Chapitre 1
« Pas elle... Pitié, pas elle ! Elle n'a que 7 ans. » Les cris de sa mère résonnèrent dans sa tête durant toute la nuit.
« Elle deviendra une beauté, ça vaudra le coup d'attendre. » Le rire strident des hommes la fit se recroqueviller dans un coin.
« Non, pitié... » Les cris de sa mère furent étouffés par deux hommes qui la plaquèrent au sol. La colère brûlait au fond de la petite. Dans un accès de rage, elle chercha la tige de fer que sa mère gardait dans la cheminée pour retourner le pain. Mais elle ne toucha que le sol froid.
« Ah... » Encore ce foutu cauchemar. Sa main couverte d'ampoules griffa le mur rouillé. Elle est toujours coincée dans ce cachot de deux mètres sur trois depuis hier. C'est sa punition pour ne pas avoir nettoyé les toilettes du hall principal de Grover jeudi. Sans oublier qu'il l'avait mise de garde pour Shasha. Elle était donc rentrée tard le soir, alors qu'il dormait comme un porc. Mais tout le monde à Pandora Mist sait bien que lui rappeler son erreur ne ferait qu'empirer les choses. Il vaut mieux accepter la première punition qui tombe.
Le grincement sourd de la porte du cachot la fit tressaillir. Une lumière vive entra et elle se couvrit les yeux pour s'habituer. Une couverture sale et usée fut jetée sur son visage.
« Lève-toi et sors avant que Grover ne revienne. » La voix d'Erich résonna derrière la porte qu'il referma aussitôt. C'est vrai, il savait qu'elle n'avait pas un seul vêtement sur elle. Grover adore arracher les habits des filles à la moindre punition qu'il leur inflige. Il les laisse pratiquement nues. Mais cette honte ne pèse pas lourd face à la dureté de la vie.
Rester toute la journée sous un soleil de plomb, puis toute la nuit dans le vent glacial d'un cachot en métal, c'est plus dur qu'on ne peut l'imaginer. Son corps brûlait maintenant de fièvre. Il ne fallait plus perdre de temps ici. Elle se couvrit rapidement, comme elle l'avait fait des milliers de fois. Elle frappa à la porte qui se trouvait à peine à un mètre au-dessus de sa tête. Elle leva une main pour qu'Erich l'aide à sortir.
« Bois ça et entre, sinon on va être en retard », dit-il en lui tendant un bol de ragoût chaud avant de s'en aller. Ils étaient tous pareils quand il s'agissait d'affection. Ils n'en recevaient jamais assez pour en donner aux autres.
Elle s'appuya contre le cachot un instant avant de boire. Erich, Allen, Ruby, Pamela et Daria vivaient ensemble depuis presque dix ans. Pourtant, elle ne pouvait pas vraiment dire que c'étaient ses amis. Le temps peut vous trahir à tout moment. S'attacher ne ferait que faire plus mal.
Pourtant, ils sont ce qui ressemble le plus à une famille pour elle.
Lentement, elle traversa la cour en profitant de la douceur du soleil matinal. Un jour de plus est passé, un autre commence, et elle est encore loin de son but.
« Ruby, c'est mon tour ! » cria Allen.
« J'ai déjà dit à Erich que j'étais la suivante », répondit calmement Ruby. Sa patience était toujours aussi remarquable.
« Personne n'entre avant que Daria ne se change », annonça Erich pour signaler l'arrivée de la jeune fille.
Après lui avoir jeté un coup d'œil, chacun se détourna pour faire semblant de s'occuper. C'était une forme de soutien silencieux et d'intimité sous leur toit commun. Elle était soulagée de ne voir aucun regard de pitié. Dans ces moments-là, c'est ce qu'elle détestait le plus.
On a tous eu notre dose de punitions, et on essayait de s'entraider. Mais quand on n'a presque rien mangé depuis des jours, le sourire ne vient pas facilement. La douleur des autres semble bien dérisoire comparée à la sienne. Même si les temps ont changé et qu'on peut un peu se soutenir, c'est déjà bien suffisant.
Après s'être débarbouillée, elle enfila son uniforme habituel de chevalier.
Oui, des chevaliers. On les appelle les Chevaliers Noirs, mais leur travail n'a rien de noble. On leur a donné ce nom uniquement à cause des types de corvées qu'ils font dans l'ombre. C'est tout de même autorisé par les autorités, ou plutôt fait « pour les autorités », d'où le mot Chevalier. Leur uniforme de basse qualité prouve qu'on se moque de leur métier. C'est du cuir brun et usé, sûrement d'occasion ou fait avec des restes. C'est le contraire des tenues en cuir poli et élégantes des chevaliers royaux. Elle est quand même reconnaissante d'avoir ce boulot. C'est bien mieux que les autres options pour les orphelines du royaume.
Son dos brûlé et ses mains pleines d'ampoules ne supportaient pas le tissu rugueux des gants et le métal de l'armure. C'était un autre inconvénient de la punition du cachot. Ne voulant pas forcer, elle décida de ne pas les mettre.
Ils partirent tous pour suivre la charrette de la fille de la taverne jusqu'au marché de Hatt.