Une rencontre qui change tout
Anna avait le front sombre et l’esprit ailleurs. Les pensées noires ne cessaient de tourner dans sa tête. Les mots de son patron, un type détestable, lui revenaient encore et encore.
– De mon temps, mademoiselle, on s’impliquait dans son travail ! Est-ce que c’est à moi de vous dire ce que vous devez faire ! Si je dois faire votre travail, pourquoi vous a-t-on embauchée ?
Et puis ce matin, le couperet était tombé. Elle avait à peine eu le temps de poser son sac sur son bureau, dans le vaste open space de la société de courtage où elle travaillait depuis six mois, que le boss était venu la trouver.
– Vous êtes virée, lui avait-il dit devant tout le monde.
Il affichait un petit sourire satisfait. Ce genre d’événements, c’était pour cela qu’il vivait, pour ce semblant d’ivresse, de pouvoir. On aurait dit qu’il les dégustait comme un bon vin.
Les têtes s’étaient levées, mais les yeux s’étaient très vite détournés. Tous avaient besoin de ce job.
Comme elle.
Sauf que maintenant, elle n’avait plus rien.
Anna remonta la quatrième avenue sans savoir où aller, le sac en plastique contenant ses effets personnels à la main.
Au fond de sa pochette, se trouvait le courrier reçu la veille et sur lequel elle avait pleuré toute la soirée.
Mademoiselle Bertham.... bla bla bla.... disait-il. Les seuls mots qu’elle avait retenus, c’était ceux qui se trouvaient à la fin :
... nous sommes au regret de vous annoncer que, sans règlement de la facture en cours avant la fin de la semaine, nous devrons cesser la chimiothérapie de votre mère et nous ne pourrons plus l’accueillir dans notre clinique...
Cesser la chimiothérapie. Cela voulait dire condamner maman à mort.
Les médecins pouvaient faire cela ? Ils n’avaient pas prêté une espèce de serment qui les contraignait à soigner ? Où étaient les valeurs d’entraide et de grandeur de ce pays ? Elles avaient foutu le camp dans les poches des milliardaires elles aussi ?
Anna serra le poing sur le sac plastique et elle retint ses larmes. Elle savait que ça ne servait à rien de s’énerver, ça ne résolvait jamais les problèmes. Mais là, les problèmes commençaient à devenir trop nombreux pour elle.
Arrivée niveau du croisement avec la dixième, elle s’immobilisa à deux pas du restaurant asiatique qui faisait l’angle.
Inutile de continuer à marcher sans but. Mieux valait rentrer. Elle allait avoir besoin d’un nouveau travail. C’était urgent.
Elle tourna les talons et reprit d’un pas décidé la direction de East Village et de ses petites rues. Anna avait toujours aimé cet endroit. Il était comme une ville dans la ville, un quartier où elle se sentait chez elle.
Au pied de l’immeuble, elle reconnut sa propriétaire, une vieille italienne au visage ridé et au franc parler célèbre dans le coin.
– Madame Rossetti, la salua-t-elle, pourquoi êtes-vous là ?
L’autre parut gênée. Elle finit par lui tendre un courrier d’une main un peu brusque.
– Je suis désolée, mademoiselle, dit-elle, mais vous savez ce que c’est, c’est difficile pour tout le monde en ce moment...
Une fois qu’elle fut partie, Anna ouvrit le pli et vit qu’il s’agissait d’une mise en demeure. Elle avait jusqu’à la fin de la semaine pour vider son logement. L’immeuble avait été revendu.
Ce fut le coup de trop. Anna crut qu’elle allait tomber, là, sur le trottoir et ne plus réussir à se relever.
Non... songea-t-elle. C’est trop, je n’en peux plus...
Ses pas se tournèrent mécaniquement vers la rue voisine et elle se mit à avancer avec un pas d’automate.
Pourquoi continuer ? Pourquoi se battre ? Maman en est déjà à sa troisième chimio, elle est à bout de force et moi...
Elle n’en dit pas plus, mais aperçut les rails du métro qui passaient à quelques dizaines de mètres de là, entre deux immeubles.
Une rame, justement, fit trembler les vitres et Anna la regarda.
En terminer.
Voilà l’idée qui se forma dans son esprit.
De toute façon, je n’ai plus rien... Plus de travail... Plus de maison... Bientôt plus de famille...
Ses pieds continuèrent à avancer sans qu’elle cherche à les retenir et, parvenue au bord de la voie, son corps poursuivit son chemin tout seul avant de s’arrêter sur le trajet du métro.
Ça sera rapide, se dit-elle les yeux rivés au sol, quelques minutes et puis ce sera fini...
Déjà au loin, elle pouvait entendre le rugissement de la rame suivante qui arrivait.
Ce fut un autre bruit toutefois qui lui fit lever la tête. Un murmure si ténu, qu’elle dut tendre l’oreille pour être sûre de l’avoir entendu. Il provenait de ce carton qu’elle pouvait voir dans la ruelle, de l’autre côté des rails.
Après avoir hésité une seconde, Anna le rejoignit, poussée par la curiosité, et lorsqu’elle s’accroupit, elle découvrit à l’intérieur le plus malingre des chatons noirs qu’il lui avait été donné de voir.
Il se tenait pourtant debout sur ses pattes arrière, il s’agrippait au bord du carton et il hurlait de toute la force de ses poumons.
Anna tendit la main et elle le caressa. Il avait le poil rêche, sale et collé par la crasse, il était aussi infesté par les puces.
– Tu n’as pas abandonné, toi, remarqua-t-elle.
Comme s’il l’avait comprise, le chaton miaula plus fort que jamais et il planta ses petites griffes dans sa manche. Dans ses yeux, brillaient une volonté farouche, un désir de survivre envers et contre tout qui la fit frémir.
Il n’avait plus rien. Plus de mère, plus de toit. Plus d’espoir. Malgré tout il se battait. Il refusait de capituler.
Elle le prit dans ses mains. Il était si léger qu’elle eut peur de le briser.
– Tu n’as pas abandonné... Répéta-t-elle.
Dans son dos, la rame de métro passa en soulevant ses cheveux, mais Anna n’y prêta pas attention.
Elle finit par se redresser, le chaton chétif lové entre les mains.
– Un travail, ça se retrouve... souffla-t-elle en s’éloignant des rails, et un logement j’en dénicherai un ailleurs, c’est pas un problème... Sans compter qu’on dit toujours que la troisième est la bonne... Maman va s’en sortir cette fois, j’en suis sûre.
Le jeune chat ne l’entendit pas. Il s’était roulé en boule contre sa poitrine et dormait à présent en ronronnant.
END.