Kahyia

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Résumé

Une planète, Kahyia. Cinq espèces intelligentes vivant en harmonie. Une catastrophe et une découverte vont tout changer et mener les Kahyiens vers leur origine...

Genre :
Scifi
Auteur :
Christophe
Statut :
Terminé
Chapitres :
7
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Un jour sur Kahyia

et Kahyia s’éveilla…

Enada

Les premières lueurs de l’aube commençaient à poindre, Wulio ne tarderait plus à s’élever au-dessus de l’horizon. Après une nuit agitée, la plaine était calme. Seuls quelques chants d’oiseaux se faisaient entendre ainsi que le vent dans les feuilles des arbustes qui parsemaient la vaste étendue herbeuse. Le ciel était d’un bleu laiteux, la journée serait enfin belle, après plusieurs jours de pluie.

Quelques enfants étaient réveillées, certains jouaient entre eux tranquillement. Les plus jeunes tétaient leurs mères toujours endormies, couchées sur le flanc.

Dajbil s’éveilla à son tour. Elle étira ses membres robustes, néanmoins endoloris par la longue migration vers le sud de Zeyia. Une fois debout sur ces quatre pattes, elle s’écria :

Réveillez-vous et mangez. Nous partons dès que tout le monde sera prêt !

Tandis que la plupart se levaient, même avec peine, d’autres protestèrent :

Laisse-nous dormir encore un peu Dajbil ! Nous avons à peine somnolé cette nuit !

Non ! Il nous reste beaucoup de chemin à parcourir et nous sommes déjà en retard de quelques jours. Nous ne pouvons nous permettre d’en perdre à nouveau, rétorqua-t-elle en prenant sa plus grosse voix.

Ainsi, sans discuter face à la matriarche du groupe, toutes se levèrent. Un bébé perdit brièvement le sein de sa mère et se mit alors à pousser des gémissements gutturaux. Elle le repositionna promptement pour ne pas déranger le reste de la tribu.

La nuit avait été en effet quelque peu agitée. Des enudta, dont elles traversaient le territoire, étaient partis en chasse contre un troupeau de bartii qui peuplaient la région. L’effervescence provoquée lors de la capture d’un des frêles herbivores aux longues cornes recourbées avait réveillé et effrayé les plus jeunes de la tribu.

Les enada ne craignent pas vraiment les enudta. Mais Dajbil avait tout de même pris la décision de se mettre en position de défense resserrée. Les adultes vigoureuses se plaçaient à l’extérieur avec leurs pointes dorsales dressées pour protéger le reste du troupeau ; les adolescents et les mères constituaient un second cercle autour des juvéniles qui étaient ainsi à l’abri au centre du dispositif.

Leur priorité était de rassurer au mieux les plus jeunes afin qu’ils se rendorment au plus vite. Et il existait toujours le risque de voir s’approcher du campement des charognards. Ces petits prédateurs suivaient les enudta lors de leurs chasses pour finir les restes laissés sur les carcasses, mais pouvaient aussi s’avérer un danger pour les jeunes enada.

Malheureusement, tandis que peu à peu le troupeau retrouvait le sommeil, les chants victorieux qui accompagnaient le retour au village des enudta réveillèrent à nouveau les enfants. Certains se mirent alors à se chamailler. Leurs mères les grondèrent, mais l’excitation perdura jusqu’à tard dans la nuit.

Dajbil avait pris la suite de sa mère Rogial une vingtaine d’années auparavant en tant que matriarche du groupe familial qui comptait aujourd’hui plus de soixante-dix membres. Rogial était morte il y a peu, mais à un âge bien avancé pour une enada. D’ailleurs, une fois arrivée au but de leur voyage, Dajbil devra clarifier deux questions importantes.

Déjà, elle discuterait avec sa tante Kopura de la scission en deux tribus autonomes. Le trop grand nombre d’individus ralentissait la marche et complexifiait lourdement l’organisation quotidienne. Ensuite, le poids des multiples décisions que Dajbil avait à prendre devenait de plus en plus dur à supporter au vu de son bel âge. Passer le relais à une jeune parente lui semblait le moment adéquat.

Ainsi elle espérait finir tranquillement ses jours, comme sa mère avant elle, tout en prodiguant des conseils avisés à sa remplaçante. Son choix se porterait naturellement soit sur l’une de ses deux filles, Lebora et Akuli, soit sur sa sœur cadette, Mobiji.

Lebora avait certes fondé une belle et grande famille et s’était montré une très bonne mère ; mais elle n’avait jamais exprimé un quelconque intérêt pour diriger un troupeau.

Par contre, Akuli, bien que plus jeune, avait déjà traversé de multiples épreuves qui l’avaient endurcie. Elle avait notamment subi le décès accidentel de son premier compagnon alors que sa fille n’était qu’un bébé, nécessitant une attention toute particulière. Puis elle était retombée sous le charme d’un nouveau prétendant qu’elle avait su séduire. Ils avaient eu ensemble un second enfant, toujours en bas âge actuellement. La présence de ce petit mâle compliquait d’ailleurs la prise de décision de Dajbil ; cette charge familiale demeurait peu compatible avec celle de matriarche d’un troupeau. Malgré tout Akuli était très proche de Dajbil et prompte à lui donner son avis sur tel ou tel problème qui se présentait.

Sa seconde option portait sur sa sœur, Mobiji, qui avait à peu près le même âge qu’elle lorsqu’elle endossa le rôle transmis par leur mère. Mobiji avait donné naissance à quatre petits, dont la plus jeune était maintenant adolescente. Ainsi, Mobiji s’était montrée responsable tout au long de sa vie ; épaulant, de plus, régulièrement Dajbil dans ses fonctions de matriarche.

Dajbil avait encore quelques mois devant elle avant d’arrêter son choix. Elle discuterait de toute façon avec chacune des deux prétendantes et des membres aguerris de la famille afin d’avoir leurs sentiments sur la question…

D’autres préoccupations les attendraient également au cours de la période passée dans les vastes plaines du sud de Zeyia.

Déjà, Quoaru, l’une de ses petites-filles, était enceinte et donnera naissance à son enfant peu de temps après leur arrivée.

Ensuite, Huria et Bamujo, sa petite-fille et sa petite-nièce, étaient maintenant de jeunes adultes prêtes à accepter un compagnon afin de fonder à leur tour une famille. Depuis leur départ, deux garçons suivaient le groupe à bonne distance. Ils étaient issus d’autres tribus avec lesquelles celle de Dajbil passait l’été plus au nord. Parfois, lors d’une halte pour se repaître, ils se rapprochaient et les deux jeunes filles les rejoignaient en toute décence et à la vue du reste du troupeau. Elles savaient que les plus mûres du groupe devraient approuver ses relations et que rien ne servait de forcer les traditions. Mais elles n’avaient pas à s’inquiéter, les deux mâles semblaient suffisamment sérieux et vigoureux pour que ses unions soient célébrées durant la grande fête du solstice d’hiver à Wulio.

Dajbil arracha une dernière touffe d’herbe du sol et huma la douce odeur qui en émana. Elle releva la tête et regarda autour d’elle. Tout le monde était prêt. Alors elle s’écria :

Nous partons, en route !

Comme à leurs habitudes, Akuli et Mobiji se placèrent sur les flancs et Kopura ferma la marche. Sous les premières impulsions des lourdes pattes, la terre trembla.


Ainsi prit fin l’ère des Penseurs,

Agdossos

Depuis près d’un mois, c’était l’effervescence à Lomapio la capitale de la province d’Urpi. Juchée sur les hauts plateaux de Zeyia, la cité accueillait en effet les festivités à Kaholi, la Déesse-Mère agdossos.

Lomapio, l’une des cités les plus peuplées de Kahyia, dénombrait un peu moins de six mille habitants permanents. Les diverses activités du temple en accroissaient de temps à autre le nombre de quelques centaines à quelques milliers tout au plus, comme en ces moments de fêtes à Kaholi. La Grande Prêtresse, descendante directe de la Déesse-Mère et plus haute autorité du clergé agdossos, résidait au temple et n’en sortait qu’en de très rares occasions.

Lomapio s’était ainsi parée de ses plus beaux atours. Les habitants avaient décoré les rues avec des tentures figurant des scènes mythiques de l’histoire kahyienne accrochées aux rebords des fenêtres. De longs chiffons teintés pendaient également à des fils tendus entre les petits immeubles de deux à trois étages où logeaient autant de familles. Tournoyant au vent, ils représentaient le souffle divin et bienveillant de Kaholi.

Au crépuscule, des lanternes flottantes étaient allumées et suspendues aux fenêtres par des filins. Des chants et danses nocturnes rythmaient l’obscurité ainsi vaincue.

Après l’une de ces longues nuits de réjouissances, la cité se réveillait difficilement tandis que Wulio parvenait à son zénith. Au temple, la Grande Prêtresse Estawya attendait Gerzi, Prêtresse de Ferhqi, un archipel situé à l’est de Zeyia, avec qui elle devait s’entretenir.

Gerzi était arrivée le matin même avec son escorte après un long et éprouvant voyage du fait de sa grossesse qui parvenait à terme, mais connaissait quelques complications. Deux ans auparavant, elle avait succédé à sa mère qui s’était éteinte prématurément d’un mal que les médecins n’avaient su endiguer. Ce décès avait précipité la nomination de Gerzi à la tête de la province de Ferhqi. Et comme le voulait la tradition, après un temps de deuil d’une année, elle se devait d’engendrer une descendance au plus vite après sa prise de fonction afin d’assurer sa propre filiation.

Après avoir pris connaissance de l’état préoccupant de Gerzi, Estawya avait décidé de mettre à sa disposition son bateau personnel commandé par son meilleur capitaine biamae. Elle dépêcha également des médecins netassaoui et quelques sœurs de son entourage proche afin de lui assurer un voyage le plus serein possible.

À cause de la chaleur montante, Estawya s’était vêtue d’une simple et légère robe blanche qui laissait entrevoir ses courbes gracieuses à la lumière de Wulio. Elle était en train de méditer dans ses appartements lorsqu’on frappa à la porte.

Entrez ! balbutia-t-elle.

La haute porte en bois s’ouvrit lentement sous son poids en émettant quelques crissements désagréables liés à son âge. La tête d’une des sœurs ayant accompagné Gerzi durant son périple passa dans l’entrebâillement.

Gerzi vous attend dans les jardins Grande Prêtresse.

Et comment va-t-elle ? demanda Estawya.

Elle se porte bien quoiqu’un peu fatiguée par le voyage. Elle s’est reposée ce matin puis elle a déjeuné, répondit la sœur.

Et le bébé ?

Les médecins sont confiants. Tout s’est très bien déroulé, mis à part quelques vomissements durant la traversée en bateau. Mais qui peuvent tout aussi bien être dû à sa grossesse qu’au mal de mer. Elle devrait pouvoir accoucher d’ici la fin du mois sans trop de complication.

Parfait, dit-lui que je la rejoins dans quelques instants… et va te reposer, tu sembles bien fatiguée également.

Merci Grande Prêtresse ! finit la sœur qui referma la porte.

Habituellement, Estawya aurait dû recevoir Gerzi dans la salle de doléances. Mais vu son état, il était préférable de converser à l’air vivifiant des hauts plateaux tout en profitant de la vue splendide et apaisante sur les sommets qui bordaient la région.

Malgré la chaleur, elle ne pouvait se montrer en public dans une tenue si légère et devait s’habiller de manière plus convenable. Elle attrapa donc sur l’unique siège qui meublait la pièce sa longue cape écarlate bordée de fines broderies dorées. Elle s’en vêtit puis referma les deux pans à l’aide d’une ceinture du même coloris.

Elle sortit de son appartement puis emprunta un long couloir sombre où le peu de lumière parvenait des ouvertures percées au sommet des hauts murs depuis les pièces adjacentes qui composaient les locaux communs du temple à sa gauche et les salles de classe de l’école à sa droite. De plus, le temple demeurait l’unique bâtiment de Lomapio sans aucune décoration durant les festivités. Il conservait ainsi son caractère sacré et seuls les accoutrements chamarrés des visiteurs venus participer aux cérémonies officielles briseraient la morne sacralité du lieu.

Tandis que résonnaient ses pas sur la pierre, Estawya tourna à sa droite et fit alors face à la vive lueur de Wulio qui l’éblouit et la stoppa net dans son élan. Elle prit le temps pour que ses yeux s’habituent à la lumière tout en écoutant le vent provenant du jardin ainsi que les sons du bourdonnement des insectes et le chant des quelques oiseaux. Elle huma aussi les premiers effluves des fleurs, ce qui l’apaisa. Elle poursuivit sa marche et parvint à l’escalier qui descendait vers l’extérieur. Gerzi l’attendait assise sur un banc de pierre et se leva en apercevant la Grande Prêtresse.

Bonjour Gerzi, comment te sens-tu ? Un peu fatigué après ce long voyage à ce qu’on m’a dit.

Oui, mais après une matinée de repos cela va mieux. Lui répondit-elle d’une voix où l’on percevait malgré tout une certaine faiblesse.

Marchons veux-tu, mes médecins m’ont fait savoir qu’il fallait que tu fasses un peu d’exercice après être restée si longtemps enfermée. Et dis-moi de quoi tu souhaitais m’entretenir aussi urgemment ?

Grande Prêtresse Estawya, l’archipel connait depuis plusieurs mois un regain d’activité sismique. Plusieurs villages ont été dévastés ainsi que les récoltes, heureusement sans faire de victimes. Mais les habitants ont alors dû migrer vers Ferhqi pour y trouver de la nourriture. Leur nombre ne cessant d’augmenter au fil des destructions, nous risquons d’être bientôt dans une situation ingérable.

Oui, j’ai été informée des malheurs qui touchent Ferhqi. Et, rassure-toi, j’ai déjà parlé avec les Prêtresses de Farfym et d’Orjeb à leurs arrivées à Lomapio. Les récoltes sont abondantes dans leurs contrées et elles ont donné des ordres pour vous expédier au plus vite leurs surplus de stock de nourritures et d’étoffes.

Comment pourrais-je vous remercier Grande Prêtresse… ainsi que mes sœurs. Comme vous le savez, notre sous-sol est riche de…

Tss, tss la coupa Estawya. Arrête de dire des bêtises. Tu ne nous dois strictement rien. Nous devons d’abord régler au plus vite votre situation précaire, nous verrons le reste ensuite. Tu n’es encore qu’une Prêtresse sans réelle expérience. Tu constateras qu’au cours des longues années à administrer une cité, tu auras toi aussi bien souvent l’occasion d’aider tes sœurs en retour.

Merci Grande Prêtresse !

Excuse-moi, mais je vois mon intendante m’attendre à l’entrée du temple. Je dois avoir sans doute une nouvelle entrevue. Il me semble que l’astronome netassaoui Ouset souhaitait également me parler.

Très bien Grande Prêtresse, je vais en profiter pour rejoindre mes sœurs de Farfym et d’Orjeb afin de les remercier de leur générosité.

Tout en revenant vers le temple, Estawya se retourna vers Gerzi et lui lança :

Ah, au fait Gerzi, entre nous, nous nous appelons par nos prénoms respectifs !

D’accord Gran…. Estawya ! lui rétorqua Gerzi tout en souriant pour la première fois depuis son arrivée.

Tous les dix ans, les fêtes dédiées à Kaholi demeuraient une des rares occasions de réunir l’ensemble du clergé agdossos. Des représentants des autres peuples avec lesquels les agdossos entretenaient des liens étroits ; tant d’un point de vue commercial, que culturel ou scientifique ; étaient aussi invités à participer.

C’est pourquoi, Ouset, le vénérable astronome netassaoui venu tout droit du continent Monoru, avait demandé à parler à Estawya. Ouset souhaitait en premier lieu remercier Estawya pour les derniers miroirs que les sœurs avaient conçus et fabriqués et permettaient en conséquence des observations de très hautes valeurs. Depuis l’observatoire du mont Gihow où il œuvrait, il avait pu étudier en détail la comète Pio lors de son dernier passage. Ses conclusions avaient été particulièrement remarquées par les autres astronomes kahyiens.

Une fois qu’Ouset eut remercié Estawya et qu’Estawya eut félicité Ouset pour son travail, celui-ci l’informa également qu’il avait peut-être découvert une nouvelle planète au-delà des géantes Quitia et Moroua.

Juste avant son départ pour Lomapio, il avait averti d’autres sites dans le but de confirmer son hypothèse d’ici son retour à Gihow. En attendant, il comptait pouvoir utiliser l’observatoire de Lomapio afin de poursuivre ses travaux. Estawya percevait à travers ses paroles son excitation face à la gloire à venir s’il avait réellement découvert une nouvelle planète. Elle permit ainsi à Ouset de profiter de la lunette de Lomapio durant son séjour bien que celle-ci soit moins performante que celle de Gihow. Ouset la remercia à nouveau pour sa prévenance et lui promit également de parfaire les connaissances des astronomes locaux.

Ce fut une journée chargée pour Estawya qui se coucha de bonne heure avec la satisfaction d’avoir œuvré au mieux pour ses sœurs et le bien de Kahyia…


La vie n’était plus que traces

Biamae

Wulio disparaitrait bientôt derrière l’horizon du grand océan Dimahou. Adoui et Epaj, assis côte à côte sur une plage de Lumia, bavardaient comme ils en avaient l’habitude. Le bruit des vagues n’était presque plus qu’un murmure alors que l’eau se retirait peu à peu du rivage. Le faible vent faisait à peine claquer leurs membranes natatoires, tout comme les larges feuilles des hauts arbres qui bordaient l’étendue sableuse.

Le ciel apparaissait splendide, cependant sa teinte ambrée révélait qu’un fléau se déroulait en ce moment même plus au nord ; en effet, le volcan Toumarou était de nouveau en éruption.

Adoui venait justement de Zestra où était situé le volcan. Le grand archipel n’était qu’à quelques jours de nage de Lumia et il s’inquiétait pour sa famille. Étaient-ils en sécurité ? Étaient-ils toujours vivants ? Avaient-ils dû fuir ? Quelle était l’ampleur des dégâts… ?

Je te sens bien soucieux ce soir, lui fit remarquer Epaj de sa voix la plus douce.

Je pense à ma famille, là-bas, à Zestra. J’espère qu’ils vont bien ! lui rétorqua Adoui un peu plus fermement.

Je l’espère également. Nous en saurons plus demain, des pêcheurs ont annoncé l’arrivée du bateau de Pripria et de ses marchandises en provenance de Zestra.

Et bien, attendons alors, lui répondit-il tout en soufflant fortement en s’allongeant sur la plage, son esprit toujours troublé par la tragédie qui se jouait peut-être en ce moment même.

Tout bon biamae était habitué aux cataclysmes, aux cyclones et aux manifestations telluriques de Kahyia. Dès leur plus jeune âge, on leur racontait ainsi la légende du volcan Edmintige qui, il y a fort longtemps, était entré en éruption avant d’exploser, emportant avec lui l’île et ses habitants dans Dimahou. Un gigantesque tsunami avait ensuite détruit de nombreux villages, tant sur les îles que sur les côtes des continents Ikizo, Metusai et Monoru bordés par l’océan. Cela ne restait qu’une légende, cependant fortement implantée dans les esprits. Et plus particulièrement dans ceux des hôtes de Dimahou autour duquel émergeaient une multitude de dômes menaçants.

Adoui et Epaj se connaissaient depuis peu. Ils s’étaient rencontrés l’année précédente, au cours de leur biemini. Cette cérémonie rituelle établissait pour tout biamae le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Elle restait d’autant plus importante pour les jeunes mâles qui quittaient leur foyer d’origine pour intégrer leur nouvelle tribu, afin d’y fonder à leur tour une famille.

Le père d’Adoui, Loumpu, était un valeureux pêcheur qui n’avait jamais eu, comme unique ambition, de nourrir convenablement ses proches. À l’inverse, Adoui espérait lui une existence plus aventureuse. En rejoignant Lumia, il aspirait donc à pouvoir y vivre pleinement sa vie d’adulte et y réaliser ses rêves.

Japuto, le fils d’un seigneur de l’île Pertis à l’est, était également présent à ce biemini. Ce rapprochement était purement politique et voulu par les chefs des deux îles. Lepar, maître de Lumia et père d’Epaj, souhaitait ainsi que sa fille convole en biemene avec Japuto. Cette seconde cérémonie affirmait l’union de deux biamae et, parfois comme dans le cas présent, de deux familles et même de deux îles.

Toutefois, Epaj s’était montrée peu attirée par Japotu. Par contre, elle avait été immédiatement conquise par Adoui. Elle n’avait d’ailleurs pas été la seule. Adoui s’était personnellement distingué au cours des différentes joutes qui se déroulaient autour de la cérémonie du biemini. Il avait ainsi capté l’attention de l’ensemble des jeunes filles présentes. Cela le plaça dès lors comme un prétendant au biemene particulièrement sollicité à Lumia.

Ce n’est qu’au fil du temps, et de leurs rencontres régulières, qu’Adoui avait finalement trouvé en Epaj une conjointe potentielle. Cependant, il savait aussi qu’il devrait en démontrer plus à Lepar afin d’obtenir son consentement.

Dans un premier temps, le père d’Epaj avait considéré défavorablement cette idylle naissante. Mais les derniers évènements avaient modifié la situation d’Adoui et Epaj souhaitait en faire part au jeune biamae. Elle le sortit donc de son sinistre songe.

Tu sais que j’ai longuement parlé à mon père hier ?

Non, je ne sais pas... dis-m’en plus, lui rétorqua-t-il, toujours soucieux.

Il souhaitait que je me lie avec Japotu afin de renforcer les relations entre nos deux îles. Mais je n’ai jamais été attiré par lui alors que toi… souffla-t-elle.

Elle poursuivit

Mais tu n’es que le fils d’un simple pêcheur et mon père ne pouvait se résoudre à notre union. Or, le courage dont tu as su faire preuve la semaine passée a tout changé à ses yeux.

Adoui se remémora alors l’attaque du gardirii. Ce poisson gigantesque, dont la mâchoire pouvait engloutir un biamae adulte, avait surgi des abysses tandis que les pêcheurs avaient cerné un banc d’irtii.

Les gardirii s’en prenaient rarement aux biamae. Ils échangeaient entre eux par des infrasons que les biamae pouvaient entendre sous l’eau. Ils avaient appris à les décrypter et à en reconnaître les diverses intonations : d’appel, de chasse, de danger, d’amour. D’ailleurs, les biamae avaient conçu des instruments qui permettaient d’émettre la variété de sons discernables par les gardirii afin d’échanger avec eux. Parfois, des pêches communes étaient même organisées. Les gardirii dévorant les espèces les plus grosses, les biamae attrapant les plus petites proies dans leurs filets.

Cependant, celui-ci était survenu silencieusement des profondeurs, sans émettre le moindre son. La faim l’avait sans doute poussé à cette attaque inhabituelle. Il cibla un premier pêcheur dont il ne put qu’arracher une jambe et une partie de sa nageoire caudale. Puis il sonda à nouveau alors que les pêcheurs s’attroupaient autour du blessé.

L’un d’eux alerta le groupe, car le monstre revenait, sans doute pour terminer son redoutable dessein. Adoui nagea promptement au-devant du gardirii, son poignard à la main. Le gardirii stoppa net sa seconde attaque et fixa ce présomptueux imprudent. Il le jugea malgré tout suffisamment dangereux pour lui infliger une blessure fatale. Alors il repartit vers les eaux sombres de l’océan à la recherche de proies moins redoutables.

Adoui revint vers le groupe puis demanda au blessé de s’agripper à son long cou. Une fois celui-ci solidement cramponné, il remonta vers la surface et prit une profonde inspiration en ne sortant que le haut de son crâne où se trouvait l’orifice respiratoire des biamae. Puis il nagea du plus vite qu’il put jusqu’à la plage où il demanda un guérisseur au plus vite…

Pourtant, Galiu est mort quelques jours plus tard, lui fit-il remarquer.

Oui, c’est malheureux, Tarip n’a pu le sauver. Mais toi, tu as fait tout ce que tu as pu. Mon père ne t’a-t-il d’ailleurs pas féliciter pour ton courage et ta bravoure lorsque nous avons rendu le corps de Galui à Dimahou, lui répondit-elle.

Si tu veux… soupira-t-il.

Adoui ne semblait pas pouvoir sortir seul de l’état d’abattement profond dans lequel il s’était précipité. Alors, Epaj lui prit la main et elle courut en le trainant derrière elle, leurs membranes claquant au vent. Elle s’arrêta au bord de l’eau. Elle se tourna, le regarda de ses larges yeux amoureux, puis ils entrèrent dans l’océan jusqu’à la taille. Elle lui saisit alors la tête entre ses deux mains et lui murmura :

Tu ne comprends donc pas ?

Non, quoi ?

Mon père consent à notre biemene, enfin… si tu fais officiellement ta demande, lui cria-t-elle presque, avant de lui poser un délicat baiser sur les lèvres.

Les yeux du jeune mâle reprirent alors l’éclat qu’elle aimait tant. Mais, il la repoussa légèrement, ce qui fit craindre à Epaje une réponse inattendue.

J’irai donc lui parler demain, lui dit-il en retrouvant enfin le sourire.

Wulio disparaissait peu à peu, laissant la place aux étoiles et à Netissa dans le ciel nocturne naissant.

Et bien que la situation de ses proches tourmentait toujours les pensées d’Adoui, savourer le moment présent était tout aussi précieux…


Les tempêtes succédaient aux déluges, les déluges aux tempêtes

Netassaoui

Sur le continent Metusai, le croissant de Netissa était encore visible au-dessus de la grande forêt d’Oktur. On percevait au loin les ultimes lueurs de Wulio, mais bientôt l’obscurité serait presque complète. Elle le serait totalement sous la frondaison des nombreux arbres qui en faisait l’une des forêts les plus denses, luxuriantes et peuplées de Kahyia.

On entendait les derniers oiseaux chanter peu avant de s’endormir. Ils laisseraient alors la place aux insectes et divers animaux nocturnes. Oktur était aussi le foyer d’une multitude de villages nidicoles netassaoui qui régnaient en maîtres sur la forêt.

Umana venait de constituer son équipe de chasseurs durant l’après-midi. Il avait été désigné meneur du fait de sa grande expérience. Il arriverait bientôt au terme de sa vie, mais la tribu ne pouvait se passer de ses connaissances de la forêt, de sa faune, de sa flore, de ses dangers.

Tandis qu’ils terminaient de se restaurer autour d’un feu au sol et un peu à l’écart du village, ils discutaient des différents rôles que chacun allait tenir au cours de la chasse et de la tactique employée.

Puis les huit chasseurs se regroupèrent afin de prier Oktaw, la divinité de la forêt.

Oktaw, Dieu de la forêt, nous te remercions de bien vouloir préserver les âmes des chasseurs et faire qu‘ils reviennent avec de nombreux trolemii au village.

Il poursuivit par une invocation plus personnelle :

Hodun, Dieu guérisseur, je te serais aussi reconnaissant de protéger la vie de ma femme Pistik.

Puis, avant de partir, Umana rappela les rôles de chacun tout en dessinant à l’aide d’un bâton de bois sur le sable :

Je me tiendrai donc entre le pustokie sur lequel niche la colonie de trolemii que nous visons et le nid de pegoii. Yaerto ira au sommet avec le filet dont j’aurais accroché fermement un coin à une branche basse. Les six autres vous vous placerez sur les arbres qui entourent le pustokie afin de rabattre les insectes. À mon signal, Yaerto décollera et planera autour du pustokie jusqu’au sol où nous refermerons le filet. Tenez, enduisez-vous de nectar de nepenthie pour repousser une éventuelle attaque de pegoii. Je sais, ça ne sent pas très bon, mais c’est efficace. Tout le monde est prêt ?

Les sept autres acquiescèrent bien que maintenant moins enjoués qu’au cours du repas. Ils se couvraient énergiquement avec la substance malgré l’odeur fétide. Comment une si belle plante aquatique pouvait-elle produire des effluves aussi nauséabonds ? Mais cela s’avérait nécessaire, car les pegoii, s’ils se sentaient menacés, pouvaient à tout moment piquer l’un des chasseurs de leur puissant dard et lui injecter leur venin mortel.

Plus tard, Yaerto était en place au sommet du pustokie. Ces coéquipiers rabattaient comme prévu les insectes vers le tronc puis elle entendit le craquement produit par Umana qui donnait ainsi le signal de l’ultime acte de la chasse. Elle se leva donc sur ses petites pattes postérieures puis, à son tour, ouvrit sa cage thoracique et ses membres antérieurs. Cela lui conférait alors une plus grande surface pour se mouvoir dans les airs.

Puis, après une vigoureuse impulsion, elle s’éleva et commença à planer autour de l’arbre. Elle atteignit le sol, le reste de l’équipe referma solidement le filet pour ne laisser aucun insecte s’échapper. Umana leur tendit des sacs en toile pour la collecte puis entra en premier dans le piège. Il devait vérifier qu’aucun pegoii n’avait été capturé durant la manœuvre. Une fois certain que la voie était libre, il appela les autres qui débutèrent la récolte de trolemii.

Pendant ce temps, Igadi et Dorjeib étaient parvenus au sommet d’un kolupie. Les astronomes appréciaient particulièrement cet arbre, car c’était l’un des plus hauts arbres de la forêt et aussi parce que sa cime offrait une plateforme confortable et pratique aux travaux d’observation du ciel nocturne.

Netissa ne les gênerait guère cette nuit, son fin croissant ne reflétait que peu de lumière de Wulio. En plus, elle était située à l’opposé de la partie du ciel qu’ils devaient étudier. En effet, Ouset, un vieil ami d’Igadi, avait demandé aux astronomes netassaoui de confirmer son observation de ce qui pourrait se révéler être une nouvelle planète, au-delà de la planète annulaire Moroua.

Tout à sa joie de pouvoir aider Ouset, Igadi sortit une lunette qu’il portait sur son dos.

Oh, qu’elle est belle, s’exclama Dorjeib.

N’est-ce pas ! Je l’ai monté cet après-midi dans du bois d’écorce de zartie, lui répondit Igadi.

Elle est magnifique, s’écria encore une fois Dorjeib après qu’Igadi lui est tendu l’objet. Mais dites-moi, c’est un nouveau miroir dont elle est équipée ?

Bien observé mon jeune disciple, je l’ai reçu il y a deux jours d’Ouset lui-même, avec des consignes pour rechercher un astre qu’il a découvert et pense être une planète inconnue !

Vraiment ! s’enthousiasma Dorjeib qui allait de surprise en surprise ce soir.

Eh oui ! lui répondit Igadi. D’ailleurs pointes-là vers Moroua, puis…

Igadi continua à donner à son jeune élève les instructions reçues d’Ouset. Mais, malgré un bon moment à chercher, ils ne trouvèrent pas de planète. Cela ne serait que partie remise. Igadi en profita pour prodiguer un cours à Dorjeib sur un astre plus proche et plus facile à observer, Carpa la verte.

Absorbés par leur étude du ciel, les deux astronomes n’entendirent pas les chasseurs menés par Umana qui rentraient, tandis qu’ils passaient en silence sous le kolupie. Leurs sacs étaient emplis de trolemii qu’ils iraient relâcher dès leur arrivée dans d’un jonxie proche du village. Cet arbre au vaste tronc était utilisé depuis toujours par les netassaoui pour leurs élevages. Les insectes seraient ensuite nourris par les déjections de la tribu.

Puis, dans l’année à venir, leur chair savoureuse procurera des repas abondants à la communauté. Leurs élytres colorés et certaines parties de leur épaisse carapace serviront également à confectionner des objets usuels, de la décoration, des bijoux et des outils dont certains pourront être troqués contre d’autres marchandises sur les marchés de la région.

Une fois les insectes introduits dans le jonxie, Umana ne s’était pas attardé avec les jeunes chasseurs pour boire un dernier verre de liputrio. Il rejoignit au plus vite Pistik, son angoisse montait en même temps que son ascension le long du tronc. Umana parvint, avec agilité malgré son grand âge, aux branches qui soutenaient le nid qu’ils avaient confectionné il y a bien longtemps avec Pistik, peu après la mort de sa première compagne, Ristag, la sœur de Pistik. Il écarta le feuillage qui protégeait l’entrée.

C’est toi Umana ? La collecte a été bonne ? lui demanda de sa voix éraillée la vieille femme dans l’obscurité.

Oui, et toi, comment vas-tu ?

Guère mieux, je souffre toujours autant ! J’ai même vu le guérisseur pendant ton absence. Il pense que le plus simple serait d’abréger mon supplice en prenant une dose de venin de maziortii !

Il m’en a aussi parlé, mais je ne puis m’y résoudre, lui répondit Umana avec un trouble grandissant.

Bien que le nid soit parfaitement hermétique, Umana entendit alors un bruit très léger. Sa vision s’était maintenant bien adaptée à l’obscurité et il vit un papillon de nuit aux ailes bien blanches venir se poser sur son épaule.

Oh ! un lioptii, tu en connais la signification ! bredouilla Pistik, presque avec soulagement.

Une larme coula le long de la joue du vieux netassaoui.

Oui… j’irai voir le guérisseur demain... Après avoir fait une incantation à Agdtar, le Dieu des morts...


L’éther devint fournaise

Enudta

Vizdam était assis sur le promontoire qui surplombait la plaine de Crafipia où broutaient des troupeaux d’herbivores au milieu de quelques maigres arbustes. Derrière lui, la grotte où sa famille avait élu domicile depuis des années, bien plus avant son arrière-grand-père à ce qu’il en savait. Netissa allait bientôt illuminer la nuit. En attendant, il profitait des derniers rayons de Wulio pour capter sa chaleur avec ses deux plaques dorsales qui longeaient son large dos.

Deux feux avaient été allumés afin de parer à toute tentative d’intrusion de prédateurs. Quatre autres enudta monteraient également la garde toute la nuit et resteraient à l’affût de tout bruit suspect.

Empli de l’énergie de Wulio, Vizdam se leva. Ses articulations craquèrent sous le poids de son corps massif et néanmoins musculeux. Il se rapprocha d’un groupe de cinq membres de la tribu.

Avez-vous terminé de tailler les pointes ? leur demanda-t-il.

Oui ! lui répond l’un d’eux. Nous finissons de les ligoter au bout des lances.

Très bien ! Reposez-vous ensuite et prenez des forces. La nuit va être longue. Nous partirons dès que les oiseaux ne chanteront plus.

Les cinq enudta accompagneront le chef du troupeau cette nuit pour une chasse un peu particulière. En effet, celle-ci était organisée conjointement avec les fugrii de la tribu de Kijtar dont Caspirn, son compagnon, serait le meneur du groupe de traqueurs. Les fugrii étaient bien plus petits que les enudta. Pourtant, cette faible taille se révèlerait fort pratique pour débusquer les proies, une famille de dzernii, qu’ils visaient.

Les dzernii étaient des rongeurs vivant dans des galeries souterraines sous les forêts du continent Monoru. Leur stature, équivalente à celle des fugrii, et leurs longues incisives les rendaient malgré tout suffisamment dangereux pour s’en méfier. Toutes les précautions nécessaires devaient donc être prises, surtout lors d’une chasse au cours de laquelle ils seraient sur la défensive. À l’intérieur de leur vaste réseau de galeries parfaitement agencées, ils se nourrissaient des racines des arbres. Cette vie dans l’obscurité leur avait certes fait perdre l’usage de la vue, mais leur ouïe, leur odorat et leur toucher restaient d’autant plus affutés. Cela leur permettait même parfois de sortir à la surface afin de diversifier leur alimentation avec des fruits tombés au sol.

Pour leur part, les fugrii maîtrisaient le feu, taillaient des pierres, et fabriquaient des armes rudimentaires. Mais leur vocabulaire relativement limité et leurs mœurs singulières ne permettaient pas une cohabitation totale avec les enudta. Ainsi, seules des chasses ou des actions de défense pouvaient être organisées en commun.

Vizdam avait rencontré Caspirn il y a quelques jours sur les berges de la rivière Vistal. Ce dernier avait tracé dans le sable un plan assez précis du réseau de galeries des dzernii. À l’intérieur de la forêt, les fugrii avaient dénombré une dizaine d’embouchures qui permettait aux rongeurs d’entrer ou sortir du dédale. L’une d’elles était particulièrement intéressante, car disposée à quelques encablures de l’orée du bois.

Malgré leur cécité, les dzernii avaient conservé un rythme circadien. La famille se trouverait donc dans une des chambres centrales durant la nuit. Le plan étant que les fugrii pénètrent par toutes les entrées internes de la forêt, puis allument des feux afin de pousser les dzernii à fuir vers l’unique sortie laissée libre d’accès à la lisière du bois. Là les y attendraient un dernier groupe de fugrii chargé de les effrayer une fois dehors. Les dzernii n’auront alors plus d’autre choix que de s’échapper vers le piège final constitué par les escarpements qui longent la rivière où ils tomberont inévitablement. Étourdis et blessés au cours de leur chute, les enudta les achèveront ensuite à coups de lance.

Bien que le plan semblât parfait, Vizdam avisa tout de même Caspirn qu’un troupeau de curtii avait aussi élu domicile à cet endroit. Herbivores comme de nombreuses espèces de la région, ils demeuraient malgré tout peu menacés par les enudta. Leur taille imposante et leur carapace d’une dureté exceptionnelle leur offrant suffisamment de quiétude en ce sens. En cas de danger, les curtii se laissaient couler au fond de l’eau, ce qu’ils pratiquaient régulièrement pour se protéger des rayons ardents de Wulio et pour se repaître de plantes aquatiques et d’algues. Mais s’ils se sentaient réellement menacés, ils pouvaient aussi charger afin de défendre leur troupeau et donc mettre en danger les chasseurs.

Caspirn fit comprendre tant bien que mal qu’il avait bien identifié ce problème. Il comptait alors sur les enudta pour occuper les berges de la rivière Vistal jusqu’à la chasse afin d’éloigner le troupeau de curtii. Ainsi, une fois rentré de son entrevue, Vizdam désigna quatre membres aguerris de sa tribu pour camper quelques jours au bord de la rivière dans le but de repousser le groupe vers un méandre moins proche du lieu de l’action. Ils les rejoindraient le soir même de l’assaut.

Tandis que Netissa était maintenant bien haute dans le ciel nocturne et illuminait la plaine, les six enudta arrivèrent avec leurs armes à l’orée de la forêt où les y attendaient Caspirn et ses rabatteurs. Les quatre campeurs enudta étaient également présents, ils avaient allumé des feux le long du cours d’eau pour éviter que le troupeau de curtii se rapproche du lieu de l’action.

Un groupe d’aftipii chassaient au-dessus de leurs têtes à l’affût d’insectes nocturnes sans les gêner pour autant. Vizdam disposa ensuite les chasseurs enudta le long de la berge puis prit la parole de sa voix grave, tout en murmurant afin de ne pas troubler le silence de la nuit.

Caspirn, nous sommes en place, tu peux lancer l’attaque.

Le petit fugrii galopa alors de ses quatre membres agiles jusqu’au premier arbre, y grimpa, puis tout en mettant ses mains autour de son museau émit un cri puissant qui troubla la quiétude ambiante.

Hiiii hi, hou hou hou !

Ce hurlement indiquait aux groupes placés aux embouchures à l’intérieur de la forêt d’allumer les feux dans les galeries. Quelques instants plus tard, une dizaine de « Hou hou hou, hi hiiii » lui répondirent presque en écho. Le fugrii distingua parfaitement les divers membres de sa tribu grâce à leurs intonations propres. Tous les brasiers étaient maintenant lancés, ils n’avaient plus qu’à attendre.

Tout à coup, le sol commença à trembler un peu, puis de plus en plus vivement. Les secousses montèrent en intensité tandis que les dzernii approchaient de la sortie. Puis, plus rien, plus un bruit, plus une vibration…

Caspirn, toujours perché sur sa branche au-dessus de la seule issue possible pour les dzernii, perçut un son léger de terre remuée. Puis une petite trompe caractéristique apparut. Elle sondait l’air frénétiquement et, bien qu’instinctivement la bête ressentît que cela puisse être un piège, l’urgence faisait qu’elle devait s’extraire au plus vite afin de permettre aux autres membres du groupe de respirer. À l’aide de ses pattes antérieures, elle élargit donc l’orifice, en sortit puis se positionna à côté. Le second dzernii s’extirpa à son tour et se plaça à l’opposé du trou. Les deux suivants jaillirent également puis s’avancèrent de quelques pas. Toutes paraissaient particulièrement nerveuses, humant l’air de leur appendice nasal avec agitation.

Mais les fugrii qui cernaient l’accès s’étaient parfaitement positionnés face au vent dominant. De plus, ils respectaient un silence total en attendant que toute la troupe fût à l’extérieur. Ils devaient en effet patienter jusqu’à ce que la reine soit dehors avant d’effarer une ultime fois les dzernii. Celle-ci, plus grosse que les autres membres, sortit enfin, devancée par ses petits. Les derniers adultes les plus vigoureux se positionnèrent autour d’elle et de ses bébés afin de leur assurer un minimum de protection.

Alors, les fugrii produisirent un vacarme qui effraya à nouveau les dzernii. Ils s’enfuirent en dodelinant maladroitement à cause de leurs courts membres bien inefficaces sur la terre ferme. La seule issue qu’il leur restait les menant tout droit vers les pentes fatales où ils tombèrent les uns après les autres. Les enudta n’eurent plus qu’à transpercer les corps déjà meurtris par la chute pour les achever.

Les fugrii, toujours en poste à l’intérieur de la forêt, ayant entendu le vacarme provoqué par leurs congénères avaient compris que l’assaut final était lancé. Ils s’élancèrent alors de branche en branche jusqu’à la lisière, retrouvant leurs compagnons de chasse.

Une fois parvenus sur place et devant le spectacle des dzernii morts dans les fosses, ils commencèrent une sorte de danse macabre. Ils poussèrent également de grands cris qui firent réagir prestement Vizdam.

Assez ! hurla-t-il accompagné d’un bref grognement.

Le silence revint aussitôt. Le temps était compté, sans doute le vacarme provoqué par l’assaut final attirerait des prédateurs de la région.

Vizdam rassembla tout de même ses chasseurs autour des corps meurtris des dzernii et entama une prière.

Eneda, nous te remercions pour cette chasse fructueuse. Nous te demandons la clémence pour les âmes des dzernii qui vont nous nourrir de leur chair fraiche. Accorde aussi ta bienveillance envers la tribu des fugrii qui nous ont aidés aujourd’hui.

Caspirn quelque peu échaudé par l’intervention virulente de Vizdam puis par cet acte de foi qu’il ne pouvait comprendre murmura entre ses lèvres :

Enerv vec so deu !

Mais conscient du danger que pouvaient représenter les prédateurs nocturnes, il donna des ordres à sa troupe pour sécuriser le périmètre en allumant des feux. Les groupes de fugrii furent rejoints par des enudta pour parer à toute attaque extérieure.

Les autres chasseurs commencèrent à débiter la chair des dzernii à l’aide de couteaux, fabriqués ironiquement avec des incisives des rongeurs. Les divers morceaux furent mis dans des sacs de toile qui seraient ensuite partagés équitablement entre les deux tribus.

Puis, au petit matin, chacun repartit de son côté, les fugrii dans la forêt, les enudta à leur caverne. Une nuée d’oiseaux s’envola soudainement. Ils avaient ressenti une imperceptible secousse venue du sol…