Prologue
Sauver ceux qui peuvent l’être. Connaître la vérité, ses origines et se dévouer à la survie de tous. Cacher ce que nous avons fait par le passé, tout recommencer ailleurs. Voilà ce que m’inspirent les dernières heures de Fellan.
— Ma Reine ?
Je pose mes yeux sur mon ami de toujours. Aénius avec sa loyauté sans faille, sa confiance absolue en mes décisions, est un homme de sciences qui a toujours su trouver des solutions pour nous faire avancer. Même dans des domaines qui ne devaient pas être à notre portée.
Aujourd’hui, nous allons défier la vie, l’immortalité. Je vais voler sur le flux du Néant, le courant voilé du Cœur de Fellan. Sa puissance dévastatrice si merveilleuse qui nous confère, à tous, ces capacités à changer de forme et à poursuivre la vie plus longtemps que nous l’ayons jamais espéré. Si j’y parviens, alors je pourrais prétendre être la Reine de toute vie. Je pourrai permettre alors à mon peuple de survivre au-delà de la mort.
— Vous êtes prête ? me demande Aénius d’une voix douce.
J’opine du chef puis lorgne sur l’objet scientifique qui allait me permettre de voyager là où personne n’est encore jamais allé.
— Allons-y.
Je me dirige vers le caisson grand ouvert. Je me déleste de mes armes, de mon armure royale et me penche vers l’eau. Mon reflet me renvoie une reine épuisée, loin de la beauté qui faisait venir les prétendants par dizaine. Les derniers siècles ne m’ont pas épargné et cette dernière année encore moins. Je plonge lentement les pieds dans le fond d’eau froide, je suis saisie. Mais ce n’est rien comparé aux douleurs qui fracturent mon corps depuis des semaines. Ce n’est rien comparé à la torture constante de mon âme cohabitante, contaminée par le virus, qui enchaîne les attaques répétées depuis des jours dans mon esprit.
Aénius se penche sur moi, silencieux. Avec des gestes contrôlés, il colle sur mes tempes, mon torse, mes bras et mes jambes les électrodes chargées de contrôler et réguler les constantes de mon corps. Et par la même occasion, cette cohabitante qui ne l’est plus depuis notre contamination.
Elle se réveille, cherche à pousser ma conscience au bord de l’abîme qu’elle a méticuleusement construite à la limite de sa folie. C’est un contrôle de tous les instants pour la maîtriser. Me tenir si près du Cœur, notre puissance, me permet de rester lucide, mais il devient de plus en plus difficile pour moi de résister à la tentation de tout abandonner pour goûter à la paix.
Aénius recule, pose un regard impassible sur moi. Ses iris s’illuminent d’un jaune chatoyant avant qu’un éclair ne les éteigne. Le couvercle du caisson descend et m’enferme dans ce qui va bientôt mettre un terme, je l’espère, à la souffrance.
La souffrance de mon peuple et la mienne.
L’eau salée se déverse dans la cellule en un bouillon pour se mêler au fond déjà présent. La peur qui m’étreint me glace le sang, agite mon âme cohabitante. Elle s’attaque à moi, force les hauts murs que je me suis forgée depuis qu’elle a tenté de s’immiscer dans mon esprit. Ses agressions cruelles qu’elle s’applique à déverser pour être l’âme principale et mettre mon monde à feu et à sang redoublent à présent.
La migraine s’installe, s’intensifie pour cogner comme le marteau sur l’enclume. Tandis que le niveau de l’eau augmente, l’air disparaît lentement m’obligeant à faire fi des attaques plus virulentes d’Eberone. Tant que le caisson ne sera pas plein, je ne pourrais pas lâcher prise et la laisser sortir. Car c’est ce que nous désirons. Nous voulons l’extraire de mon corps, de mon esprit et la détruire avant qu’elle ne propage le mal.
Je prends une goulée d’air avant de la retenir tout en conjurant les atteintes d’Eberone. L’air n’est plus, l’eau remplie le moindre recoin du caisson et rend folle Eberone. Je ferme les yeux, les serre fort et m’astreins à ne pas capituler face à ses attaques frontales et répétées qui me détruisent de l’intérieur. Je l’entends hurler et démolir les remparts qui protègent mon esprit de sa folie. Je dois attendre le signal d’Aénius.
Les forces m’abandonnent et je prie les Dieux que mon ami sache ce qu’il fait et que le signal ne tardera pas.
Les secondes s’égrènent comme des heures et mes forces s’épuisent plus vite que je ne l’imaginais. Les cris d’Eberone raclent mon esprit comme la lame d’une épée sur de la pierre de Kahal. Je grince des dents, je ne tiens plus ma respiration. Le corps tendu, je m’arque sous les coups de mon âme cohabitante et je sens alors le courant électrique parcourir mon squelette en petites vagues répétitives.
Le signal.
Eberone l’a senti et cesse ses coups de semonce avant de comprendre ce que je suis en train de faire. Lorsque je laisse échapper l’air de mes poumons afin de les remplir d’eau, elle s’acharne alors à m’insuffler la vie pour garder la sienne sauve. Mais il n’est pas dans notre intérêt de la garder vivante.
Eberone n’aime pas l’eau. Elle sait ce qu’il adviendra de moi si je meurs. Sans un corps de chair et de sang, elle n’est rien. Et j’ai choisi pour le bien de mon peuple, de ma planète, que je devais être le dommage collatéral. Car une Reine ne gagne pas une guerre cachée derrière ses soldats. Une Reine ne gagne pas une guerre sans affronter elle-même l’ennemi. Et mon ennemi a déversé sur ma planète, mon royaume, un virus qui a modifié ce que j’avais de plus cher.
L’air est épuisé, je suffoque, me noie dans cette eau salée et je me débats comme un diable pour échapper à cette torture. Je refuse de mourir à présent que je ne peux plus y échapper. La lueur dans mon cerveau s’éteint avec les hurlements de terreur et de rage d’Eberone. Le Néant qui m’enrobe, s’enroule autour de moi et me chérit de son immensité. La paix intérieure efface les cris, les souffrances. Je le fais parce que je suis convaincue que le mal de ma mort fera le bien de mon peuple.
Car mon peuple est à l’agonie.
Je me dois de le sauver quoi qu’il en coûte.
Quoi qu’il en coûte