « Tout est possible. »
Ses yeux se sont agrandis de reconnaissance soudaine. « Attends ! J'y suis ! T'es de la famille de Tommy Cruz ? »
J'ai grimacé à l'évocation de mon cousin vaurien. « Oui. Pourquoi ? »
Il a aspiré l'air entre ses dents avec une mine désolée. « C'est con pour ce boulot qu'il a foutu en l'air, non ? »
« Je ne sais pas de quoi tu parles. » Et c'était vrai. Je faisais tout pour rester loin des activités criminelles de mon cousin et de mon père. « Franchement, je m'en fiche. Maintenant, va-t'en. »
Il avait l'air de vouloir ajouter quelque chose, mais s'est ravisé. D'une démarche saccadée, il s'est éloigné dans le couloir. Je me suis assurée qu'il soit bien sorti avant de lui tourner le dos. Ce même quartier de merde où j'avais grandi m'avait appris à survivre.
Trois portes plus loin, j'ai enfin trouvé Bobby. L'estomac m'a noué en le voyant en train de baiser une fille. De taille moyenne et bedonnant, Bobby n'était pas le genre de mec avec qui une bombe comme cette blonde coucherait normalement un vendredi soir. Son minuscule string pendait à sa cheville. Elle avait encore ses escarpins rouge vif aux pieds et sa jupe était remontée autour de la taille.
Le cul pâle de Bobby s'agitait tandis qu'il lui donnait du plaisir. Il grognait et reniflait comme un porc. Clairement, le plaisir de la demoiselle n'était pas sa priorité. Elle avait l'air aussi emballée qu'une fille qui fait sa visite annuelle chez le gynéco.
Quand il a fini, il a eu un spasme en poussant un cri étrange. Je savais qu'il allait me falloir une vie pour oublier le son de l'orgasme de Bobby.
Il s'est retiré et a laissé la jeune femme retomber au sol sans se soucier d'elle. Elle a réussi à se réceptionner sur ses pieds, mais elle titubait. Malheureusement, j'ai eu une vue imprenable sur son petit engin atroce. Là, j'étais sûre de ne plus jamais vouloir faire l'amour de ma vie. C'était une agression visuelle bien trop forte. Où est-ce qu'on trouve du détergent pour les yeux quand on en a besoin ?
Bobby m'a dévisagée. « Donne-moi cinq minutes pour récupérer, Lena. J'adorerais te plier sur ce tas de bouteilles. »
Je lui ai fait un doigt d'honneur. « T'es un porc. »
« Un porc qui vient de se faire plaisir. »
La femme a sursauté, gênée, et j'ai eu de la peine pour elle. « Ça va ? »
« Ça va. »
Ça n'allait pas. Ça me dégoûtait de penser qu'elle s'était dégradée pour entrer dans le club, mais ce n'était pas rare. Celles qui ne pouvaient pas entrer au Faze tentaient leur chance au 716. Si elles ne passaient pas par la grande porte, elles essayaient d'attirer l'œil des videurs. Les faveurs dans les arrière-salles, c'était la monnaie courante ici.
Et ça me donnait envie de vomir. Ce job commençait à entamer ma foi en l'humanité.
Le visage cramoisi par l'humiliation, elle a remonté son string et abaissé sa jupe. Elle a tendu la main vers Bobby, paume vers le haut. Est-ce que je venais d'interrompre une pute en plein travail ?
Bobby a fouillé dans sa poche et a sorti un bracelet orange. Il l'a claqué dans sa main. « Amuse-toi bien. »
La femme s'est précipitée hors de la pièce, me bousculant au passage et me projetant contre le mur. J'ai frotté mon bras en fusillant Bobby du regard. « Où est-ce que t'as eu ça, putain ? »
« Eu quoi ? » Il a joué l'idiot en remettant sa triste petite chose dans son pantalon.
« Ne te fous pas de moi ce soir, Bobby. D'où viennent ces bracelets ? »
« J'en sais rien. Je les ai trouvés sur le bar. »
« Menteur. » Tout s'est éclairé. « Laisse-moi deviner. Quelqu'un du Faze t'a payé pour échanger les bracelets qui devaient être livrés à ma soirée privée, c'est ça ? Ils reçoivent la mauvaise couleur, se font recaler à l'entrée et vont chez Faze. Toi, tu gardes les bracelets orange et tu les revends à ceux qui veulent accéder au VIP en leur promettant de faire la fête avec des célébrités ? C'est quoi ce racket ? »
« Tout est un complot avec toi ? »
« Qu'est-ce qui cloche chez toi ? Tu ne te rends pas compte à quel point le club avait besoin de cette soirée ? Tu crois que ton salaire sort d'où ? »
« Tout ce que je sais, c'est qu'avant ton arrivée, je gérais mon petit business à l'arrière. Je touchais une part sur tout ce qui rentrait. Puis tu as fait ton grand numéro sur les mineurs, la drogue et les catins. Je suis censé gagner ma vie comment, moi ? »
« Donc, c'est ça ? Une vengeance ? » J'ai ricanné face à son plan. « Si tu coules le club, tu perds ton boulot aussi. »
« Je peux trouver du boulot n'importe où. Toi ? Bonne chance pour trouver quelqu'un qui voudra embaucher la fille qui a ruiné le club le plus chaud de Houston. »
« T'es vraiment un connard. »
Il a fait un grand sourire et m'a envoyé un baiser de la main. Dégoûtée, j'ai pivoté sur mes talons et j'ai quitté l'arrière-salle. De retour dans le club, j'ai cherché un moyen de sauver la soirée. Si je trouvais Danny, le proprio, et que je le convainquais de brader l'alcool haut de gamme qu'on avait stocké pour les VIP, on pourrait remplir le club avec des étudiants assoiffés en quête de bonnes affaires. Ils dépenseraient bien plus si l'entrée était gratuite et l'alcool pas cher.
Tout en calculant rapidement le prix de gros par rapport à ce que mes abonnés pourraient payer, je me suis frayé un chemin à travers la foule qui dansait. J'ai enfin repéré Danny et je lui ai fait signe. Son expression n'augurait rien de bon. Mon estomac s'est noué d'angoisse.
Quand je me suis approchée, Danny m'a agrippé le bras. Une peur panique m'a envahie alors que la douleur irradiait mon bras. J'ai essayé de me dégager, mais il m'a serré encore plus fort. Avant même que je puisse réaliser ce qui m'arrivait, Danny m'a fait pivoter et m'a traînée derrière lui. J'ai trébuché et j'ai eu du mal à tenir debout alors qu'il m'entraînait à travers la foule vers une porte privée. Il m'a jetée dans le couloir qui menait à son bureau.
« Lâche-moi ! » J'ai arraché mon bras de sa poigne douloureuse et je l'ai poussé en pleine poitrine. Il a reculé et a heurté le mur. Alors qu'il me lançait un regard noir, j'ai frotté l'endroit qui me lançait. « Ne remets plus jamais la main sur moi ! »
« Tu m'appartiens, Lena. Ce club a fait ta carrière. Je mettrai mes mains où bon me semble. »
« Essaie pour voir, Danny. Je t'envoie en tôle. » Mon nez s'est froncé à l'odeur d'alcool qui émanait de sa bouche. « T'es bourré. »
« Et tu es d'une nullité affligeante. À quoi je te paye, Lena ? Où est la soirée que tu m'avais promise ? Hein ? Ces derniers temps, tu ne fais que des promesses que tu ne tiens jamais. » Il ricana, avant de siffler : « Tu es comme une pute de luxe qui ne mouille jamais. Je peux te baiser, mais ça ne vaudra rien. »
Je reculai, sous le choc de sa remarque ignoble. Ce n'était pas la première fois qu'il me sortait une telle horreur. Il avait la réputation d'être un vrai connard, mais j'avais appris à gérer. Travailler dans les relations publiques pour les boîtes de nuit les plus en vue exigeait d'avoir la peau dure. Dans ce métier, je m'étais habituée aux insultes et au harcèlement sexuel flagrant. Si ce n'étaient pas les propriétaires des clubs, c'étaient les clients fortunés aux mains baladeuses ou les musiciens qui pensaient que chaque femme n'attendait qu'une chose : s'allonger ou se mettre à genoux.
Je me disais toujours que ce serait la dernière fois que je laisserais quelqu'un me parler comme ça, mais la peur de perdre mon emploi, de dégringoler de l'échelle sociale que j'avais eu tant de mal à gravir, me retenait. Une enfance passée à vivre au jour le jour m'avait rendue accro à la sécurité d'un salaire fixe.
Mais cette fois-ci, j'en avais assez. Je valais mieux que ça.
« Je n'ai pas à accepter ces conneries. »
« Si tu sors d'ici, je ferai en sorte que la boîte te vire sur-le-champ. Quand j'aurai fini de raconter à tout le monde que tu as ruiné mon club, tu auras de la chance si un bar à strip-tease de l'aéroport veut bien de toi. »
« Comment moi, j'ai ruiné ton club ? » Irritée, je criai : « J'ai sauvé ta licence de débit de boissons en virant les putes, les lycéens et les dealers. J'ai attiré une clientèle nouvelle et bien meilleure, avec plein d'argent, mais tu es devenu cupide. C'est toi qui as ruiné cet endroit. » Je levai les mains. « J'en ai plus que marre, Danny. C'est fini. »
« C'est moi qui déciderai quand ce sera fini ! »
Je levai les yeux au ciel face à sa menace vide et je sortis du club en trombe. À chaque pas, je sentais l'étau se desserrer dans ma poitrine. Depuis des semaines, je portais sur mes épaules tout le stress de ce trou à rats. Ça allait finir par me tuer.
Après que mon collègue a volé mes idées pour rejoindre l'équipe PR dédiée de Faze, mon patron m'avait confié la gestion totale du 716. En gros, il m'avait donné une petite cuillère pour écoper un navire en train de couler.
Danny était de plus en plus instable et les videurs, menés par Bobby, étaient impossibles à gérer. Les barmans commençaient à avoir la réputation de couper l'alcool et de remplacer les bonnes bouteilles par de la camelote. J'avais un mal de chien à réserver des DJ après la bagarre sanglante qui avait éclaté dans le carré VIP parce qu'un DJ et une star du rap locale s'étaient battus à cause d'une fille. J'avais pourtant spécifiquement prévenu Danny de ne pas les programmer en même temps, mais m'avait-il écoutée ?
Sur le trottoir, j'ignorai les interpellations de Trey et je marchai jusqu'au coin de la rue pour attendre un Uber. Je ne doutais pas que Danny mettrait sa menace à exécution pour me faire virer. J'étais déjà sur la sellette à l'agence. Ce serait la goutte d'eau pour mon patron.
Il me tombait dessus depuis une semaine parce que je prenais des missions à côté sur mon temps libre. Rien dans mon contrat ne m'interdisait d'avoir des clients extérieurs, mais cela ne l'empêchait pas de m'accuser de faire passer mes intérêts avant ceux de l'agence. C'était un mensonge pur et simple, évidemment. Le mois dernier, j'avais travaillé soixante-dix-huit heures par semaine en moyenne pour les clients de mon agence. Aucun d'entre eux ne s'était plaint de la qualité de mon travail. Comme toujours, j'avais eu d'excellentes évaluations et j'avais maintenu mes standards, même si je ne tenais qu'à grand renfort de caféine.
Une voiture s'arrêta au bord du trottoir et je montai à l'arrière. Je croisai le regard du chauffeur dans le rétroviseur. « C'est tôt, ma belle. Tu es sûre que tu veux que je te ramène chez toi ? Tu veux aller où ailleurs ? »
Mon Dieu, n'était-ce pas la question de la soirée ? Où diable allais-je ? Où allait ma vie ? Ma carrière ? Je n'en avais aucune idée et ça me faisait peur. Me sentant impuissante et perdue, je ne pus penser qu'à un seul endroit. « Emmenez-moi au Faze. »
« La boîte de nuit ? »
« Oui. »
J'avais un compte à régler avec Yuri Novakovsky.
***
Affalé dans l'espace privé de sa boîte de nuit de Houston, Yuri ferma les yeux pour se détendre. C'était une semaine de merde. Depuis un an, il développait un projet de pipeline pour acheminer le gaz de ses usines russes vers un réseau complexe couvrant l'Europe. Le mois dernier, des problèmes mineurs n'avaient cessé de surgir dans ce qui aurait dû être une affaire facile. Chaque fois qu'il éteignait un incendie, un autre semblait se transformer en brasier.
Malgré tout ce stress, il ne changerait de vie pour rien au monde. Il avait atteint un sommet de réussite dont la plupart des hommes ne pouvaient que rêver, et tout cela avant ses quarante ans. Il était parti de rien, moins que rien, pour atteindre un échelon de richesse si astronomique qu'il n'y avait qu'une poignée de personnes dans le monde entier qui pouvaient se considérer comme ses pairs.
Mais tout l'argent du monde ne pouvait pas acheter ce qu'il désirait le plus.
Oh, il avait les yachts, les voitures, les maisons et les boîtes de nuit. Un coup de fil suffisait pour qu'un jet privé soit prêt à décoller pour n'importe quel continent. Partout où il allait, des femmes sublimes se jetaient littéralement à ses pieds, et il en avait goûté pas mal.
Mais celle qu'il voulait vraiment ne le voyait pas.
Autrefois, il avait stupidement cru qu'il n'y avait aucune porte que son argent ne pouvait ouvrir. Yuri savait mieux désormais. Il existait une porte qu'aucune somme d'argent au monde ne pourrait jamais déverrouiller, et c'était précisément celle qu'il désirait ouvrir désespérément.
« Monsieur ? »
Perdu dans ses pensées, Yuri n'avait pas remarqué l'approche de son garde du corps, Derek. « Oui ? »
« Big V veut vous dire qu'il vient de laisser Mlle Cruz entrer. Vous aviez dit que vous vouliez être informé de chacune de ses visites au club. »
Bien qu'il gardât un visage impassible, restant froid et réservé, Yuri ressentit une poussée d'excitation. Son cœur s'emballa à l'idée de la revoir. Elle n'était jamais venue seule dans son club. D'habitude, c'était Erin qui l'entraînait. Pourquoi était-elle venue ici ce soir ?
Une lueur d'espoir envahit sa poitrine, mais il la chassa aussitôt. S'il y avait une chose qu'il avait apprise à propos de Lena Cruz, c'est qu'elle était imprévisible.
« Amène-la moi, Derek. »
« Très bien, monsieur. »
Une fois son garde du corps parti, Yuri se leva de son perchoir confortable et se dirigea vers le balcon surplombant la piste de danse. Son regard chercha Lena et se fixa sur elle. Même à cette distance, elle lui coupa le souffle.
Ce soir, elle portait une robe moulante. La jupe bleu turquoise pâle et le haut noir sans bretelles soulignaient ses formes sexy à la perfection. Des vagues de cheveux sombres retombaient sur ses épaules nues. Elle parvenait à marier parfaitement le côté séducteur et la classe.
Comme lui, les hommes sur la piste ne pouvaient détacher leurs yeux d'elle. Quelques types tentèrent de danser contre elle, mais elle les fit geler sur place avec ce regard glacial. De toute sa vie, Yuri n'avait connu qu'une autre personne capable de faire fuir les gens d'un seul regard : Nikolai. Il savait exactement comment Nikolai avait développé ce talent, mais Lena restait un mystère pour lui.
Jake, son autre garde du corps, s'approcha de Lena. Il lui murmura quelque chose à l'oreille en montrant la section VIP privée. Son regard se porta vers le balcon. Au lieu du sourire qu'il espérait, Yuri ne reçut qu'un froncement de sourcils. La colère brillait dans ses yeux sombres. Quelque chose lui disait que cette conversation ne serait pas de tout repos.
Se préparant au pire, il s'éloigna de la rambarde. S'il avait eu plus de temps, il se serait servi un verre bien serré. Il avait le ventre noué par l'anxiété. Quand était la dernière fois qu'une femme l'avait mis dans un tel état ?
Lena traversa le rideau vaporeux séparant cette section privée du reste de la zone VIP. Mon Dieu, elle était encore plus jolie de si près. Son regard dériva vers ces lèvres rouges et pulpeuses. Ce qu'il ne donnerait pas pour avoir la chance de les réclamer une seule fois !
« Je pensais qu'on était amis, Yuri. »
En fronçant les sourcils, il insista : « On l'est. »
« Ah bon ? » Elle fit un pas vers lui. Du doigt, elle pointa l'espace entre eux. « Quand tu as découvert comment Harry a volé mes idées pour se faire embaucher par ta société, tu m'avais promis que tu le virerais. Tu m'as juré que tu n'aimais pas les coups bas. »
« Je l'ai viré, et je n'aime pas les pratiques déloyales. »
« C'est des conneries ! » Elle fit un geste colérique derrière son épaule. « Je viens de traverser une salle VIP remplie avec les gens de la soirée que j'avais organisée au 716. Quelqu'un dans ton club a payé l'un des videurs du 716 pour intervertir les bracelets prioritaires, afin que mon groupe soit refusé à l'entrée et finisse ici. C'est vraiment crapuleux, Yuri. »
Il ne savait pas de quoi elle parlait, mais il croyait sa version. Elle ne lui avait jamais donné de raison de douter d'elle. « C'est vrai, admit-il. Mais je n'y suis pour rien. »
« C'est ton club, Yuri. Je sais bien que tu n'es que l'investisseur derrière tout ça, mais c'est toi qui donnes le ton aux employés. S'ils pensent qu'ils peuvent s'en tirer avec ce genre de tours, ils le feront. »
« Je suis désolé. Je vais enquêter. » Il voyait bien à quel point elle était bouleversée d'avoir été sabotée. « Laisse-moi réparer ça. Combien le 716 a-t-il perdu ce soir ? »
Sa mâchoire se contracta. « Je ne veux pas de ton argent, Yuri. Ce n'est pas pour ça que je suis venue. »
« Pourquoi es-tu venue ? »
« Je… » La voix de Lena s'éteignit et ses épaules s'affaissèrent. Il fut témoin de l'abandon de son armure et se demanda ce qu'elle avait bien pu traverser ce soir. Se massant le front, elle baissa les yeux et secoua la tête. « Je n'en pouvais plus. Il fallait que je sorte de cet endroit, puis j'ai pris le taxi et j'étais juste tellement en colère. Je voulais venir ici pour crier sur toi et te dire tes quatre vérités pour m'avoir sabotée, mais... évidemment, il fallait que tu restes totalement raisonnable. Pourquoi faut-il que tu sois toujours aussi parfait ? »
Il ne savait pas comment répondre à cette accusation. Désespéré d'alléger l'atmosphère tendue, il plaisanta : « C'est un don. »
Elle renifla sans élégance et s'essuya les joues. Quand elle releva le visage, le cœur de Yuri rata un battement. Des larmes scintillaient dans ses yeux sombres et coulaient sur ses joues. Surpris par cette démonstration inhabituelle d'émotion, il franchit la distance qui les séparait en trois grandes enjambées. « Yelena. »
Il s'arrêta alors qu'il n'y avait plus que quelques centimètres entre eux. Son parfum, cette senteur légère qu'il associerait toujours à elle, l'appelait. Il voulait glisser ses bras autour d'elle pour la serrer contre lui, mais il hésita.
Ne voulant pas la mettre mal à l'aise, il fouilla dans sa veste et en sortit un mouchoir. Elle ne l'empêcha pas d'éponger les traces humides sur ses joues. En levant les yeux vers lui à travers ses longs cils, Lena offrait un spectacle tellement tentant. Il lutta contre l'envie de lui soulever le menton pour réclamer cette bouche sensuelle.
« Je suis désolée. » Elle baissa les yeux, embarrassée. « Je n'aurais pas dû venir. Là, je me comporte comme une vraie dépressive. »
« Pas du tout, » assura-t-il. « Je suis heureux que tu sois venue me voir. » Comprenant que c'était l'occasion qu'il attendait, il la saisit. « Sortons d'ici. Trouvons un endroit calme pour parler. »
Ses lèvres s'entrouvrirent presque aussitôt et il se raidit, s'attendant à un refus. Elle le stupéfia en acceptant d'un petit signe de tête. « D'accord. Allons-y. »
L'espoir s'alluma profondément en lui. La nuit ne faisait que commencer et tout pouvait arriver maintenant.