Kaiden
Le tic-tac de l’horloge semblait assourdissant aux oreilles de Kaiden, qui attendait, le souffle court, que le médecin aux cheveux grisonnants, termine l’examen de ses derniers résultats.
À ses côtés, son père, assis, avait posé une main ferme sur sa cuisse en signe de soutien silencieux. Non loin, son entraîneur se tenait debout, les bras croisés, le visage fermé, venu attester de l’avenir possible de sa carrière, une paire de béquilles à ses côtés.
Kaiden gardait les yeux baissés sur sa jambe gauche, relevée et posée sur un coussin, enfermée dans un plâtre lourd comme du plomb, qui lui paraissait peser des tonnes. Chaque petit mouvement déclenchait une pointe de douleur aiguë, lui arrachant parfois une grimace qu’il s’efforçait de masquer essayant de rester immobile.
Alors que les minutes s’égrenaient, Kaiden, perdu dans ses pensées, releva soudain la tête lorsque le médecin prit la parole. Sa voix était calme, posée, presque trop douce. Il employait des mots simples, pesés, comme pour éviter de heurter brutalement.
-Comme vous le savez, la fracture est importante, commença-t-il en consultant les résultats. Et au vu des images, je ne peux que vous recommander de garder le plâtre encore deux mois, minimum. Ensuite, une rééducation sérieuse sera indispensable. Mais…
Il marqua une pause. Kaiden sentit son estomac se nouer.
-Il y a une possibilité que vous ne puissiez plus jamais rejouer. Du moins, pas à haut niveau. Peut-être avec parcimonie… mais rien n’est garanti.
-Et si la rééducation ne marche pas ? Demanda son père, sa main serrant un peu plus fort son emprise sur sa cuisse. Il y a rien d’autre à faire ?
Le médecin poussa un léger soupir, puis s’avança légèrement. Il posa ses coudes sur le bureau, croisa les mains devant lui et y appuya son menton, le regard grave.
-Une opération est envisageable, dit-il d’une voix plus basse. Mais elle n’est pas sans risques. On parle ici d’une intervention délicate, avec une possibilité aussi faible soit-elle que votre jambe ne retrouve jamais sa pleine fonctionnalité. Il faudra y réfléchir sérieusement.
Un long silence s’installa, alourdi par le poids de la réalité.
-Je comprends ! parla enfin Kaiden dans un souffle tremblant, sa voix basse reflétait son état d’esprit, une résignation muette de la fin d’un rêve d’enfant.
-Comme je vous l’ai dit, ce n’est qu’une possibilité. Dans le pire des cas. Ne perdez pas espoir, jeune homme. Vous êtes jeune, gardez votre plâtre, prenez vos médicaments, et nous referons un point dans deux mois, lors des prochains examens. Nous verrons les options à ce moment-là, déclara le médecin d’un ton aussi rassurant que possible.
-Il a raison, Kaiden, intervint son entraîneur, se tournant vers lui. Ses yeux brillaient d’un espoir fébrile, mais aussi d’une détresse mal dissimulée, visible dans son regard comme dans le tremblement de sa voix.
-David a raison, Kaiden. Attendons les prochains résultats avant de spéculer sur la suite, dit son père en hochant la tête vers l’entraîneur.
Puis, après un bref silence, il se tourna vers le médecin, le regard plus sérieux
-J’ai une question, docteur. Les médicaments que vous lui prescrivez… Aucun risque qu’ils contiennent des substances considérées comme dopantes ? Même à faible dose ? Il vise une carrière pro, donc s’il reste des traces lors d’un contrôle, ou s’il y a un risque de dépendance, il faut qu’on le sache.
Le médecin acquiesça lentement, l’air compréhensif.
-C’est une excellente question, et vous avez raison d’y penser. Les antidouleurs que je prescris sont courants dans les traitements post-traumatiques. Ils ne contiennent rien d’illégal dans un cadre médical, mais certains peuvent effectivement être considérés comme substances interdites en compétition, même à faible dose. Je vais ajuster la prescription pour ne pas compromettre son avenir. Et surtout, il faudra respecter scrupuleusement les dosages.
Il griffonna rapidement quelque chose sur son carnet avant d’ajouter
-Je vous ferai une version adaptée,que vous puissiez la transmettre au staff médical de l’université si besoin.
Kaiden hocha lentement la tête, les yeux fixés sur sa jambe bandée. Ses poings se crispèrent un instant sur ses genoux, puis il releva le visage vers le médecin. Dans son regard, une gratitude sincère se mêlait à une inquiétude tenace.
-Merci… murmura-t-il, la gorge nouée.
-Il est tard donc je vais vous faire apporter les médicaments pour ce soir et demain matin, vous pourrez les récupérer à l’accueil.
-Merci beaucoup docteur. dit son père en se levant et en serrant les mains du médecin avant d’aider Kaiden qui essayait tant bien que mal de se lever, récupérant au passage les béquilles tendues par l’entraîneur David.
-Merci docteur… murmura Kaiden avec un hochement de la tête avant de se retourner vers la porte et de se diriger vers la porte tenue ouverte par son entraîneur.
Chaque pas envoyait des pics de douleur dans sa jambe. Son père marchait juste derrière lui, une main dans son dos pour le soutenir. Puis, dans un murmure calme, il demanda tout en tendant une clé de voiture.
-David tu peux le conduire à la voiture, je vais à l’accueil chercher ses médicaments avant de vous ramener à l’université, à moins que tu veuilles rentrer à la maison Kaiden?
-Je vais rentrer a l’université, j’ai cours demain !
-Je pense que tu peux sauter les cours de demain, il est presque deux heures du matin.
David hocha la tête rapidement avant de dire d’une voix douce contrastant avec son ton habituellement dur.
-Bien sûr, je peux en informer l’université, il ne diront rien au vu des circonstances.
-Non, ça ira. J’ai juste besoin de normalité. Je vais rentrer à l’université, papa… ne t’inquiète pas.
Il fit une pause, reprenant sa prise sur ses béquilles, encore peu habitué à les manier. Le regard toujours baissé, son corps légèrement recroquevillé sur lui-même, il avançait lentement, sous les yeux inquiets de son père et de l’entraîneur David. Ne voulant ni le brusquer ni le contredire, son père soupira, hocha la tête et s’éloigna rapidement en direction de la zone d’accueil.
Pendant ce temps, David guida silencieusement Kaiden vers le parking, bondé en cette fin de nuit, tout autour de l’hôpital. Une fois à l’écart du tumulte des urgences, Kaiden leva les yeux vers le ciel étoilé. L’air frais glissait sur son visage, porteur d’un calme presque irréel. Malgré les nombreuses voitures alignées, le silence semblait s’être imposé. Seules quelques silhouettes patientaient devant les portes, téléphone à l’oreille ou cigarette aux lèvres.
-Allez, viens. On va à la voiture, dit doucement l’entraîneur David en l’accompagnant jusqu’au van blanc de son père.
David lui ouvrit la porte et l’aida à s’installer sur la banquette arrière avec précaution. Kaiden serra les dents. À peine avait-il plié la jambe qu’une douleur brûlante remonta le long de son tibia, lui arrachant une grimace crispée. Il s’enfonça lentement contre le dossier, le souffle court.
La porte se referma derrière lui. Son entraîneur resta à l’extérieur peut-être pour lui laisser un peu d’espace bienvenu, ou peut-être pour fumer son éternel cigare. Une habitude qu’il partageait avec le père de Kaiden, une passion commune qui scellait entre eux une amitié solide, au goût de tabac et de basket.
Le van familial blanc sentait, comme toujours, l’eau de cologne préférée de son père et le désodorisant au jasmin choisi par sa mère. Une odeur réconfortante, presque maternelle, qui donnait à Kaiden l’impression d’une étreinte douce, bien qu’elle soit absente ce soir-là.
Il appuya sa tête contre la vitre froide et ferma les yeux un instant. Tout semblait lointain. Les voix, les moteurs, même la douleur… comme si tout flottait derrière une brume épaisse.
Dans le silence, coupé du monde, une seule pensée résonna, sourde et glaciale, comme un écho qui remontait le long de sa colonne, déclenchant un frisson d’appréhension.
Est-ce vraiment la fin ?
Il inspira profondément, mais l’air semblait bloqué dans sa gorge. Ses doigts se crispèrent sur la sangle de son sac de sport, posé à ses côtés. Une envie folle de courir, de sauter, de jouer… l’envahit. Mais ses jambes, elles, restaient figées. Lourdes. Muettes.
Lorsque son père revint, une poche de médicaments à la main, il échangea quelques mots avec David. Des paroles lointaines, indistinctes, que Kaiden n’entendit qu’à moitié ou peut-être refusait-il de les entendre, sachant pertinemment qu’elles le concernaient.
Quand enfin ils montèrent dans la voiture, Kaiden resta là, immobile, les yeux toujours fermés, l’esprit fourmillant de désespoir. Il sentait pourtant le regard inquiet de son père, reflété dans le rétroviseur. La musique pop que sa mère écoutait en boucle emplissait doucement l’habitacle.
Se laissant porter par les mélodies familières, il ne dit pas un mot durant tout le trajet, tandis que son père et son entraîneur échangaient quelques mots à voix basse. Lorsqu’ils arrivèrent devant le gymnase de l’université, les lumières étaient encore allumées malgré l’heure tardive. Quelques silhouettes étaient assises devant le parking, occupées à discuter ou à fumer.
La voiture se gara, attirant l’attention du groupe qui se leva aussitôt et s’approcha. Dès que l’entraîneur David sortit du véhicule, ils se précipitèrent vers lui, parlant tous en même temps, criant, interrogeant dans une cacophonie qui, en temps normal, aurait sans doute fait sourire Kaiden. Mais pas ce soir.
Ce vacarme ne parvenait pas à couvrir ses pensées ni à apaiser les remords qui le rongeaient. Chaque regard inquiet, chaque question à demi murmurée sur son état ne faisait que renforcer le poids qu’il sentait peser sur ses épaules.
C’était de sa faute. Il aurait dû faire attention. Ne pas répondre à la provocation. Il s’était précipité sans réfléchir, sans analyser son adversaire, qui, lui, n’avait pas hésité à le blesser avec précision.
Sortant à son tour de la voiture, aidé par son père et ses béquilles, Kaiden observa ses coéquipiers rassemblés autour de l’entraîneur. Il ne dit rien. La honte assombrit son regard. En silence, il s’avança vers eux, sentant le poids des regards braqués sur lui pleins d’émotions, même dans la faible lumière de la nuit.
Tous commencèrent à parler en même temps, l’assaillant de questions sur son état. Complètement dépassé par le flot de paroles et l’attention soudaine, il n’eut pas le temps de répondre qu’une voix grave, forte et autoritaire retentit depuis l’entrée du gymnase.
-Stop ! Cela suffit, revenez dans le gymnase maintenant et laissez Kaiden tranquille.
Le groupe grogna quelques protestations, mais recula finalement, docilement. Un à un, les joueurs retournèrent dans le gymnase, où la grande silhouette d’un homme les attendait dans l’ombre. Lorsqu’ils approchèrent, il s’écarta simplement pour les laisser entrer, sans un mot.
Kaiden s’avança doucement, soutenu par son père et son entraîneur, jusqu’à ce qu’il atteigne la haute silhouette du capitaine de l’équipe. Ce dernier les attendait devant la porte du gymnase, bras croisés, campé fermement sur ses jambes. Grand, même pour un joueur de basket, il dégageait une assurance naturelle. Ses cheveux, d’un brun sombre presque noir, encadraient un visage sérieux où l’inquiétude perçait à peine. Une prestance brute, respectée sans discussion, forgée autant par son charisme que par ses performances sur le terrain.
Le regard de Kaiden croisa brièvement le sien. Il tenta un faible sourire, mais ses yeux trahissaient son effort pour rester digne. Sa mâchoire était tendue, son souffle court. Il avait trop mal, à la fois physiquement et intérieurement. Mais il refusait de se briser. Pas ici. Pas maintenant.
-Merci capitaine! murmura t-il dans un souffle rauque.
Le capitaine hocha la tête, sans rien laisser transparaître d’autre qu’une calme détermination.
-De rien, va chercher tes affaires dans les vestiaires et laisse ton père te ramener au dortoir. On se revoit demain pour le débriefing tous les deux, d’accord?
-Mais et les autres…
-Ne t’inquiète pas pour eux. Ils comprendront. Va te reposer, Kaiden. Il est tard, et… tu n’es pas en état de parler ce soir.
Ses mots étaient fermes, mais sans dureté. Il savait. Il voyait bien que Kaiden était sur le fil. Une fissure de plus, et il s’effondrerait. Il ne lui en voulait pas. Il voulait simplement lui donner la possibilité de tomber… mais à l’abri des regards.
-Merci Lucas! tout le monde est encore là ? demanda l’entraîneur david
-Presque, monsieur. Loïc et Marc sont partis, ils allaient rater leur dernier bus. Comme ils habitent hors campus, ils n’avaient pas le choix. Les autres sont toujours dans le gymnase.
-D’accord. Esteban, je te laisse avec Kaiden. Lucas et moi, on va annoncer la nouvelle aux autres. Kaiden, repose-toi. Demain, j’en parlerai à la direction, tu n’as pas à aller en cours.
-D’accord monsieur !
-Allez viens Kaiden, je te raccompagne à ta chambre et je rentre donnez des nouvelles à ta mère.
-Oui papa.
-Attends un instant! lui dit Lucas en passant la porte du gymnase et de crier Daryl, ramène les affaires de Kaiden s’il te plait!
-Oui capitaine lui répondit une voix surexcitée un peu étouffée.
Quelques instants plus tard, Kaiden aperçut son sac de sport aux couleurs de l’université, rouge et blanc, avec le logo d’une tête de loup hurlant à la lune gravé dessus. Lucas le tendit à son père, qui le saisit. Après les dernières salutations, qui lui parurent lointaines dans son esprit embrouillé, son père l’aida à monter dans la voiture, prit le volant et le conduisit vers les dortoirs masculins de l’université.
Son père gara doucement le van devant le bâtiment des chambres du campus. L’air était frais, le silence presque lourd dans la nuit tardive. Kaiden, appuyé sur ses béquilles, suivait lentement son paternel, chaque pas lui lançant des éclats de douleur dans la jambe bandée. La fatigue s’était installée, mais ce n’était rien comparé au poids qui pesait dans son esprit.
Ils montèrent les quelques marches menant au couloir déserté, l’écho de leurs pas se répercutant faiblement sur les murs vides. Son père ouvrit la porte de la chambre de Kaiden, jetant un coup d’œil à l’intérieur.
-Ton colocataire n’est pas là ?
-Non, ça fait une semaine qu’il dort chez sa copine et ne vient que pendant les cours.
Son père l’aida à entrer, referma doucement la porte derrière eux, et posa ses mains sur les épaules de Kaiden.
-Repose-toi, c’est important. Je repasserai demain matin.
-Mais tu travailles demain, papa.
-C’est pas grave, je vais laisser la boutique a ton frère avant de venir, ta mère me fera la peau si elle n’a pas de nouvelles de son bébé tu la connais.
-D’accord papa, bonne nuit.
-Bonne nuit fiston et surtout ne t’inquiète pas, prends tes médicaments et va dormir on verra le reste plus tard.
Kaiden posa ses béquilles à côté de son lit, laissant le son de la porte se refermer derrière son père, brisant le barrage de ses émotions. Il glissa au sol, le dos appuyé contre le cadre métallique du lit, ses doigts crispés autour de son plâtre encore tiède. La douleur battait dans sa jambe, sourde et tenace, mais ce n’était rien à côté de celle qui martelait son cœur.
Un hoquet silencieux lui échappa, puis un autre. Il serra les dents, tenta de ravaler ce trop-plein d’émotions, mais c’était trop tard. Les larmes vinrent sans prévenir, chaudes et amères, roulant sur ses joues sans retenue. Il pleurait en silence, comme s’il craignait d’être entendu, même si personne n’était là pour écouter.
Il ne savait même pas vraiment pourquoi il pleurait. Était-ce la douleur ? La peur ? La honte d’avoir cédé à une provocation sur le terrain ? Ou ce vide immense laissé par l’incertitude ? Peut-être un mélange de tout ça. Peut-être qu’au fond, il pleurait aussi l’enfant qu’il avait été, celui qui rêvait les yeux grands ouverts d’une carrière, d’un futur tout tracé, et qui voyait aujourd’hui tout cela s’effriter sous ses pieds.
Ses mains tremblaient. Il n’arrivait pas à se calmer. L’image de ses coéquipiers, de leur inquiétude, du regard de Lucas, de son père, tout revenait en boucle. Et cette même phrase qui tournait encore et encore depuis plusieurs heures.
Et si c’était fini ?
Et s’il ne rejouait plus jamais ?
Il voulut crier, frapper quelque chose, mais son corps ne suivait pas. Son esprit, lui, vacillait. Alors il resta là, recroquevillé, adossé à son lit comme à une dernière bouée. Il laissa les sanglots le traverser, l’envahir, jusqu’à ce que ses larmes sèchent d’elles-mêmes, laissant sur son visage les traces de sa détresse.
Lentement, il tendit le bras et attrapa le sac que Daryl lui avait ramené. Il ouvrit la fermeture, sortit son maillot encore humide de sueur, le serra contre lui comme un talisman. Le tissu avait l’odeur du terrain, de l’effort, de la passion. Ce maillot, c’était lui. Ce qu’il était. Ce qu’il voulait être encore.
Il ferma les yeux, enfoui dans le tissu rouge et blanc, inspirant profondément. L’odeur familière l’apaisa, un peu. Dans le silence de la chambre, il murmura presque sans y penser
je veux encore jouer, je veux encore jouer….
Puis, sans même s’en rendre compte, il s’endormit là, au sol, le cœur lourd, mais une étincelle accrochée au creux de l’âme.
Demain, il faudrait faire face. Mais ce soir, il avait le droit de tomber.