Chapitre 1
_Asseyez-vous madame Turrou.
Monsieur Guindo désigna à ma tante la chaise blanche juste à côté de la mienne. Je le regardai se rasseoir sur son fauteuil de Premier ministre et entrelacer ses mains qu’il posa sur son bureau.
_Madame, votre nièce a eu une nouvelle altercation avec une élève aujourd’hui.
_Elle m’a coupé une mèche de cheveux, je rétorque en montrant ladite mèche.
_J’ai compris Freya, mais tu lui as cassé deux côtes.
_Je ne l’ai pas fait exprès, je murmure un peu honteuse.
C’était la vérité, je n’ai jamais voulu lui faire mal, en fait je l’ai juste poussé et elle a volé jusqu’aux casiers. J’étais plus surprise qu’elle.
Bref. Je regardai ce pompeux, chauve et à la cravate trop serrée expliquer à ma tante qu’en gros, j’étais une nuisance pour son lycée qui souhaitait conserver sa réputation exemplaire.
_Très bien ma nièce quitte votre établissement dès aujourd’hui.
Ah ben merci du soutien tata.
Elle se leva et se dirigea vers la porte sans serrer la main que mon ex-directeur lui tendait.
Bien fait !
On sortait du bureau quand ma tante se tourna vers moi.
_Va récupérer tes affaires, je t’attends dans la voiture.
Je hochai la tête et me dirigeai donc pour la dernière fois vers mon casier. Je l’ouvrai et récupérai les quelques livres et cahiers qui s’y trouvaient. Contrairement aux autres élèves, je n’ai aucun objet personnel, pas de photos avec des copines en faisant des grimaces, pas de cartes postales d’une cousine qui a voyagé je ne sais où ni de lettre d’amour d’un admirateur secret. Et ça pour une seule raison ; je n’ai ni amie, ni petit ami, ni famille à part ma tante. Les gens me traitaient d’asociale et ils avaient sûrement raison.
J’aime être seule. Mais c’est surtout parce que j’ai l’impression que personne ne me comprend. Parce qu’au lieu de passer des heures dans des magasins, je préfère me promener dans la nature, parce que je préfère dessiner, jouer du piano plutôt que parler de garçons ou du dernier groupe à la mode.
Et comme on dit « mieux vaut être seule que mal accompagnée ».
Je pris toutes mes affaires et me dépêchai de sortir avant la sonnerie. Je n’avais pas envie qu’ils me regardent. Qu’ils chuchotent devant moi. Qu’ils rient en me montrant du doigt. Les ados peuvent être de vrais cons sans aucune pitié, j’en savais quelque chose.
Je traversai le couloir et descendis les sept marches en béton pour la dernière fois de ma vie. Ma tante était garée juste devant. J’ouvris la porte arrière et jetai mon sac et ce qui encombrait mes bras sur le siège. Puis je montai.
Un dernier coup d’œil à la bâtisse blanche qui m’a accueilli ses deux dernières années et ma tante Ava démarra. Je regardai discrètement vers elle. Elle ne disait pas un mot, aucune remontrance. Bizarrement, plutôt que d’être énervée, elle semblait triste, voir inquiète. Elle avait certainement peur pour la fin de ma scolarité. Mais pas moi. J’étais peut-être asociale, mais j’étais très bonne élève. Même en travaillant à la maison, je savais que je pourrais suivre le cursus scolaire sans aucun problème.
Arrivés chez nous, je m’attendais à une discussion qui n’en finit pas comme la dernière fois où un abruti du club de foot s’était mis dans la tête qu’il avait le droit de me peloter le cul sans y avoir été invité. Du coup, je lui ai balancé ma main sur la figure. Le problème, c’est que je lui avais cassé le nez.
Mais pas de sermon ce coup-ci.
_Frey, va dans ta chambre, je dois passer un coup de téléphone important.
Je la regardais en fronçant les sourcils. Qu’est-ce que c’est que cette embrouille ? Mais comme j’avais à tout prix envie d’éviter un sermon, je ne tentai pas le diable et filai m’enfermer dans ma chambre.
Je m’affalai dans mon lit et tournai la tête vers le cadre sur ma table de nuit. Vers la seule photo de mes parents. Ma tante m’avait toujours dit que j’avais des airs de sa sœur pourtant, j’ai les mêmes yeux bleus et les mêmes cheveux bonds cendrés que mon père. Sauf que les miens sont bien plus longs et qu’ils ondulent légèrement.
Je me tournais sur le dos et regardais au plafond les étoiles fluos qui brillaient dans le noir lorsque j’éteignais la lumière. Ici, les astres apparaissaient rarement dans le ciel. Trop de pollution et trop d’éclairage, même lorsque la ville était endormie, masquaient la beauté des astres. Je remplissais mes poumons de l’odeur familière de mes draps et me mis à somnoler. Cette journée chaotique m’avait épuisée.
Quelques coups à ma porte me tirèrent du sommeil. Tant mieux. Je faisais un rêve étrange comme chaque fois que je dormais depuis quelques jours. Je me promenai en forêt comme je rêvais de le faire. Seulement celle-ci était sombre et entourée d’une fumée brumeuse, presque opaque. La lune était rouge sang et j’avais la sensation d’être suivie. Je ne pouvais pas le qualifier de cauchemar, seulement quand je me réveillai, j’avais toujours une angoisse qui me nouait l’estomac.
Ava ouvrit doucement la porte de ma chambre et laissa apparaître la moitié de son visage.
_Tu dormais ma chérie ?
Ma chérie ? Surnom étrange pour quelqu’un qui vient de se faire renvoyer de son lycée.
_Pas vraiment.
_Viens manger, j’ai commandé une pizza quatre fromages.
Hein ? Donc j’ai droit à ma pizza préférée pour mon renvoi ?
Quand j’entrai dans la cuisine, l’odeur me monta au nez et mon ventre se mit à gargouiller. Je ne m’étais pas rendu compte à quel point j’avais faim.
Je m’assis et attrapai une part que je terminai en trois bouchées. Je continuai de manger jusqu’à me rendre compte qu’il ne restait plus qu’une seule part alors qu’Ava n’avait rien avalé. Étrange. Les pizzas d’Olive sont supers grandes et habituellement une moitié me suffit largement. Mais là il ne restait qu’une part et j’avais encore super faim.
Ma tante m’observait avec attention, comme si elle m’analysait.
_Désolé tata, je ne me suis pas rendu compte que j’avais mangé tout ça.
_Ne t’en fais pas, je n’ai pas d’appétit de toute façon.
J’avalais donc la dernière part de pizza, pourtant ma faim reste insatisfaite.
_Frey j’aimerais que tu prépares quelques affaires pour demain. On va faire un voyage.
Je restai immobile un instant sur elle les sourcils froncés.
OK. Tant pis s’il s’en suit la fameuse discussion interminable, ce qu’il se passe est trop anormal. Ma tante a toujours été cool avec moi. Mais il y a cool et trop cool.
_Bon qu’est -ce qu’il se passe ?
_Mais rien.
Elle se leva est plia en deux le carton de pizza vide pour le mettre à la poubelle.
_Comment ça rien ? Tata, j’ai cassé deux côtes à une fille de mon lycée. J’ai été renvoyé. Et toi, tu m’offres une pizza et un voyage et tout est normal ?
Ava s’approcha de moi et posa sa main sur ma joue en feu. J’avais terriblement chaud.
_Freya. Je t’ai élevée depuis ta naissance. Je me suis occupée de toi comme de ma propre fille. Est-ce qu’un jour tu as eu une raison de douter de moi ?
Je secouai la tête. Non jamais. Ma tante avait toujours été là pour moi. C’est vrai. Elle balaya d’un geste de la main une mèche brune qui lui tombait sur le front.
_Fais-moi confiance. On part en voyage.
Je ne crois pas que « long » serait le mot adéquat pour définir ce voyage en voiture. Interminable, serait bien plus approprié. Faut dire que n’ayant jamais quitté ma ville, je ne m’étais jamais retrouvée plus d’une heure dans le tas de ferraille de ma tante. Sa Renault était une véritable épave, couleur verte et rouille qui roulait grâce à une intervention divine et franchement je n’étais pas certaine qu’elle arrive à destination vu le bruit qu’elle faisait à chaque accélération.
Huit jours pour aller de Houston au Texas jusqu’à un village au nord d’Anchorage en Alaska. Je quittais une bourgade où il avoisinait les trente degrés toute l’année pour un bled ou la température ne dépassait pas les vingt degrés pour le mois le plus chaud de l’année. Je m’étais renseigné sur Internet. Je n’avais que ça à faire pendant le trajet de toute façon. Ça et regarder le paysage. Parce qu’Ava ne semblait pas avoir envie de discuter. Je savais qu’elle était angoissée, je le voyais aux rides qui apparaissaient à un endroit bien précis sur les coins externes de ses yeux. Ils émergeaient à chaque fois qu’elle était contrariée, mais elle préférait se terrer dans un mutisme.
Elle évitait promptement toutes les questions que je lui posai, même les plus simples. Je ne savais pas combien de temps on resterait là-bas, mais un bon moment je pense, vu toutes les affaires qu’elle m’avait obligé à prendre.
Nous venons de quitter Obréro, dernière grande ville à des kilomètres à la ronde après y avoir changé nos vieux pneus lisses pour des pneus qui ne glisseraient pas sur la neige quand ma tante m’annonça que nous étions pratiquement arrivées. Les paysages canadiens étaient déjà magnifiques, mais ils n’étaient en rien comparables à ceux de l’Alaska. Ici, on sentait bien que l’homme ne dominait pas la nature. Parce qu’elle était trop imposante, trop sauvage, trop belle pour être domestiquée.
Nous avons tourné en rond pendant bien vingt minutes avant que ma tante n’avoue qu’elle était pommée.
Génial
_Et on fait quoi maintenant ? Je demande ironiquement.
_Laisse-moi réfléchir deux secondes Freya. Il y a tellement longtemps que …
_Quoi t’es déjà venu ici ?
Elle me regardait les yeux légèrement écarquillés, signe qu’elle avait lâché une info sans le vouloir.
BAM !!
Ava et moi sursautons toutes les deux quand on sent quelque chose taper la portière gauche de la voiture.
Un homme habillait comme un bûcheron et dont le canon d’un fusil dépassait de son épaule nous fit signe d’ouvrir.
Je regardai ma tante quelques secondes avec l’espoir qu’elle n’en fasse rien, mais elle se tourna vers l’inconnu et baissa à moitié la vitre.
_Vous êtes perdus, Mesdames ?
_Oui, nous cherchons un village ; Asgarar.
Le visage de l’homme se tendit lorsqu’il entendit le nom de notre destination.
_Asgarar répéta-t-il. Vous n’êtes pas là pour faire du tourisme vous.
Je levais un sourcil.
_Non en effet. Comment le savez-vous ?
Il émit un petit rire.
_Personne ne connaît ce village perdu. Et ceux qui le connaissent évitent d’y aller. Vous êtes certaines de vouloir vous rendre là-bas ?
_Oui j’y ai des affaires à régler, expliqua ma tante.
L’homme nous regarda tour à tour comme s’il essayait de déceler chez nous quelque chose de bizarre.
_Continuez sur cette route pendant une quinzaine de kilomètres, quand vous verrez un panneau sans inscription un peu cassé tournez tout de suite à droite.
_Je vous remercie beaucoup Monsieur, déclara Ava en tournant la manivelle pour refermer la vitre.
Mais l’homme l’en empêcha, posant sa main sur la vitre et approcha un peu son visage.
_Quoique vous ayez à faire là-bas, faites attention à vous et surtout partez avant que la nuit ne soit tombée.
OK, le conseil tout droit sorti d’un film d’horreur.
_Merci pour votre sollicitude, nous serons prudentes, assura ma tante.
Le monsieur hocha la tête pas très soulagée, mais recula pour qu’Ava puisse redémarrer la voiture.
Je regardai à travers la fenêtre, la tête appuyée contre la vitre froide, les arbres défilaient les uns après les autres. De longues rangées de sapins qui se succédaient et qui semblaient décider a ne pas déserter le paysage. Les rayons du soleil essayaient de se frayer un chemin au travers de leurs épais feuillages. Puis je vis enfin le panneau si petit que je ne l’aurais pas remarqué si un oiseau ne s’amusait pas à cogner dessus avec son bec.
Ava tourna à droite, suivant les indications du bûcheron et suivit sur quelques mètres une route pleine de bosses et de creux jusqu’à ce qu’on distingue des habitations.
_Nous sommes arrivées, murmura ma tante.
Il me semblait qu’elle l’avait dit plus pour elle que pour moi.